La franc-maçonnerie face à la Loge
Non communiqué
Je considère que la F M n’a pas d’autre but que d’amener des hommes de l’état de profane à l’état de franc-maçon. C’est proprement une finalité de type pédagogique, ce qui n’est pas synonyme de didactique, mais entendu au sens actuel de : « Processus préconçu amenant un changement affectant tout ou partie de la personnalité globale » (donc psychophysique ou psychosomatique). En sorte que c’est le seul but de chaque Loge que de former des francs-maçons et que toutes les règles, dispositifs matériels, méthodes etc…n’ont de justification que par là. Toute société initiatique étant, par définition, une « école » au sens large et élevé du terme, pour mener à bien la formation des francs-maçons, il faut et il suffit de faire « fonctionner » la Loge conformément aux principes et règles maçonniques fondamentales et traditionnelles.
Et j’aurai pu m’en tenir là si nous ne nous trouvions pas au sein d’une Obédience (pour ne parler que de la notre) qui a subi l’imprégnation d’un réalisme scientiste — à ne pas confondre avec l’esprit scientifique— et de l’esprit étroitement « didactique » de nombreux enseignants.
En conséquence, il m’est apparu utile de reformuler, au moins à l’usage de notre R L pourquoi une Loge peut et doit travailler pour être réellement apte à induire chez le nouvel initié le processus lui permettant de se rapprocher de l’état de Maître. Cette reformulation n’est possible pour autant que l’on a déterminé quelle est la « nature » du changement que la Maçonnerie se propose d’induire chez ses adeptes.
On peut la définir d’abord négativement en observant qu’il ne s’agit pas de conformer l’individu à un « modèle a priori » de caractéristiques précises et que, par conséquent, il ne doit pas y avoir de « dressage » ni intellectuel ni moral.
De manière plus positive, mais
synthétisée à l’extrême, on
peut dire que l’objectif est la connaissance de soi obtenue par la
remise en question, par chacun, de ce qui, en lui, provient de son
milieu et de son histoire personnelle. Dans la mesure où
cette connaissance aboutit à un détachement de
soi, c’est la condition d’une ouverture réellement
fraternelle aux autres.
En d’autres termes, la maçonnerie ne mise pas sur
l’acquisition d’un « savoir »
(même si elle peut en fournir l’occasion) mais celle d’un
« savoir être », sans
lequel il n’est pas possible de mieux
« savoir-faire », ce qui rejoint
la tradition opérative en l’élargissant
à tous les types de travaux qu’ils soient à
dominante manuelle ou intellectuelle.
Une telle formulation m’a semblé pouvoir être
d’autant plus convaincante pour des hommes de notre temps qu’elle
pourrait faire état des résultats de la
démarche expérimentale des chercheurs
contemporains en matière de formation des adultes puisque
les profanes ne peuvent entrer en Maçonnerie que lorsqu’ils
sont adultes en regard de l’État Civil et de la Loi.
Si nous recensons les traits essentiels d’une Loge, nous
constatons que c’est un groupe :
1—Restreint.
2—Hétérogène (Cf. constitutions d’Anderson).
3—Sans hiérarchie,
à l’exception des degrés, ce qui n’implique en
pratique que trois différentiations :
— Le silence des apprentis.
— Les réunions
séparées d’une partie du groupe.
— Les possibilités électives
et électorales à l’administration de la Loge ou
de l’Obédience.
4—Sans leader (trois la gouvernent, cinq¼ sept¼).
5—Sans idéologie dominante (libre, en tant que groupe, de son ordre du jour).
6—Acceptant une totale
liberté d’expression qui se combine avec la
circulation de la parole que permet le caractère restreint
du groupe.
Cette caractéristique disparaît lorsque la Loge
déviant de son caractère initiatique, a
recruté un trop grand nombre de FF Mais ceci se compense
dans la pratique par l’absentéisme de ceux qui,
instinctivement, s’estiment en surnombre.
Toutefois, ce phénomène comporte deux
conséquences fâcheuses : Les
absentéistes, d’une part, finissent par quitter l’Ordre et,
d’autre part, la Loge se met à éprouver un
sentiment de « malaise ».
Nous savons que, en dehors de cas pathologiques
—a priori exclus ici— qui impliquent un
« dialogue singulier »,
toute action au niveau de l’Etre ne peut s’opérer que par un
dialogue de groupe, conduit de manière non directive quant
au fond exprimé, entre des personnes aussi
différentes que possible.
