La Pierre Brute
P∴ P∴
Avant d’aborder le sujet de ma planche, vous me pardonnerez de revenir quelques instants sur ce qui s’est passé le soir du 16 décembre 2000.
Ce soir-là, sans très bien comprendre tout ce qui m’arrivait, au plus profond de mon cœur et de mon esprit, j’ai ressenti que j’entrais de manière irrémédiable dans une autre vie, une nouvelle vie.
Je voudrais ce soir vous dire mes frères que
si mon initiation a eu lieu, à quelques jours
près, lors du solstice d’hiver, à la
saint Jean l’Evangéliste, ce n’est
peut-être pas un hasard ; en tout cas cela
représente pour moi un symbole très fort.
C’est pendant le solstice de décembre que la nuit
est la plus longue, les ténèbres nous
envahissent.
Mais c’est le début du renouveau, lorsque la
lumière reprend petit à petit le pas sur les
ténèbres, jusqu’à la
victoire à la saint Jean
d’été.
Le solstice de décembre est celui de tous les espoirs, c’est le solstice de la naissance, pour grandir vers la lumière de la connaissance, cette lumière qui nous pénètre pour nous éclairer la voie. Ce chemin qui va de l’ombre vers la lumière, avec votre aide mes frères, sera je l’espère mon parcours Ad vitam aeternam.
Venons-en maintenant au sujet de mon travail : LA PIERRE BRUTE.
Si j’ai choisi de parler de la pierre brute, c’est bien parce que ce soir du 16 décembre, en prenant les outils, j’ai donné les premiers coups de maillet qui préfiguraient ce que serait mon travail, c’est-à-dire TAILLER MA PIERRE.
« A quoi travaillent les
apprentis ? A dégrossir la pierre brute afin de la
dépouiller de ses aspérités et
à la rapprocher d’une forme en rapport avec sa
destination. »
Cette phrase extraite de notre rituel nous dit tout, elle nous guide
dans notre travail de M, et nous averti qu’il
n’aura pas de fin, car nous ne ferons qu’approcher
la forme espérée.
Alors, quelle est cette pierre que je dois polir ? Pourquoi ce symbole est-il aussi puissant, aussi évocateur ? Est-ce un symbole universel ?
Il semble que toutes les civilisations aient eu des rapports rituels et sacralisés avec la pierre, soit parce qu ‘elle servait à représenter les dieux et idoles, soit parce qu’elle constituait des monuments funéraires ou bien encore parce qu’elle servait d’armes ou d’outils pour garantir la survie de la population.
On distinguera les pierres venant de la terre,
et celles venant du ciel.
Dans la Genèse, (28-10), Jacob voit en songe Dieu lui
attribuant un territoire pour tous ses descendants ; alors
Jacob lui promet de l’adorer, et de dresser la pierre sur
laquelle il s’était endormi pour en faire la
maison de Dieu.
Les pierres ainsi dressées sont aussi
nombreuses dans d’autres civilisations :
Déjà dans la préhistoire,
l’homme des pierres dressées construit son propre
édifice.
A Stonehenge, dans le sud de l’Angleterre, on trouve la
construction préhistorique la plus impressionnante et la
plus célèbre d’Europe :
30 Menhirs de 4 m de haut sur 1,25 m à 2,50 m de large
formaient un cercle de 88 m de diamètre, avec à
l’intérieur un autre cercle de 49 menhirs plus
petits.
A l’extérieur du grand cercle se trouve un menhir
« astronomique », pour voir le
soleil se lever le jour du solstice
d’été.
Que ces assemblages de pierres aient un caractère religieux
n’a jamais été discuté,
qu’ils soient l’œuvre des
« hyperboréens » comme
certains l’ont imaginé, cela est une autre
histoire.
En ce qui concerne les pierres du ciel, les Indo-européens voyaient dans les météorites ou les pierres de foudre une manifestation divine ; la pierre noire de la Ka’ba à la Mecque est céleste.
« Suivant la
légende de Prométhée, les pierres
présentent une odeur à la fois divine et
humaine ;
– quand la pierre brute descend du ciel, elle est
androgyne, car elle est porteuse de la perfection de son
état primordial ; elle s’offre
à l’homme qui la taille et sépare les
sexes ;
– qu’elle soit levée et elle
retrouve SA totalité et se tend vers sa patrie originelle. »
(Encyclopaedia Universalis 1995)
Encore plus intéressant pour ce qui nous concerne aujourd’hui, c’est la religion d’esprit et de résurrection qu’est le culte des Dolmens. Les morts, déposés dans les tombes dolméniques, restaient sept ans. La résurrection de l’esprit vers une nouvelle existence avait lieu la huitième année, les tombes étaient alors vidées des ossements qui ne servaient plus à rien.
