Entre l’equerre et le compas
Non communiqué
Ce n’est pas un hasard si j’ai choisi ce titre pour ma planche, en ce moment important de mon cheminement. Depuis un certain temps déjà, l’idée du Centre prenait une place grandissante dans ma réflexion. Je sentais que ma vérité se trouvait au Centre comme tout maître qui, lorsqu’il est perdu, se retrouve au centre, entre l’équerre et le compas.
Et puis ce fut Jung ! Poussé par mes interrogations maçonniques et en approfondissant l’étude de son œuvre, j’ai entrevu des possibilités additionnelles d’évolution. Ceci m’a permis de comprendre encore mieux notre démarche et m’a donné la conviction qu’avec la franc-maçonnerie, je suis sur la bonne voie ou, en tout cas, sur une voie qui me convient.
Avant de vous faire part de mes réflexions, je commencerai par citer Jung, pour illustrer précisément, ce que j’essaye de dire. Il dit : « Nombreuses sont les voies qui mènent à l’expérience du centre. Mais à mesure qu’on s’approche davantage de ce centre, on comprend plus facilement aussi les autres voies qui y mènent ».
Je divise ma planche en deux entités : La première, où j’essaierai de parler du symbolisme du parcours initiatique d’élévation au grade de Maître, mais en insistant sur la dernière des trois parties du parcours, le relèvement du Maître, qui constitue, à mon sens, le couronnement. Et puis la deuxième, où je m’efforcerai de montrer comment à travers la lecture de Jung, j’ai pu me rendre compte des analogies frappantes existant entre la symbolique maçonnique et sa pensée. Réaliser que Franc-maçonnerie et pensée de Jung se complètent et s’enrichissent mutuellement m’a, je crois, permis de faire un pas en avant dans ma démarche maçonnique, ce qui était mon but et à quoi j’attribue le plus d’importance.
La première phase de la cérémonie d’élévation au grade de Maître commence par une descente symbolique aux enfers. Le futur Maître est plongé dans les ténèbres symbolisées par le chaos qui règne dans le Temple : l’obscurité, les officiers qui ne sont pas tous à leur place, l’orient qui est caché. Seul l’étoile flamboyante brille au dessus du TRM, évoquant l’espoir et nous suggérant que c’est à partir des ténèbres que naît la lumière.
Le futur Maître est introduit dans le Temple à reculons, guidé par le V M Gr Ex. Il n’est pas encore digne, il lui est interdit d’affronter le grand secret mais, l’étoile flamboyante placée à l’occident, guide ses pas. Ceci rappelle étrangement la légende mythologique d’Orphée dont, le chemin commun avec Eurydice vers la lumière se trouve interrompu par l’impatience du protagoniste, qui se retourne pour regarder sa bien-aimée avant l’heure. Le futur Maître, soupçonné du meurtre d’Hiram, tourne le dos aux Ténèbres afin de pouvoir, en temps voulu, atteindre la lumière.
En enjambant le corps d’Hiram qui gît devant lui, le futur Maître prouvera symboliquement son innocence. Il défiera la mort et complètera ainsi la marche du Maître, composée de huit pas. Les trois premiers de l’apprenti en ligne droite, suivis des deux pas du compagnon, délimitant ainsi un plan. Avec le 6ème pas il se dirigera vers la droite et, pour le 7ème pas, lèvera la jambe gauche formant un arc de cercle complet, enjambera le cadavre et traversera ainsi symboliquement le domaine de la mort. Il se retrouvera par le 8 pas au pied du corps, à l’opposé du 5 pas précédent.
Ainsi, aura-t-il réalisé que la progression du Maître vers la lumière est linéaire, continue et progressive mais, qu’en même temps, en traçant des demi-cercles, passe du carré (de l’équerre) au cercle (au compas), explore les trois dimensions et prend, en principe, conscience de l’évolution de soi même. Le mémento du Maître le dit bien : « c’est donc le passage de l’équerre au compas, la courbe se traçant avec un compas. Ces pas indiquent que du monde des sens on s’élève à celui des idées ».
– L’équerre
représente l’action de l’homme sur la
matière, mais aussi sur lui-même. Elle rend les
corps carrés, représente
l’équité, ordonne, rectifie, symbolise
le respect des lois et des règlements. Le genou
découvert du récipiendaire durant
l’initiation Pythagoricienne et durant certaines initiations
maçonniques par ailleurs, rappelle que l’homme
porte aussi dans son propre corps l’angle
d’équité. Cette prise de conscience
enseigne au Maître en recherche de la
vérité, que les bases de ses raisonnements et ses
arguments soient ordonnés, qu’il apprenne
à se contenir. Cette rigueur et cette volonté
feront que la construction du Temple sera stable sans risque de
s’écrouler. La vérité
recherchée nécessite de la discipline.
– Le compas trace des cercles et indique clairement leurs centres. Il
sert aussi à prendre et à reporter des mesures.
