La transmission orale et le travail de mémoire au rite standard d’Ecosse
P∴ T∴
Pourquoi une Transmission Orale
« Tout est dans le rituel… »
…avait coutume d’énoncer le regretté F J-C D. Arrêtons-nous donc un instant sur le rituel Standard et plus précisément sur l’Obligation du premier degré :
« Je n’écrirai point ces secrets, je ne les burinerai, sculpterai, marquerai, graverai, ni les tracerai en aucune façon, sur quoique ce soit de mobile ou d’immobile sous la voûte du ciel, …je n’engagerai personne à le faire, ni ne le permettrai, s’il est en mon pouvoir de l’en empêcher, afin que nulle lettre, caractère ou dessin, ni la moindre trace d’une lettre, d’un caractère ou d’un dessin, ne puisse être lisible par moi, ou par n’importe qui au monde, de crainte que nos arts secrets et nos mystères, puissent être révélés par mon imprudence ».
Tout est dit. La transmission du Rite Standard ne saurait être qu’orale. Du moins en ce qui concerne le Rituel lui-même : tous les textes non maçonniques, soit prières, soit passages bibliques, soit extraits de textes littéraires sont lus ainsi qu’il est explicitement spécifié car ils appartiennent au monde profane.
Il faut, sans doute, trouver l’origine de cette tradition orale chez les compagnons bâtisseurs du moyen-age, purement opératifs, dont beaucoup étaient illettrés. Le maintien dans la confrérie des secrets de fabrique et de construction était un impératif vital. Le savoir-faire contenu dans ces « secrets » était le garant de la survie de l’Ordre des constructeurs et des hommes de l’Art. Il ne fallait donc ni le galvauder, ni le diffuser à tout vent.
« Nous ne sommes plus des maçons opératifs…mais des maçons spéculatifs ». Nous savons tous lire et écrire. Le maintien de la tradition orale est désormais symbolique, puisque nos Rituels ont été écrits, traduits, imprimés, diffusés, reproduits.
Si le Rite Standard, tel qu’il est pratiqué de nos jours en Ecosse, présente tant de variantes, mineures au demeurant, c’est précisément que la transmission orale au cours des siècles, a permis par fantaisie, par approximations de mémoires, par particularismes locaux ou pour toutes autres raisons, d’enrichir et de faire évoluer le Rite.
Les textes écrits, sur lesquels nous travaillons aujourd’hui après qu’ils eurent été traduits en français par les FF M C (+) et J-C D (+), résultent des travaux d’un comité de la Grande loge d’Ecosse entre 1899 et 1901, ayant pour buts d’unifier et de codifier les rituels en vigueur dans les nombreuses loges Ecossaises.
Même si un support imprimé est à la disposition de ses pratiquants, il convient de s’attacher à respecter l’esprit du Rite en connaissant par cœur et en transmettant – il ne faut surtout pas le « réciter » sans âme, il faut le donner à entendre – en donnant donc de mémoire, le si beau rituel hérité des anciens.
Intérêt de la Transmission Orale
« On comprend vite tout l’intérêt du par cœur… »
Lorsque l’on assiste à des Tenues où le Rituel est lu ou bien lorsque l’on voit un Frère qui, ne connaissant pas son texte, est obligé de jongler avec son manuel, la canne d’expert ou l’outil d’accueil, tout en tenant le candidat par la main et donnant les saluts rituels, on comprend vite tout l’intérêt du par cœur.
Connaître son rituel de mémoire permet d’avoir toute latitude pour procéder aux déambulations dans la loge, pour donner et recevoir tous signes ou attouchements ou pour s’adresser au candidat en le regardant ce qui a tout de même une autre portée que de s’adresser à lui en ayant le regard rivé au texte qu’on doit lire.
Savoir ce qu’on enseigne au candidat, c’est partager le travail, c’est l’inscrire dans une véritable transmission, c’est lui montrer la voie et l’encourager et c’est faire oeuvre collective. Ne pas savoir, c’est au contraire adopter une attitude d’examinateur, c’est placer le candidat sur la défensive, c’est le mettre en minorité alors que l’esprit même du rituel Standard est d’accueillir et de mettre à l’aise !
Le travail de mémoire impose de la concentration et de l’attention de la part de ceux qui officient. Cette concentration et cette attention donnent aux Tenues une profondeur et un recueillement d’une dimension plus intense favorisant l’égrégore.