Je ne peux pas m’empêcher ici de trouver quelques similitudes avec notre mort symbolique dans le cabinet de réflexion, sous terre, et cette renaissance en tant qu’initié. En fait, « les tombeaux ne sont pas des lieux de mort mais la demeure d’une vie nouvelle obtenue par la mort de l’individu profane ».
J’ai retrouvé aussi une grande similitude avec certains anciens rites égyptiens qui isolaient les futurs initiés à l’art des bâtisseurs pendant sept ans avant de leur ouvrir les portes des « maisons de vie », pour accéder à de grandes responsabilités.
Qu’en est-il à notre époque, et plus particulièrement pour ce qui nous intéresse aujourd’hui, que représente la PIERRE BRUTE pour nous FM.
A la question « Qu’est
donc la pierre brute ? », notre
rituel répond : « C’est
le profane, produit grossier de la nature, que l’art de la FMdoit
polir et transformer ».
En d’autres termes, c’est l’image de
l’homme grossier, sauvage, que l’étude
approfondie de lui-même, le travail, le perfectionnement, la
recherche permanente de la vérité
l’amèneront à devenir meilleur pour
lui-même et pour les autres.
Voici donc mon programme tracé pour ces
prochaines années : tailler ma pierre brute pour en
faire un cube parfait, tel un FM illuminé par la
connaissance !
Parce que j’ai prêté serment, et que
vous me reconnaissez comme FM, je veux suivre le chemin qui me
mènera à ma propre
élévation morale, intellectuelle et spirituelle,
mais je sais que cette construction sera lente, pierre par pierre, en
taillant chaque pierre comme une parcelle de connaissance.
Cependant, on est en droit de se demander pourquoi
faut-il polir sa pierre brute ? Et d’abord suis-je
vraiment une pierre brute ? si oui, suis-je un homme
façonné par les influences et les
préjugés de la vie, déformé
par les sentiments, les mirages et les illusions du monde
profane ? ou bien alors, comme le pense Monsieur Plantagenet,
un homme vierge, entaché de pureté originelle,
pas encore façonné par
l’éducation ?
En ce qui me concerne, j’ai plutôt tendance
à m’inscrire dans la première
proposition : à 57 ans, le monde profane a fait du
multicouche ! Un peu comme notre Terre qui a subit de
nombreuses périodes d’érosion et de
sédimentation
Alors le travail sera difficile, mais pas impossible ! je
compte sur moi.
J’ai l’intention de procéder de la manière suivante :
Tout d’abord, avec les outils dont je dispose, c’est à dire le maillet et le ciseau, faire sauter les plus grosses aspérités, en fait dégrossir la pierre. Ensuite, sur le support assaini, ébarbé, y déposer les matériaux de façonnage et de lissage.
Je reprends la première phase sous l’aspect symbolique :
Faire sauter les plus grosses
aspérités, c’est
d’abord accepter que nos certitudes et nos
préjugés nous aveuglent, en fait nous plongent
dans l’obscurité ; c’est une
démarche intellectuelle qui n’est pas
évidente ; je suis le résumé
d’une histoire personnelle et professionnelle dont les
évènements heureux ou malheureux, les joies et
les peines, les influences diverses ont fait ce que je suis :
et face à la réalité du travail
à accomplir, je pourrais en être
découragé, et rester une pierre au bord du
chemin, …un peu comme les « pierres-sottes
ou pierres-caillasses », que Georges SAND
nous fait découvrir dans les légendes du Berry.
Mais lorsque j’ai choisi d’être FM, ma
détermination était totale, et après
ces quelques 10 mois passés parmi vous, elle est encore plus
forte.
En effet, à chaque tenue, grâce
à notre rituel qui assure une transition douce et sereine
entre le monde profane et celui des initiés, je suis
plongé dans un foisonnement d’idées, de
sentiments, d’interrogations, pour lesquelles je pense avoir
des réponses, des solutions.
Mais bien souvent, je pense au proverbe « Si
la parole est d’argent, le silence est d’or » !
Car mon avis aurait été bien moins pertinent que
celui énoncé par un frère, parce
qu’élaboré peut-être dans la
précipitation, influencé par les passions
soudaines incontrôlées et
irréfléchies ; et je pense ici au signe
d’ordre qui me rappelle la nécessité de
contenir ce bouillonnement des passions.
Je puis vous dire aujourd’hui que depuis mon
arrivé parmi vous, j’ai fais une
rétrospective des mes réactions sous
l’empire de la précipitation :
c’est impressionnant !
J’ai à ce propos une anecdote amusante car sans
conséquence pour autrui, mais très
révélatrice :
Quelques mois près la tempête de
décembre 1999, une entreprise devait intervenir sur le toit
de ma maison ; après de nombreuses relances (ceux
qui ont eu affaire avec des artisans me comprendrons !),
j’obtiens l’assurance d’un
début d’intervention pour le lendemain, avec la
mise en place de l’échafaudage.
