La Tolérance

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3038-M-1

Comme je suis sûr que mes frères et sœurs ne vont pas manquer de faire l’éloge de la tolérance, je me propose d’en mettre en lumière les aspects négatifs.

Il faut d’abord rappeler que le premier sens du mot tolérance, historiquement, est négatif. Tolérer, c’est supporter passivement ce que l’on ne peut modifier. Ce premier sens est apparu au XVIe siècle, afin de tenter de mettre un terme aux guerres de religion, principalement entre catholiques et protestants. On tolère, donc, parce que l’on ne peut faire autrement mais au fond, si on en avait le pouvoir, peut-être réprimerait-on.

Dans la société moderne, le mot tolérance a pris un sens positif. Être tolérant, ce n’est plus supporter sans accepter, c’est accepter comme possible. Par exemple, lorsqu’au XVIe siècle un catholique tolère un protestant, ce n’est pas parce qu’il reconnaît que l’autre peut avoir raison, ce n’est pas parce qu’il voit dans la croyance de l’autre une possible vérité, c’est pour mettre fin à la guerre civile et pour assurer la stabilité politique.  Aujourd’hui, lorsqu’un chrétien tolère, disons, un musulman, c’est plutôt parce qu’il pense que chacun est libre d’adhérer à la vérité sous la forme qui lui convient ; les deux religions adorant, finalement, le même dieu sous des mots différents.

Le principe de tolérance qui fonde l’État laïc entraîne que les croyances et opinions sont renvoyées au domaine privé, chaque individu jouissant dans ce domaine d’une liberté totale. La tolérance suppose alors que toutes les opinions sont acceptables, du moment qu’elles sont elles-mêmes tolérantes. En bref, est toléré ce qui est tolérant.

Mais le mot tolérance devient de plus en plus vague. Voyez avec quelle facilité le F.N. retourne systématiquement l’argument à ses contradicteurs : c’est vous, les démocrates, qui êtes des intolérants puisque vous refusez de nous laisser nous exprimer ; c’est vous, les antiracistes, qui êtes racistes puisque vous êtes anti-français ; etc.  Mieux, pourquoi faudrait-il tolérer un parti politique comme le F.N. ? sur le plan légal, tolérer la publicité de son programme et refuser de tolérer son application ? Allons plus loin encore, si c’est le principe de la totale liberté d’expression qui fonde la tolérance, pourquoi le racisme serait-il un délit ? et non pas une opinion parmi d’autres ?

Toutes les opinions se valent-elles ? Y a-t-il une vérité universelle ou bien doit-on dire «à chacun sa vérité » ? Vous voyez que le problème de la tolérance nous entraîne bien loin et je laisse ce soir mes questions en suspens… en attendant que le feu les dévore.

Donc nous serions tolérants pour deux raisons : d’abord pour éviter la guerre de tous contre tous, ensuite pour ne pas déroger au principe de la liberté absolue d’expression. Le problème, c’est que cette liberté absolue d’expression se heurte à une limitation nécessaire de la liberté d’action. Or la distinction entre le dire et le faire, entre la liberté de dire et la non-liberté de faire, laisse libre champ à l’hypocrisie.

Pourquoi aurais-je le droit d’affirmer, par exemple, que le sexe masculin est supérieur au sexe féminin ? et n’aurais-je pas le droit, si je suis chef d’entreprise, de payer davantage et pour le même travail un homme qu’une femme ?

Vous voyez où je veux en venir. Il est plutôt de bon ton aujourd’hui d’affirmer haut et fort l’égalité des sexes, tout en ayant, en réalité, une pratique discriminatoire. Et s’il fallait censurer tous les écrits qui prônent la supériorité masculine, une bonne partie de la littérature et de la philosophie disparaîtrait de nos bibliothèques.

La différence entre le dire et le faire nous ramène à la différence entre privé et public. Mais cette différence même pose problème. J’aurais le droit de tout dire et de tout faire en privé, disons dans le cercle familial, et je devrais mesurer mes paroles et surveiller mes actes de façon à ne pas troubler l’ordre public. Est-ce que cela veut dire que j’ai le droit de tenir des propos racistes devant mes enfants ? Est-ce que la Res Publica, la chose publique, n’a pas un droit de regard sur l’éducation au sein des familles ?

On voit que, pour que la tolérance ne devienne pas un mot vide de sens, il faut cesser de considérer la liberté comme le pouvoir d’avoir n’importe quelle opinion et d’agir de n’importe quelle façon.

Mais alors, au nom de quoi faut-il tolérer ? Au nom de quelle valeur, de quel principe ? Jusqu’où faut-il tolérer ?

Je vais essayer de répondre à cette dernière question. La limite de la tolérance est l’intolérable. Mais on voit tout de suite que s’il est possible de légiférer sur ce qu’il faut tolérer ou non, la notion d’intolérable, elle, ne relève pas du droit, car elle n’est pas quantifiable.

L’intolérable est une notion morale et, à ce titre, elle renvoie à un jugement individuel. Le problème reste entier : ce qui est intolérable pour moi, ne peut-il être tolérable pour toi ? L’État peut-il se poser en juge moral, n’outrepasse-t-il pas sa sphère légitime s’il le tente ? Vous voyez que l’exigence de tolérance est une exigence redoutable. Et si nous commencions par nous, maçons, en nous demandant ce qui pour nous constitue l’intolérable ?

J’ai dit.

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