Il est l’image de l’étendue de la
pensée dans les différents cercles concentriques
qu’elle parcourt. L’écartement de ses
branches veut symboliser l’ouverture de l’esprit,
la compréhension, l’étendue de la
connaissance et, par ailleurs, le cycle de l’existence qui se
referme sur lui-même. Il évoque la
totalité. L’Ouroboros des alchimistes.
La circonférence avec son centre évoque aussi un mandala, le plus simple des mandalas, symbole d’ordre, d’intégration, de plénitude et de cheminement vers le Centre, vers l’Individuation. Je voulais souligner ceci une fois encore.
Cette marche de huit pas et le remplacement d’Hiram gisant mort par le futur Maître, conclut son premier voyage. La littérature nous apprend que le huit-premier nombre cubique, symbolise l’acquis et ce qui reste à acquérir (sept ans et plus). Pour les pythagoriciens, il représente l’équilibre final, la libération résultant de l’évolution. Mais tout cela n’est-il pas censé représenter des qualités que devrait s’efforcer d’atteindre le Maître naissant ?
Après la deuxième phase de l’inquiétude, de l’incertitude et de la recherche du corps d’Hiram, arrive la phase suprême : le futur Maître gît entre l’équerre et le compas, là où on le retrouve lorsqu’il est perdu. Cette aire géographique désigne la chambre du milieu, le centre, le lieu même où s’inscrit l’étoile flamboyante.
Pour retrouver la verticalité et après l’échec des Surveillants de soulever seuls le cadavre, le T R M déclarera : « Souvenons-nous, que l’union fait la force et que sans le secours des autres nous ne pouvons rien. A moi VV MM mes FF et mes SS. Aidez-moi! »
Avec l’aide des Surveillants et grâce aux cinq points parfaits de la Maîtrise, il attire à lui le cadavre. Il lui souffle le mot sacré substitué « MOABON », signifiant « issu du père » en hébreu, et le relève. Il fait ressurgir la vie et redonne corps à l’esprit. Le Maître debout est donc à ce moment précis plus près du compas, donc de l’esprit, et devient du coup un intercesseur entre le ciel et la terre. Le mot sacré est perdu. Le père est mort ! Mais justement, ne serait-il pas en tuant le père que le fils peut évoluer et s’épanouir ? Mais qu’en est-il de la fille ? Cela est une autre question…
La position des deux bras du compas au dessus de l’équerre sur l’autel des serments, évoque cette prédominance de l’esprit sur la matière, la maturation progressive de l’apprenti, tout comme les angles de l’équerre qui ne sont plus marqués lors des déplacements dans le Temple. C’est en cercle que s’effectuent ces déplacements et qui dit cercle dit centre. La symbolique de tout cela me paraît intéressante. Je poursuis mon raisonnement ; deux mots sur le symbole : Jung dit : « C’est le monde qui parle par le symbole (…). Plus il est archaïque et « profond » (…) plus il devient collectif et universel. Plus il est différencié et spécifique par contre, plus il se rapproche de la nature de particularités et de faits uniques conscients : plus il se trouve dépouillé de sa qualité universelle. Dans la pleine conscience, il court le danger de devenir simple allégorie qui ne dépasse pas le cadre de la conception consciente : et là il sera aussi exposé à toutes sortes d’explications rationalistes ». Fin de citation.
Un symbole n’est pas pleine conscience. Il se vit, se sent selon la nature et les vécus de chacun, ne se commente pas. Un symbole est affaire personnelle. Il parle de ce qui du visible tend à l’invisible, du connu à l’inconnaissable. Cet invisible, cet inconnaissable, ont bien une présence, mais cette présence nous ne la possédons pas, ou pas encore en tout cas…
Observons un tableau de Miro : Il trace sur la toile quelques lignes qui touchent le spectateur. Il arrive qu’avec cette représentation très épurée de contenus visibles, quelque chose d’invisible perce la toile et parvient par le regard, jusqu’au cœur, éveillant cette émotion passionnée dans laquelle Jung voyait le point de départ de la connaissance, le passage de l’obscurité à la lumière. D’ailleurs n’a-t-il pas affirmé : « sans émotion point de passage de l’ombre à la lumière » ? Cette constatation est particulièrement importante pour moi.
Revenons à nos moutons : Ce Maître entre l’équerre et le compas, la mort d’Hiram et le relèvement du Maître. Qu’essaye de nous dire la Franc-maçonnerie ? Quel est le symbolisme ? Quel est le message ?
De toute évidence nous ne parlons pas de notre mort physique mais de la mort de notre ego. Ce masque que nous portons tous, façonné en fonction de notre éducation, la conduite que nous impose notre entourage, l’image que nous pensons que nous devons donner aux autres, ce masque qui est un compromis modelé en fonction de la pression extérieure. Nous jouons sur scène le rôle d’une personne – la persona de Jung, comme un acteur de tragédie grecque portant son masque. Ceci est pathétique. Nous sommes convaincus que ce personnage c’est bien nous mais en fait, nous sommes menés par le bout du nez par cette « persona », elle nous possède ! Notre personnage, le vrai, n’est pas là. C’est celui que nous reflète le miroir. Mais le miroir est derrière le masque. Il faut du courage pour aller s’y regarder ! C’est de la mort de ce personnage d’apparences dont il s’agit ! Voilà le message que me livre la franc-maçonnerie.