Le lendemain soir, grosse déception en
rentrant, je ne vois rien !
Je téléphone chez l’artisan et laisse
un message sur son répondeur lui signifiant mon
mécontentement !
Le lendemain matin, en faisant le tour de la maison, je
constate que l’échafaudage trône sur le
côté de la maison. Je me suis bien sûr
confondu en excuses, mais mon mécontentement de la veille
était quand même enregistré sur le
répondeur.
Je pourrais ainsi faire une belle liste d’avis, de
réflexions, de sentiments, même de convictions
fondées dans l’agitation.
Ce type de réaction confirme que la pierre brute que je suis doit d’abord s’astreindre à limer ses aspérités, à dominer ses passions pour agir à bon escient. Le signe d’ordre est un rappel permanent.
Notre rituel nous rappelle aussi que nous travaillons dans la sérénité, et que toute action doit venir à son heure, c’est à dire qu’elle doit être pensée, réfléchie, dénuée d’artifices qui peuvent en cacher le sens réel : le silence auquel je suis soumis me permet de suivre cette démarche.
Remettre dans l’ordre la réflexion et l’action, voilà un premier objectif d’apprenti.
Un second objectif, c’est le façonnage de la pierre brute vers une forme idéale, pour construire le temple universel.
Revêtu des seuls décors de
l’apprenti : les gants blancs qui rappellent mon
engagement, la pureté de mes pensées et de mes
sentiments et le tablier qui me protège des sentiments et
des émotions qui vont naîtrent
dès les premiers coups de maillet.
J’appréhende les symboles de mon grade pour en
percevoir les réalités : ils nous
indiquent la voie à suivre.
Guidé par le deuxième surveillant,
les symboles s’offrent à mon questionnement, et
par touches successives, les connaissances abstraites se transforment
peu à peu ; le travail de la pierre brute est
commencé. La première pierre du temple est
posée.
Après avoir retrouvé ma capacité
d’écoute, il me faut suivre une
démarche de reconstruction : voir,
écouter, me méfier des mots trompeurs,
évaluer leurs poids, leurs sens, déjouer mes
illusions et repousser les satisfactions
éphémères.
C’est une démarche qui s’inscrit dans la
durée, tournée vers un idéal
humaniste, et le chemin que je parcours ici doit tendre vers cet
idéal.
Je fais encore ici référence aux paroles
rituelles prononcées par le VM lors de la fermeture des
travaux : « Que notre
idéal inspire notre conduite dans le monde profane,
qu’il guide notre vie, qu’il soit la
lumière sur notre chemin ! »
Ainsi, aidé et guidé par le
deuxième surveillant, souvent assisté par
quelques frères, je reçois des
éléments de réflexion qui
m’amènent à penser par
moi-même, à comprendre comment les
préjugés surgissent et trompent notre
analyse.
Ces éléments peuvent-être
déformés (je pense ici au mythe de
Socrate). Je dois alors me bâtir une opinion en
écoutant sans juger, faire le tri des idées et
des comportements qui me seront proposés, en rejeter
certains, pour ainsi avancer sur le chemin de la connaissance.
A cet effet, je dispose du ciseau qui, selon Oswald
Wirth « symbolise les résolutions
arrêtées en notre esprit ; elles sont
exécutées avec volonté grâce
au maillet qui représente l’énergie
agissante et la détermination morale dont découle
la réalisation pratique ».
Ecouter, analyser, trier les idées,
appliquer avec détermination les résolutions
conformes à mon idéal, voici mon second objectif,
ambitieux mais tellement valorisant !
Alors, cette pierre brute, destinée à construire mon temple, sera je l’espère en harmonie avec le monde qui nous entoure, mais elle sera unique, car j’entends rester un « Maçon libre dans une loge libre », et ainsi enrichir qualitativement le groupe par mes différences ; Antoine de Saint-Exupéry a écrit : « Si tu diffères de moi, Frère, loin de me léser, tu m’enrichis ».
Je deviens moi parce que je rencontre les autres. Etre ou ne pas être, là n’est pas la question ; la vraie question est d’apprendre ce que l’on est, et devenir ce que l’on veut.
Mourir symboliquement en tant que profane,
renaître en initié, tailler ma pierre brute et
obtenir un cube parfait, me construire en un être
nouveau : voilà un parcours ambitieux.
Je suis le seul à pouvoir bâtir mon temple
personnel, mais vous serez tous attentifs, mes frères si je
m’égare du chemin, aux excès de
perfection qui tendraient vers l’inaccessible, ou
à la poursuite d’un idéal trop
intransigeant qui me conduirait vers l’intégrisme.
Si j’ai rejoins notre communauté fraternelle, c’est bien pour travailler à ma propre élévation morale, intellectuelle et spirituelle.
« Il y a parfois des vies
qui s’éclairent à la fin ».
(J.C.Guillebaud)
J’ai dit…