Du Travail à la Re-Création – Travail pour augmentation de salaire au grade de compagnon
Non communiqué
Introduction
Je vais traiter aujourd’hui d’une phrase du rituel :
« …appeler les FF et les SS du travail à la re-création et de la re-création au travail, afin qu’ils en retirent profit et joie… »
J’ai choisi de commencer par la resituer dans le rituel : qui la dit, à quel moment, dans quel but (profit ou joie ?) ?
Ensuite, je me suis attachée à décortiquer les mots qui la constituent, « re-création » d’une part, et « travail » de l’autre, et à analyser comment ils sont liés dans la phrase, les symboles qui l’enrichissent et les notions induites.
Je conclurai en essayant de ré-exprimer l’essence-même de cette phrase et les valeurs qu’elle porte à mon sens…
I/ La phrase resituée dans le rituel : qui, quand, quoi, pourquoi ?
Au V M qui lui demande pourquoi il est placé au Midi, le Second Surv. répond donc en effet : « Pour observer le Soleil au Méridien et appeler les FF et les SS du travail à la re-création et de la re-création au travail, afin qu’ils en retirent profit et joie… »
Pourquoi est-ce le Second Surv. qui prononce cette phrase ? C’est lui qui instruit les App, c’est donc lui qui guide le travail et donne les méthodes afin que chacun trouve les outils, et apprenne à les utiliser, et ce au tout début du rituel.
I.1. Profit
Le Second Surv. nous transmet un message et nous en présente l’objectif : que l’on en retire « profit et joie ». Profit fait référence au revenu de notre travail, à ce salaire que l’on vient tous chercher ici mais bien du profit dans la connaissance de soi, l’amélioration spirituelle… En tout cas par rapport à notre travail spéculatif… Il est clair que si l’on repense aux origines opératives de la maçonnerie, chaque apprenti recevait à l’époque son salaire (le sonnant et trébuchant) chaque fin de journée de travail…
I.2. Joie
C’est la joie du travail bien fait et de ce qu’on a apporté aux autres, et non pas cette sorte de bonheur profane teinté d’insouciance que la recherche de la vérité pourrait tâcher de prises de conscience et alourdir de responsabilités ; mais bien la joie de se sentir utile, de faire partie agissante de la chaîne…
II/ Création/ re-création…
Curieusement, l’absence d’accent sur le préfixe met en valeur le radical « création ». C’est un mot rare dans le rituel, je ne l’ai retrouvé que lorsque le V M « créée, constitue et reçoit le nouvel App ».
Cette re-création me renvoit à l’initiation, à cette renaissance après notre mort symbolique : ainsi l’on peut comprendre qu’après la re-naissance conférée par le V M il nous reste du travail sur nous même à tailler et retailler notre pierre brute pour naître sous un jour différent. Ce labeur d’apprentissage de l’utilisation des outils, ce travail de réflexion symbolique – loin d’une accumulation des connaissances-, lui permettront grâce à ses outils d’ aboutir à la re-création de lui même.
Créer, c’est faire exister ce qui n’existait pas, tirer du néant ou donner une existence à quelque chose. Lui donner forme, le réaliser. Re-créer, ce peut être faire revivre, inventer, créer une chose originale ou nouvelle à partir de quelque chose d’autre (et non du néant).
Il n’y a pas pour moi de création (ou de re-création) sans référence à l’art : créer ce n’est pas imiter. L’art doit se proposer une autre fin que l’imitation purement formelle de la nature : car dans tous les cas, l’imitation ne peut produire que des chefs d’œuvre de la technique, pas des œuvres d’art, et le travail de tout maçon est de peaufiner son « chef d’œuvre » comme tous les compagnons du Tour de France…
La re-création naîtrait donc peut être de la fascination de l’insaisissable, de la volonté d’arracher les choses au monde que l’homme subit, pour les faire entrer dans celui dans lequel il se sent acteur, sur lequel il influe…
Malraux disait que les grands artistes ne sont pas les transcripteurs du monde mais qu’ils en sont ses rivaux. Alors, re-créer, ne serait-il pas rendre visible, comprendre et proposer une lecture du monde, d’une certaine façon l’exprimer avec nos propres mots, en résumé nous l’approprier, afin ensuite de pouvoir mieux le défendre…
La création, ce sont les origines : la mise en place d’un ordre, d’une hiérarchie après le chaos ; cette énergie qui éveille l’enfoui, le potentiel, et le révèle, le développe.
D’une certaine façon, la re-création est peut-être tout simplement de se remettre dans l’état des origines : comprendre, intégrer et remettre en place les différents éléments de la création.