Travailler par cœur (curieusement cette expression fait appel au cœur plutôt qu’à l’intellect ; c’est, je crois, tout un programme : il s’agit bien de trouver l’émotion, c’est-à-dire le chemin du Coeur, entrée de la mémoire) nécessite un gros travail personnel sur le rituel aussi bien dans le texte que dans les enchaînements, les déplacements, les gestes ou les attitudes. Cette connaissance globale ainsi acquise donne là aussi une qualité améliorée par rapport à un texte ânonné ou découvert à la lecture.
« Le par cœur est au texte lu ce que la connaissance est au savoir ». Lire à haute voix consiste à ingérer (par le regard) puis restituer immédiatement (par la parole) le texte, comme on le ferait d’un repas non digéré. Connaître, c’est digérer, intégrer à soi ce qui a été ingéré. C’à renaître avec le texte (co-naître) et, à la longue, le déclamer (et non plus le réciter), comme si l’on en était l’auteur. Ce texte devient alors notre propre vérité.
Le rite, quittant progressivement le statut de « jeu de rôle » pour entrer dans le vécu, passe du niveau existentiel (savoir) à celui de l’essentiel (connaissance), permettant alors de vivre, et non plus de mimer, véritable et profonde évolution.
Lorsque l’on a la chance, année après année, de tenir successivement tous les offices et d’apprendre tous les « rôles », mettant en place progressivement toutes les pièces d’un puzzle dont on découvre sans fin la subtilité et la beauté, on finit par s’imprégner complètement et profondément du Rituel et il n’est pas évident que des Rites lus permettent le même approfondissement.
« Un véritable outil de perfectionnement personnel… »
Le travail de mémoire est, pour beaucoup de Frères n’ayant pas nécessairement une grande aisance intellectuelle ou la facilité de la parole en public, un véritable outil de perfectionnement personnel, d’acquisition de confiance en soi et d’affirmation de la personnalité.
Tout le monde peut apprendre par cœur. N’ouvrons pas ici le débat de l’inné et de l’acquis ou de l’importance du talent ou du don dans l’apprentissage : il est cependant incontestable que les progrès que l’on peut faire en apprenant à apprendre sont incomparablement plus importants que ceux que procure une quelconque prédisposition. Et beaucoup de Frères méconnaissent leurs capacités en la matière.
Certains Frères restent néanmoins totalement allergiques ou réfractaires au par cœur. Il ne faut surtout pas le leur imposer au risque de les décourager voir de les faire fuir : les collèges d’officiers des Loges, même au Standard ont besoin d’opératifs purs !
Par ailleurs, on constate quelquefois, parmi les Frères qui consentent les efforts nécessaires pour apprendre, que certains « débitent » leur texte, su par cœur, comme une récitation scolaire, sans âme, de façon trop mécanique, monotone et sans les inflexions et nuances nécessaires. Une lecture bien faite, avec le ton, le cœur et le rythme voulus peut être, exceptionnellement, plus agréable et plus pédagogique qu’une récitation monocorde qui éloigne inévitablement l’écoute et l’attention.
Travail de mémorisation et restitution
« Apprendre par cœur constitue un véritable travail… »
…un investissement personnel fort. Si le Rite Standard n’attend pas de ses membres la préparation et la présentation de planches, il leur demande beaucoup de travail pour mémoriser tout le rituel et apprendre pour passer les degrés.
De l’avis général des intéressés, le travail de mémorisation d’une année de Vénéralat (Installation du collège, Initiation, Passage et Elévation) représente au bas mot d’une demi-heure à une heure de travail par jour pendant quasiment une année. Beaucoup plus que le travail de mémorisation de tous les autres offices : on peut fort à propos parler de la montée progressive vers la chaire du roi Salomon en ayant chaque année de plus en plus à apprendre ! Mais le rôle du Vénérable est aussi d’être un modèle et de donner l’impulsion à sa Loge : s’il travaille bien son rituel et le connaît par coeur, les autres officiers ne pourront pas être en reste et feront plus facilement leur part de « travail ».
« Aucun enseignement spécifique… »
Et paradoxalement, les techniques propres à ce travail de mémorisation ne font l’objet d’aucun enseignement spécifique ni d’aucune transmission particulière. De sorte qu’en la matière le collectif ne vient pas au secours de l’individuel contrairement à la pratique de nos ancêtres constructeurs de cathédrales. Chacun est livré à l’empirisme de ses propres méthodes, lesquelles rappellent trop souvent les mauvais moments que lui ont fait passer les récitations de l’école primaire.
