Le « Miroir »
Non communiqué
Chemin de la connaissance de soi
Pourquoi me suis-je senti concerné par le thème du Miroir ? Dieu seul le sait mais je présume que le récent travail de notre RF Jacques sur le SILENCE intervient pour une large part dans mon choix. Souvenez-vous, ce travail nous invitait à nous taire pour entendre la vérité des autres mais nous conviait aussi au silence, pour écouter avec une infinie attention ce qui est plus ou moins conscient au fond de nous ; notre conscience est le miroir de notre âme dont nous connaissons si peu de choses alors que, je le crois, elle les contient toutes. Voilà comment, selon moi et en moi, le Miroir se fait complice du Silence.
Ce travail aurait pu tout aussi bien s’intituler « Tais-toi, écoute, regarde et comprends », mots clés de l’éternel Apprenti que nous sommes ; il vous parlera de Miroir, de Silence et de Connaissance de Soi mais aussi de Réel et d’Illusions car si le chemin de la connaissance de soi passe par le Silence et traverse le Miroir, je constate que notre approche du Réel se limite souvent à nos moyens ordinaires de perception et nous amène à nous réfugier et à nous cantonner dans l’illusion. Le Réel existe t-il ? Je crois que oui et je pense que le réel, cette quête du divin, passe par la connaissance de soi ; avec votre aide je vais tenter de débroussailler cela ce soir.
Si, grâce au silence, nous écoutons et entendons les petites voix qui rient ou qui gémissent en nous, peut alors s’instaurer entre elles et nous un intéressant dialogue intérieur, un dialogue qui éclaire nos silences et nous conduit à la découverte de nous-mêmes.
De mon point de vue, Silence et Miroir sont complémentaires : le Silence se contemple les yeux mi-clos (pour qu’au sein des ténèbres s’allument de petites lueurs qui embrasent la conscience). Le Miroir, lui, se consulte en pleine lumière, les yeux grands ouverts. Si les ténèbres abolissent les pouvoirs du Miroir, la lumière nous en montre toutes les ambiguïtés ; le Miroir est, comme la Lune, à la fois un objet réfléchissant et de réflexion. Je regarde la lune mais la lune me regarde, mais la Lune voit aussi le Soleil et en termes de Lumière, me renvoie son image comme le font des textes sacrés ou des rituels dans lesquels nous pouvons voir, nous voir et, surtout, entrevoir les lumières qu’ils nous reflètent.
En prenant cela pour exemple je pense à ce moment très particulier où, pendant l’initiation, le néophyte se retourne et se trouve face au miroir. Le plus souvent il se souviendra d’une brève rencontre avec son image et de la surprise qu’un parrain lui aura ménagé en se cachant avec malice derrière l’objet. Se souviendra-t-il que la Lumière qui éclairait son image à ce moment-là venait de l’Orient, là où sont placés le VM et DL chargés de toutes les représentations symboliques déjà offertes à son entendement ? Je ne le pense pas ; en de telles circonstances tout va toujours trop vite pour qu’on se préoccupe de ce qui se passe dans notre dos.
Dans le vocabulaire que nous utilisons en loge la Lumière signifie ce réel qui nous échappe. Elle est qualifiée d’éblouissante, d’aveuglante ; elle brûle la rétine de l’œil et comme l’indique le mythe de la Caverne, nous conduit parfois aux ténèbres. C’est sans doute pourquoi nos symboles et nos rituels nous proposent une lumière tamisée, douce, facile à voir, parfois difficile à comprendre, comme autant de miroirs qui nous cacheraient à jamais le réel.
A ce point de mon exposé, une première et sérieuse question se pose :Voyons-nous le monde tel qu’il est ? Emmanuel Kant fut le premier à déclarer explicitement que non : « la réalité existe, dit-il, mais ne nous est pas directement accessible, et c’est l’esprit humain qui construit l’objet de sa connaissance ».
Si nous pressentons que cette approche du réel n’est pas immédiate c’est que tout est miroir et que les vérités issues de nos perceptions sont pour le moins discutables. Est-ce à dire que nous vivons en permanence dans l’illusion ? Là encore, nous avons une question à méditer. Nos organes de perception ne captent qu’une faible partie de réel et ce qu’ils transmettent à notre mental se trouve fortement teinté par nos projections (en disant cela je pense à tout ce que nous dictent nos émotions, nos frustrations, nos désirs ou notre histoire et qui ont peu à voir avec le vécu parfait de l’instant qui passe. Les bouddhistes démontrent à qui le veut que notre univers n’est pas fini, que le monde dans lequel nous vivons se crée en permanence et que notre participation au monde qui se crée est notre première raison d’être.
