Les Piliers #3190007

Le quatrième pilier, éloge du symbole absent

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Dans un Temple maçonnique, lieu où se vit une des seules sociétés initiatiques traditionnelles en Occident, tout le monde estime normal qu’il n’y ait, aux coins théoriques de sa disposition rituelle, que trois piliers. S’inquiétant de la raison de l’absence d’un quatrième, en l’occurrence le plus souvent au nord-est, nous nous entendons expliquer par les plus savants que la raison est qu’en ce secteur de l’édifice commençait la construction de la cathédrale. Le savoir consiste donc à reconnaître que le premier pilier érigé à l’Orient de la nouvelle église majeure, à même le sol où venait d’être ébauché par le maître d’oeuvre un tracé préliminaire, était bien celui-là… qui n’est jamais représenté.



Si vous cherchez des occurrences à ce sujet sur internet, voici ce que vous allez trouver : premier pilier, la pension légale ; deuxième pilier, la pension extra-légale via l’employeur ; troisième pilier, l’épargne-pension. Ces trois piliers n’étant de toute évidence pas l’objet de la recherche du moment, voici caché derrière, un peu en retrait, le quatrième pilier : autres formes d’épargnes individuelles, sans régime fiscal avantageux et spécifique. Donc un pilier personnel, spontané, à inventer. Il arrive aux chiffres d’être proches de vérités que nous pouvons reconnaître comme telles.



Mais entrons dans notre cathédrale à bâtir, qui sera peut-être juste un petit oratoire de campagne selon ce que nous découvrirons à la construction.
À l’angle nord-est, tout commence… À l’angle nord-est… Cela dépend du rite, car à l’origine c’est devant un des « Surveillants » de la Loge qu’un pilier manquait au carré long. Mais nous avons redéfini la vérité, par laquelle le pilier manquant est devenu le lieu où le soleil apparaît dans la nef en son lever lors de son apogée maximale, le jour du solstice d’été. Signification attachante, pour un pilier auquel on ne peut s’attacher… pour motif d’absence ! Absence justifiée ? C’est toute la question préalable à la pose d’une éventuelle sanction.
Le pilier nord-est est le lieu où commence l’Initiation, le jour de la réception d’un futur Frère ou d’une future Soeur. Il faut en effet toujours faire commencer l’Initiation au nord-est, si nous voulons lui donner tout son sens !



Cher Lecteur, dessinez-moi un tabouret. Ou plutôt, dessinez-moi juste l’empreinte sur le sol de la pose d’un tabouret, sorte de façon d’épeler un mot plutôt que de le dire ou l’écrire, meilleure approche de l’emprise en l’humus, d’une vérité.
Un tabouret n’est pas une chaise à laquelle il manque un pied ! Alors, pourquoi les francs-maçons s’échinent-ils à bâtir un Temple en en disposant si mal les piliers ?
Pour qu’une couverture se maintienne sur de telles fondations, il faut soit ancrer puissamment les piliers dans le sol (Force, Beauté, Sagesse bétonnés sur la roche, ce qui serait dommage voire dommageable) soit pousser depuis la hauteur et dans l’axe des piliers pour maintenir la structure. Mais qui donc pousserait et depuis où ?



Voilà peut-être pourquoi le Temple est durablement ouvert sur la voûte étoilée, aussi longtemps que nous n’aurons pas trouvé une solution humainement valable ou que nous ne serons pas enfin parvenus à ériger ce quatrième pilier.
Vous venez de lire un des trios de noms donnés aux trois piliers visibles. Mais savez-vous qu’il a été donné par d’aucuns, au quatrième pilier, malgré son invisibilité, un nom qui lui est propre ? L’homme en son obsession de tout nommer n’a pu se résoudre au silence et à la réceptivité. Ce nom est « binah », qui signifie l’intelligence. De mauvaises langues diront que c’est la raison de son absence. « Binah » est féminin, représenté dans la kabbale sous l’aspect d’une veuve voilée car éplorée.
Alors, pourquoi ne pas avoir installé ce quatrième pilier ?