Ce dialogue abolit la différentiation fondamentale entre
formateur et formé, puisqu’il n’y a pas à
proprement parler de « savoir
intellectuel » —c’est à dire
une quantité d’information de nature
spécifique— à transmettre, de celui qui
le détient à celui qui ne le détient
pas.
7—Utilisant un matériel
symbolique.
Les symboles utilisés doivent être l’occasion
d’une expression réellement spontanée pour
être utile à la connaissance de soi. L’objet
symbolique ne renvoie pas à n’importe quoi, même
s’il peut évoquer plusieurs idées ou sentiments.
De là l’importance du travail symbolique à
condition qu’il ne soit alimenté par aucune lecture
préalable (« je ne sais ni lire
ni écrire¼ ») sinon
cela devient de la mauvaise dissertation littéraire. Chaque
symbole est une « question
ouverte » posée à un individu,
c’est-à-dire une sorte de « méthode
active ». Et c’est son
ambiguïté, même relativement
limitée, qui permet à chacun de se voir
lui-même dans l’interprétation qu’il en donne.
8—Pratiquant des
« rites de passage »,
essentiellement, et pratiquement pas de « rite
commémoratif ».
Les rites de passage sont fondamentalement un moyen de surmonter les
difficultés que rencontre la constitution de tout groupe et
ensuite la difficulté que rencontre un groupe
constitué à intégrer de nouveaux
membres. Il est important de noter que les rites
commémoratifs, qui sont essentiellement des rites
d’identification à la masse ou au chef, sont exceptionnels
en maçonnerie et d’ailleurs marginaux, alors qu’on notera
qu’ils sont l’essentiel des groupes idéologiques
où l’individu doit être « grégarisé »
(Cf. les rites nazi ou religieux).
C’est la différence entre ceux qui réunissent
pour asservir et nous qui réunissons pour libérer.
Les caractéristiques de la méthode maçonnique sont, pour l’essentiel, conformes aux conclusions auxquelles les chercheurs profanes ont abouti concernant les problèmes posés par toute action « pédagogique » au niveau de l’Être. Il suffit d’indiquer, par exemple, que les spécialistes des groupes de créativité ont été amenés, pour en améliorer la capacité créatrice—qui implique une libération des individus à l’égard des conditionnements— à instaurer des rites de fraternisation avant de commencer le travail. De même, les techniques de groupe, en général, ont un meilleur rendement quand il y a « dépaysement matériel » des participants, dépaysement que réalise aussi un rite de passage.
Il existe un risque de « régression
collective » (appelé souvent
groupisme en dynamique de groupe). Le groupe ronronne, ses membres se
trouvent bien tous ensemble au sein du groupe qui devient substitut de
l’utérus maternel (d’où le terme de
régression).
Ce risque devrait rester faible si la Loge fonctionne bien en raison de
trois phénomènes :
1—L’hétérogénéité
et le renouvellement de la Loge qui crée des
« tensions ».
2—La division en trois degrés qui, du fait des
réunions séparées, crée
encore des tensions. En particulier le silence imposé aux
apprentis engendre nécessairement une
« frustration » qui devra se
libérer au 2ème degré.
3—Le caractère opératif des symboles
qui devrait souligner la finalité extérieure du
travail en Loge. Elle est le lieu d’apprentissage et de
préparation à une tâche qui sera
à exercer au dehors.
Quant aux degrés, ils correspondent
à l’avancement personnel dans ce travail sur soi. On peut
donc conclure qu’il suffit que les LL travaillent
réellement de façon maçonnique pour
que la « formation » (mot qui
n’est pas satisfaisant) maçonnique se fasse. Mais il ne
s’agit pas ici d’une « pratique formelle »
de n’importe quoi :
—L’hétérogénéité
doit être réelle du point de vue culturel,
professionnel ou idéologique.
—Le V M doit être réellement
non–directif.
—Le travail symbolique ne doit pas être la
compilation des ouvrages maçonniques.
—Le silence des apprentis ne doit pas être
considéré comme un « bizutage »
dégradant, mais un apprentissage à
l’écoute d’autrui.
—Les rites ne doivent pas être un
« laïus »
intellectuel, c’est à dire un discours de type conceptuel
à logique rationnelle.
A ces conditions, la maçonnerie peut
provoquer, sans qu’elle ait besoin de
« spécialistes » de la
dynamique de groupe, une accession de chacun « à
savoir être lui-même »
et non pas ce qu’un milieu, une idéologie
théologique ou athée ou une histoire personnelle
a fait de ses potentialités originelles.
Si cela réussit, chaque F pourra réaliser ce que
propose notre F Kipling dans son poème:
Il sera un Maître Maçon.
M