En effet, le rituel recréée un temps (de midi à minuit) et un espace (le temple sacré), à l’image de notre monde : la voûte étoilée de la loge représente l’homme placé dans son espace vital. Le temple est à l’image du cosmos, selon les proportions du corps humain (qui reste l’intermédiaire entre le ciel et la terre), et à l’image de l’univers. Il doit y avoir harmonie entre l’univers, le temple et le corps humain. Cet équilibre de l’espace re-créé, associé au temps évolutif, au mouvement, symbolise pleinement la progression de notre vie que l’on pourrait représenter selon une hélice, une spirale, comme l’ADN qui constitue les plus infimes parties de nous mêmes…
Un autre mot important est la notion de travail. J’ai souhaité d’abord resituer cette notion dans un contexte philosophique, puis comprendre son importance dans l’apprentissage.
III/ Le travail
Le travail est d’abord une activité douloureuse : le mot latin « tripalus » qui signifiait le « joug », ou « tripaliare » qui signifiait « torturer »…
« Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » !
Le travail – s’il fait effectivement référence à une tâche douloureuse, plus ou moins pénible-, suppose avant tout un effort conscient et réfléchi. C’est une action intelligente de l’homme pour dominer la nature, et la spiritualiser. Le travail, vocation essentielle de l’homme, le distingue des autres êtres vivants dominés par leurs instincts.
A un premier niveau, le travail est le moyen de survivre, de gagner sa vie… Puis lorsqu’on passe un nouvel échelon de la pyramide des besoins, le travail, comme en maçonnerie, où il est librement consenti, devient un outil de perfectionnement spirituel. Le travail définit ainsi l’homme parce qu’il le forme et le produit. L’homme en transformant la nature et les choses, se construit et se réalise lui-même.
Réelle essence de l’homme, le travail nous ouvre la voie de la culture et de la liberté :
l’homme se reconnaît dans la chose qu’il produit…
On comprend ainsi l’importance du travail dans l’apprentissage quel qu’il soit. Selon différentes thèses philosophiques, le travail se positionne comme un moyen – souvent – mais parfois aussi comme un but en soi… La réflexion à ce sujet peut être intéressante…
…et au premier degré, notre travail portera essentiellement sur le « connais-toi toi-même » : cet apprentissage se fera grâce aux deux outils de l’App, le ciseau et le maillet, dans le but principal de répondre à LA question « qui suis-je »… Ainsi il faut maintenant lier ces deux notions « re-création » et « travail », et voir comment la phrase du rituel fait ce lien.
IV / Le rythme de la phrase en boucle…
…le rythme répétitif…
J’ai évoqué dans mon introduction la notion de mantra : cette sorte de formule rituelle sonore des religions hindou ou bouddhiste, dont la récitation aurait le pouvoir de mettre en jeu l’influence spirituelle qui lui correspond. Sans aller jusque là, ce qui m’a frappée dans la phrase écrite ainsi, c’est la répétitivité, l’inversion de la phrase, la notion de boucle.
Nous sommes en présence d’un rythme qui met en avant le symbolisme binaire : il montre les éternels retours, le mouvement dans l’immuabilité, le flux et le reflux…
…l’inversion de la phrase…
Une autre remarque à propos de la construction de cette phrase, c’est son inversion : comme dans un miroir, chaque partie de la phrase se répond.
Le miroir…son symbole nous rappelle que sans le regard de l’autre, on ne peut exister. Il est nécessaire de se construire en interaction avec notre environnement…
Le miroir symbolise aussi l’outil de recherche de la connaissance de soi, et se propose comme instrument de la révélation de la vérité… On le retrouve ainsi subrepticement caché dans cette phrase…
La pensée maçonnique nous amène à considérer tout être comme un autre soi-même. L’éternel apprenti que nous sommes est à la fois toujours semblable et toujours différent…une phrase en boucle fermée…
De même que l’Ouroboros se mordant la queue, cette phrase en boucle fermée symbolise à la fois les idées de mouvement, de continuité, de fécondation (la re-création ?), et en conséquence d’éternel retour. Elle introduit la notion de temps, et en même temps d’infini. La boucle ainsi formée prend alors une valeur cyclique évoquant peut être aussi le destin.
De même que le nœud des entrelacs, cette boucle fermée en forme de huit, nous rappelle aussi la notion d’infini : ce serait peut être ainsi figurer l’évasion dans le cosmos… Cette courbe fermée nous lient comme les maillons de la chaîne à l’ensemble de la loge… Et me fait songer encore une fois au couloir initiatique qui conduit de l’éphémère à l’éternité, du profane au sacré, où après être descendus dans les entrailles du cabinet de réflexion, il faut revenir sur terre, au point de départ, réintègrer notre être avec les deux aspects de mort et de renaissance.