Notre condition d’humain semble fonctionner sur trois temps. Le système respiratoire en est le parfait exemple ; à l’inspir je capte l’air qui m’entoure, à l’expir je le restitue ;dans l’entre-deux se produit une « transformation automatique » qui sélectionne dans l’inspir ce qui m’est utile et qui nourrit l’expir de ce qui lui est nécessaire. Cet automatisme se remarque aussi au niveau du cerveau où l’information entrante passe par l’intermédiaire des synapses. Les synapses reçoivent et transmettent un courant électrique sans contact direct, comme par induction. En me basant sur ces modèles j’en déduis que notre conscience supplée aux mécanismes automatiques de l’organisme. Tout ce qui nous vient de l’extérieur est décodé puis recodé par notre mental à l’intention d’un monde sensible à trois étages, que je nomme « notre monde intérieur », si tout ce que nous percevons n’est qu’une image du réel, si tout ce que nous percevons n’est en fin de compte qu’une vaste illusion, alors se pose à nous une autre question d’importance : Avons-nous la possibilité d’approcher le réel ?
Résumons :
Voyons-nous le monde tel qu’il est ?
Vivons nous en permanence dans l’illusion ?
Avons-nous la possibilité d’approcher le réel ?
Ces trois questions ainsi regroupées montrent l’ampleur d’une problématique à laquelle nous voici confrontés.
- Quand je regarde un miroir je peux très bien ne regarder que le miroir (chez les animaux, par exemple, cela ne provoque aucune émotion).
- Quand je regarde un miroir je peux voir mon image et ne voir que cela ; par exemple, je peux la comparer à différents critères psychologiques ou sociaux ; d’où certaines conduites qui me poussent à adapter cette image aux canons de l’époque ou au milieu m’incitant à vivre ce que je voudrais être plutôt que ce que je suis.
- Quand je regarde un miroir, que je vois mon image et que j’adapte mes conduites à ce que je vois ; je me comporte comme si j’étais en face de moi. Là intervient l’erreur qu’introduisent mes sens abusés ; je ne serai jamais en face de moi, je serai toujours face à un miroir qui renverra à mes sens et à mon cerveau des ondes lumineuses, sonores ou autres, c’est à dire, dans le meilleur des cas, une image de mon apparence, donc la perception d’une infime partie de moi-même me laissant une fois de plus à la surface des choses !
Tout ceci n’est pas bien grave, encore faut-il rester conscient de la qualité de nos perceptions, de leur relation étroite au langage et de l’exploitation que peut en faire notre conscience ; je m’explique : Voici plus de quarante ans Alfred Korsibsky, concepteur de la Sémantique Générale, a bouleversé la vie de toute une génération.
Ce physicien américain dénonçait que depuis Aristote, notre système d’identification nous fait nommer chaque chose, nous conduisant ainsi, à confondre le mot et la chose nommée ; au point que si je dis à un voisin le mot de Cambronne (avec l’intention de l’insulter) il se comportera exactement comme si je lui avais jeté la chose en plein visage, or, il n’aura jamais reçu qu’une poignée d’ondes sonores. D’où cette triple et célèbre affirmation qui résume parfaitement le non « A », c’est-à-dire la pensée non aristotélicienne de Korsybski :
- La carte n’est pas le territoire.
- Une carte ne représente pas tout le territoire.
- Une carte est auto-réflexive.
Pour nous Maçons la leçon à retenir pourrait bien être celle-ci : méfions-nous de nos spéculations et accordons à notre conscience la même valeur qu’aux automatismes de notre système respiratoire. Sachons toutefois qu’il revient à cette conscience de filtrer et de sélectionner les informations qui viennent à nous (ou qui en échappent), afin de nous rendre plus lucides et plus conscients de notre situation de vivants.
Quand avec mes yeux je regarde le ciel en quête de Dieu je vois des choses qui ne sont pas Dieu. J’imagine Dieu derrière ces miroirs bleus, gris, roses ou blanc que sont les brumes et les nuages, mais dès que j’enfourche ma navette spatiale préférée, j’entrevois d’autres choses qui ont toutes un parfum d’infini. Les télescopes qui nous permettent d’atteindre l’espace galactique ne sont eux-mêmes que jeux de miroirs ; le réel ne se regarde pas en direct, il se contemple dans la stupeur du silence.
Voici pour terminer quelques glanes récentes :
En se remémorant certaines données de ses rituels un F. du RER rappelait l’autre jour sur Internet que nous avons :
- un œil de chair par lequel nous percevons le monde extérieur de l’espace, des objets et du temps.
- un œil de raison par lequel nous acquérons une connaissance de la philosophie, de la logique et du mental et,
- un œil de la contemplation par lequel nous pouvons nous élever jusqu’à la conscience de réalités transcendantales.
Un autre de nos FF. écrivait aussi :
« Dans la mystique chrétienne, la part donnée à la représentation visuelle est particulièrement importante : Dieu s’est fait homme. C’est ainsi que l’expérience mystique se présente comme une suite de « regards » qui vont s’élevant et s’épurant jusqu’à l’Invisible ».