Cette mort symbolique nous invite donc à effectuer ce voyage vers nos profondeurs, nos ténèbres, afin de renaître en acquérant une maîtrise plus étendue sur les forces de l’inconscient. Cette partie de nous inconnue, cet ombre, est le lien de l’homme avec ses instincts. En réprimant les instincts et en « jouant » la persona, nous ne faisons pas disparaître l’homme inférieur en nous mais, au contraire, nous le rendons révolutionnaire ! Nous pouvons corriger notre infériorité seulement lorsqu’elle est consciente et espérer ainsi corriger l’humanité dont nous faisons partie. Le progrès de l’Humanité n’est-il pas un de nos engagements majeurs ?
Cette différentiation des contenus de notre inconscient, nous fait passer par une grande souffrance, « un sentiment de mort » nous dit Jung. Ceci me parle. Je vois là une relation évidente avec la mort d’Hiram et toute cette symbolique me suggère que « Nul ne parvient à la perfection de l’œuvre si ce n’est par l’affliction de l’âme » symbolisée, pour moi, par cette mort.
Nous ne pouvons ni renoncer à notre ombre, ni l’ignorer. L’arbre pousse vers le haut certes, mais également vers le bas. Notre ombre fait partie de nous comme les racines invisibles font partie de l’arbre. Il est très important de savoir où nous allons, mais il est également important de savoir qui y va. Pour essayer de répondre à cela, l’exploration de notre partie obscure est indispensable. C’est à cela que nous invite notre rituel maçonnique.
Le dialogue de notre moi avec notre inconscient afin que ce dernier devienne conscience, est liberté et bonheur. Nous ne dépensons plus notre énergie à faire valoir notre personnalité. C’est ainsi que nous atteignons la réalisation du Soi, afin que naisse la lumière de l’obscurité, que rejaillisse la vie de la mort, comme le nouveau Maître qui succède à Hiram tel le phœnix !
C’est le sens que je donnerais au terme Maître intérieur. La conscience ne craint plus l’ombre mais travaille pour l’intégrer dans la connaissance. L’ombre ne fait plus souffrir la conscience. De cette façon, le Maître intérieur n’est ni un juge porteur du code moral dicté par le groupe, ni une figure qui sanctionne. Il n’est pas l’esclave de ses projections. Un Maître intérieur est celui qui « maîtrise », c’est la conscience en tant que centre de l’être. J’ai dit Centre ? « Quel âge avez-vous au grade du Maître ? » « Sept ans et plus T R M ». On ne devient pas Maître après son élévation. C’est dans ce « plus » qu’il faut travailler pour essayer d’élargir la conscience et la connaissance. Ce travail est lent, permanent. Si le Maître rayonne et devient perceptible de l’extérieur, c’est généralement par la bonté et la discrétion, plus que par l’orgueil et la suffisance. Humilité. C’est cela se trouver entre l’équerre et le compas, accéder à la chambre du milieu. Acquérir une unicité intime qui sera irrévocable, car il s’agira de la réalisation du Soi ! Vaste chantier ! Mais n’est ce pas pour cela que je me trouve aujourd’hui devant vous mes SS et mes FF ? Pour travailler plus ? Apprendre l’art de voir la lumière, c’est donc travailler en priorité sur nous, et réaliser au plus profond de nous, qu’il y ait un lien direct entre les symboles et le contenu de notre âme personnelle, de notre inconscient. C’est là où notre démarche maçonnique prend tout son sens. Méconnaître cet inconscient c’est laisser ses contenus agir et engendrer des projections et des illusions qui faussent nos relations avec les autres. Il est inutile de prêcher la lumière et de faire son éloge, si personne n’a appris à l’apercevoir.
Arrivé à ce point de mon parcours j’ai envie de vous dire que j’ai reçu mon salaire. Je reste persuadé que la Voie mène au Centre, à l’individuation. Jung l’a crié haut et fort dans mes oreilles ! C’est dans l’individuation que j’ai envie de concentrer mes efforts et notre démarche maçonnique sera mon guide ; elle aussi elle crie très fort !
J’appelle encore une fois Jung à l’aide et lui demande de conclure cette planche avec moi. Il dit : « Prendre l’individuation et la réalisation de son Soi pour de l’égoïsme, est un malentendu tout à fait commun : car les esprits font en général trop peu de différence entre l’individualisme et l’individuation. L’individualisme accentue à dessein et met en relief la prétendue particularité de l’individu, en opposition aux égards et aux devoirs en faveur de la collectivité. L’individuation au contraire, est synonyme d’un accomplissement meilleur et plus complet des tâches collectives d’un être, une prise en considération suffisante de ses particularités, permettant d’attendre de lui, qu’il soit dans l’édifice social une pierre mieux appropriée et mieux insérée que si ses mêmes particularités demeuraient négligées ou opprimées ».
Alors individuation et chemin maçonnique même combat non ? Le chantier est ouvert !
J’ai dit T R M
G Ax