Faute de cette aide, il appartient à chacun de trouver la méthode qui lui convient le mieux pour apprendre son rituel. L’un préférera écrire le texte pour travailler sur son écriture qu’il mémorisera plus facilement. Un autre répétera directement sur le texte imprimé. Un troisième apprendra en écoutant une cassette. A moins de faire un subtil mélange des trois méthodes (écrit, lu, entendu) selon l’heure ou le lieu.
Les témoignages recueillis laissent à penser que beaucoup utilisent l’enregistrement sur des cassettes qu’ils déroulent soit phrase par phrase, soit au vol, dès qu’ils ont un moment et notamment en voiture.
Le texte s’apprend ligne par ligne pour les uns, en globalité pour d’autres. Mais tout le monde est d’accord pour dire qu’il ne suffit pas de connaître un texte « dans sa tête » pour le savoir. Combien, se fiant à leur excellente mémoire et à leur facilité, se sont retrouvés fort dépourvus devant la loge lorsqu’il leur a fallu dire une exhortation que pourtant « ils connaissaient par cœur avant la tenue ».
« Que la bouche apprenne en même temps que le cerveau… »
Il est capital de dire les textes à haute voix pour que la bouche apprenne et retienne en même temps que le cerveau. Il faut les restituer « en situation » devant un tiers ou devant sa glace, peu importe, mais il ne faut pas faire l’impasse sur cette partie capitale du travail de mémorisation. Celle-ci doit aussi prendre en considération la qualité de la diction, sans oublier les liaisons, césures et tonalités qui l’animent et surtout s’entraîner à haute voix à l’améliorer. On peut là recommander de travailler avec d’autres Frères qui possèdent bien leur rituel, retrouvant ainsi le chemin de l’enseignement oral : faire répéter un frère en étant soi-même porteur du texte dans son cœur est infiniment plus formateur que d’avoir le nez dans le rituel, comme s’il s’agissait d’une vulgaire récitation.
La posture, pour apprendre a aussi son importance. La plus mauvaise, c’est sans doute l’immobilité, assis, la tête entre les mains, ou dans son lit. Il vaut mieux être debout, marcher, en tout cas être libre de ses mouvements, pouvoir bouger pour trouver son rythme et le rythme du texte, puis les accorder tous deux.
Le soir semble un moment privilégié. Parfois la nuit laisse travailler notre subconscient et le matin apportent le bonheur d’un texte rebelle ancré dans notre mémoire. Lorsque, enfin, on sait bien un texte, qu’on l’a donné deux ou trois fois en Tenue on le possède pour longtemps et l’on est capable, quelques années plus tard, de le redonner après un minimum de révision. Tous les Frères ont pu faire le constat qu’au cours du temps, en travaillant régulièrement le par cœur, leurs capacités de mémorisation s’amélioraient considérablement. D’où l’importance de ne jamais faire lâcher prise à sa mémoire qu’il faut toujours entraîner.
« Favoriser et sécuriser la transmission du rituel… »
Pour favoriser et sécuriser la transmission du rituel, il est important que le frère qui donne son texte sache qu’à la moindre défaillance, il pourra être secouru et relancé par une voix fraternelle. Mais pour éviter la cacophonie de nombreux candidats à l’assistance d’un récitant en panne de mémoire il est apparu utile, dans certaines Loges, de désigner un Officier Souffleur qui, seul avec son rituel ouvert devant lui, se tient prêt à le relancer dès qu’il en ressent la nécessité ou qu’un signe discret lui est fait.
Il convient ici de relativiser la notion de par cœur pour le récitant : Il ne s’agit pas nécessairement de mot à mot, de lettre à lettre. Comme dans toute activité maçonnique, et surtout au Rite Standard : l’esprit doit l’emporter sur la lettre. Attention donc au souffleur intransigeant qui intervient au moindre écart !
Après tant d’efforts pour offrir à ses Frères une partie de rituel su sans faille, transmise avec le rythme, la force, la conviction et la musicalité voulus, telle une liturgie sacrée, quelle satisfaction (d’amour propre peut-être, mais pourquoi pas ?…) et quelle stimulation que de recevoir ou lire dans les yeux des autres leurs félicitations et leurs encouragements en même temps que l’on ressent le bonheur d’avoir « bien œuvre ».
…En guise de conclusion :
Tels les enfants du laboureur de La Fontaine, travaillons et travaillons encore notre rituel, nous trouverons bientôt un trésor dans notre cœur. C’est une perspective commune à tous les rites, et à tous les maçons : c’est bien là l’important !