Dieu soit loué, nous n’avons pas que nos yeux pour voir. Il y a cet « autre » qui nous ressemble et qui nous complète de sa différence. Apprenons à nous servir de cette “altérité, cet autre, ce frère“ que nous a légué le christianisme et qui est sans doute le plus difficile mais aussi le meilleur de nos miroirs.
A ce propos Gérald, un de nos FF. de TeH écrivait il y a cinq jours :
« Chacun de vous est un
autre moi-même qui me permet de me mesurer car l’homme ne
sait pas le faire dans l’absolu.
Chaque Apprenti, chaque Compagnon, chaque
Maître, chaque Homme lorsqu’il parle, m’oblige à
me mesurer à l’aune de ce qu’il dit ».
Ainsi donc, si l’autre se reconnaît en moi comme je me reconnais en lui alors, pourra se construire une image de nous, plus proche de notre réel que le reflet d’une apparence.
L’autre, s’il est attentif et aimant, me verra comme un tout et pas seulement comme une apparence. Avec des mots et des intentions, certes, mais sans me mutiler il me restituera un double de moi-même, aussi globalement vivant que possible.
C’est un peu ça le travail du thérapeute qui loin de nous adresser ses projections ou ses inférences nous renvoie non seulement nos mots et nos mimiques mais également des signes qui, ajoutés aux sentiments qui s’expriment sont autant de voies d’accès à un monde intérieur. C’est un peu ça la traversée du miroir.
Ce monde intérieur est meublé des questions importantes du type : Qui suis-je ? Où vais-je ? Quels sont mes dons, mon destin, ma voie personnelle ? Ces questions que l’éducation et la vie ont installé en moi à mon insu ; ces questions qui m’angoissent parfois ou qui me laissent indifférent (mais jusqu’à un certain point seulement) font partie d’un tout cohérent.
Notre monde intérieur contient ces dérangeantes questions mais aussi leurs réponses. Dans ce fond de conscient et d’inconscient les questions et les réponses cohabitent de la même façon que notre masculinité et notre féminité s’y réfugient. L’homme que Dieu a fait à son image se doit de retrouver cette unité qui rassemble en lui un divin divisé.
Mon propos sur le miroir se finit là ; je soulignerai l’omniprésence des miroirs que la nature (ou son créateur) met à notre disposition. Ce sont des instrument magiques qui permettent aussi bien de voir que de se voir ; mais n’oublions pas que chaque miroir n’est qu’un support de notre triple regard et que ce regard, chacun de nous (aveugle ou voyant) le possède. Avec un peu de pratique il nous permet de voir le monde du dedans comme celui du dehors, celui d’en haut comme celui d’en bas ; il meuble nos représentations et nous ouvre le chemin conduisant du silence à la connaissance de soi.
Pour terminer comme j’ai commencé je reviens sur le silence, lieu privilégié où toutes les images, tous les reflets, tous les écrans, toutes les représentations, tous les miroirs se traversent et se méditent. Et comme je ne suis pas à une contradiction près je vous avoue en fin que pour moi le Silence découle de la méditation. Voici donc soumis à votre méditation un petit bout de prose glané je ne sais où mais que j’ai choisi pour conclure :
Il me semble impossible de parler de ce qui est absence ou abolition de toute parole. Le silence se présente comme le point zéro à partir duquel s’inaugure tout langage, sans qu’on y puisse faire retour. Pour reprendre une terminologie empruntée à Claude Lévi-Strauss, on peut dire que le silence est la nature pure, donc l’inabordable, la culture étant la rupture définitive du silence. Celui-ci ne saurait être objet de connaissance.
Pourtant c’est à cette expérience, inobjectivable comme moment privilégié de présence à soi, au monde et à Dieu, que toutes les religions convient leurs fidèles. La prière contient toujours cet élément de solitude silencieuse. Toutes les voies ascétiques passent par le silence. De Jésus, qui conseille de s’enfermer dans sa chambre et dans le secret de son cœur, aux ermites, qui fuient dans le désert, tous les maîtres spirituels nous convoquent au silence comme à l’expérience de la présence de l’Autre. Même les apôtres des masses et les mystiques de la multitude lancent de nos jours cet appel.
Le silence est-il donc franchissement de la limite, catharsis devant l’étouffement possible de nos tâches et de nos relations, néant qui permet tout le reste, envers inconnaissable du langage, dont certains «langages» cependant nous rapprochent (comme la musique) ? Chacun peut en faire ce qu’il veut, puisque le silence s’expérimente, mais ne se dit pas. Toutefois, à envisager strictement le problème, peut-on se taire complètement ? Hormis les faux silences, qui ne sont que bavardages avec soi-même.
Et, parodiant Roland, un autre F. de rencontre : Ce que je vous conseille humblement, mes FF., c’est de rester des apprentis en recherche pendant toute votre vie. Surtout ne brûlez pas les étapes et cultivez les vertus maçonniques de PATIENCE et d’INTROSPECTION.
J’ai dit.