Ce symbole me touche particulièrement et renforce l’idée principale que j’aime à voir dans cette interprétation de la phrase : l’idée que le travail (sur soi entre autres) n’est jamais terminé, que la notion de temps est primordiale…
L’App a peut-être parfois l’impression qu’à force de travail il trouvera un jour la vérité. Mais il est présomptueux de penser que l’on se connaîtra un jour. Chaque mouvement, chaque effort, chaque interaction avec notre environnement nous construit et nous change. Ce qu’il faut comprendre c’est que ce chemin de labeur nous nourrit en même temps qu’il nous construit. Et à chaque croisement, de nouvelles influences ont pu remettre en cause nos acquis et qu’à chaque fois de nouveaux chemins s’offrent à nous…
Conclusion
En résumé de cette réflexion, je dirais que le message est peut-être simplement : recréons le monde à travers le travail.
C’est d’une certaine façon le sens même du rituel : pour bien faire quelque chose, il faut d’abord retourner aux origines, réintégrer l’état premier puis ensuite re-créer la cosmogonie, recréer le monde.
Ainsi c’est à la fois le rituel de « mort puis renaissance » mais aussi et surtout la re-création du monde à partir des outils qui sont à notre disposition…
En travaillant cette phrase du rituel j’y ai trouvé de nombreux symboles riches de sens, comme la boucle de l’infini ou l’entrelac, l’Ouroboros, la spirale, le miroir… Et abordé plusieurs valeurs fondamentales : la re-naissance après la mort symbolique, le travail sur soi, la notion de rythme et d’évolution, que tout maçon est un éternel apprenti…
Ces valeurs et symboles m’amènent à comprendre qu’il est primordial de nous tourner vers notre avenir : être attentifs aux événements du dehors, nous appuyer sur les valeurs anciennes, et, en unissant connaissance profane et réflexion sacrée et symbolique, pouvoir à chaque croisement faire le choix de sa route, celle d’un initié.
En retravaillant dans ce cadre, l’homme peut prendre au vol la chance de repartir du bon pied, remettre symboliquement en place les éléments de la création pour re-créer : rejouer comme l’acteur, les origines du monde, les grands mythes de l’humanité…
- Interpréter et rejouer la création du monde pour quoi faire ?
- Recréer un monde meilleur ?
- Nous recréer nous même et travailler notre relation avec les autres ?
Et si pour finir, plus humblement, le résultat du travail n’avait pas tant d’importance… Peu importe le but, c’est le chemin qui compte…
J’ai dit.
S
Post Scriptum
Clin d’œil
Il faut reconnaître que cette phrase est sujette à polémique, et qu’on la trouve écrite d’au moins trois façons dans les rituels REAA des différentes loges où j’ai pu me renseigner. Et même parfois une langue qui fourche, l’oubli de ses lunettes, une mauvaise photocopie, ont pu modifier la lecture et faire perdre ou ajouter des accents qui font tellement changer le sens de la phrase (récréation, re-création)…
Je me suis posé dès le début la question de l’origine de nos textes sources et de la façon dont la phrase était rédigée dans le rituel en anglais. J’ai obtenu tout récemment l’information… « for work to refreshment or for refreshment to work »…soit : du travail à la récréation ou de la récréation au travail… Proche de la version que nous utilisions jusqu’à il y a deux ans…
Ici on note surtout une saine alternance entre concentration et détente, sérieux et amusement, etc… qui amène à la construction profitable de tout projet d’apprentissage associé à une certaine joie de vivre. Savoir être sérieux sans être grave, savoir mettre un peu de piquant et de relaxation dans une vie studieuse…
C’est donc bien l’alternance travail/loisir qui est traduite ici : pas sous leur forme mesquine et médiocre, comme compléments ou échappatoires d’un morne travail…
…mais comme activité théorique et spéculative qui vient nourrir en alternance le travail, nous permettant le recul nécessaire à tout apprentissage, à toute production intellectuelle efficace, à toute appropriation des valeurs sur lesquelles nous devons travailler…
On peut peut-être aussi comparer cette saine alternance avec le symbolisme du 7ème jour de la création : la régénération/ le repos sont nécessaires pour que le travail puisse continuer…
C’était un petit détour du côté de nos origines écossaises…
Après réflexion, je trouve notre interprétation et écriture de la phrase beaucoup plus riche…