On pourrait répondre qu’il ne peut y en avoir que trois, puisqu’une fois allumés ils symboliseront les trois lumières (le soleil, la lune et le maître de la loge) ou selon les rites les trois piliers de la Loge (Beauté, Force, Sagesse), devenus parfois fronton républicain (Liberté, Égalité, Fraternité). Bref, toujours un ternaire qui comme son nom l’indique empêche tout ajout d’unité… tout en la suscitant.
À moins que le quatrième pilier soit là depuis toujours, à quelque distance, sous forme d’une flamme posée sur l’autel ou juste à côté et qui jamais ne s’éteint, cette flamme qui est la première et par laquelle toutes les autres, en particulier celles de trois piliers, prennent naissance.
Et que représente cette flamme primordiale, celle du feu sacré (ou sacralisé), celui des vestales comme de l’Initiation elle-même ? Pour les uns, ce sont les initiés décédés, eux qui ont fait ce que nous sommes, que nous portons en nous et que nous deviendrons bientôt pour nos successeurs. Pour les autres, c’est l’immuable feu de l’univers plus ou moins identifié avec un grand architecte peu ou prou anthropomorphisé.



Ce qui est clair et lumineux, ce le fait que chaque initié(e) est un de ces piliers sur lesquels se bâtit le Temple, manifestation éblouissante de beauté lorsque se forme la chaîne d’union, et que dès lors l’entièreté de la Loge s’installe comme quatrième pilier, celui par lequel commence et recommence la construction du Temple.



L’oeuvre est ancrée de longue date, puisqu’au quaternaire déjà, c’est-à-dire lorsqu’à la Trinité étaient ajoutés des éléments quatre à quatre, le symbole des quatre évangélistes associait au quatrième pilier soit l’aigle de Jean (avec l’air pour élément), aigle regardant le soleil en face, soit l’ange de Matthieu, c’est-à-dire l’homme qui s’envole, celui qui s’érige et s’élève jusqu’aux cieux, et dont le symbole est l’eau qu’à cet endroit précisément le candidat franc-maçon doit recevoir comme épreuve (à moins que ce soit l’air), et voilà rassemblé ce qui paraissait épars.
Des ailes afin de s’élever dans les airs, cela fait penser à la colombe souvent sise non loin de ce pilier, dans une chapelle comme dans une cathédrale, cette colombe que les croyants nomment « Esprit-Saint ». L’Esprit est la pensée en élévation, l’intelligence, la « binah ».
Mais pourquoi « saint » ?



Sanctus signifie « séparé » ; c’est le mot latin du « kadosh » hébreu. Le « Saint des Saints » au sein du Temple illustre parfaitement cet état de séparation. Donc Saint-Esprit est « esprit séparé », symbolisé par une colombe.
Quitter l’élément terre pour entrer dans la Lumière, cela sépare… tout particulièrement du monde profane !
Dans les superbes carnets de Villard de Honnecourt, se trouvent des dessins d’architecture tracés par un bâtisseur du nord de la France au Moyen-Âge. Mais il y a aussi quelques écritures en ces pages, dont notamment celles qui nomment les colonnes aussi curieusement que systématiquement par le terme de « colombe » ! En fait il en fut ainsi pendant plus de mille ans, jusqu’à l’épenthèse.
L’épenthèse, c’est une modification linguistique où s’introduit dans un mot difficile à prononcer (columna, pour ce qui nous occupe) une lettre qui n’a rien à voir avec quoi que ce soit mais sert juste à faciliter le mouvement des lèvres : cela aurait pu être un J mais ce fut un B. Columna devint columba la colombe, ce dont nous est resté l’expression de pignons à colombages qui sont cette façon de remplir de maçonnerie les espaces vides entre des piliers de bois, des « columna » devenues « columba ».



Bref, une colombe, c’est une colonne, et la sainte-colombe est une colonne… séparée.
Il existait de nombreuses églises dédiées à Sainte-Colombe mais beaucoup ont changé de nom, car le curé à peine plus instruit que ses ouailles ne comprenait généralement pas ce Saint inconnu, à la manière de ceux qui changent des rituels parce qu’ils ne comprennent pas ce que d’autres entendirent et voulurent transmettre (lorsqu’ils furent justement inspirés, bien entendu).
Parmi celles qui ont gardé leur dédicace, à Sainte-Colombe-de-Duras dans le Lot-et-Garonne, le porche-même de l’église est identique à un dessin des carnets de Villard de Honnecourt : il présente un arc double SANS PILIER CENTRAL, sans colonne de soutènement, autrement dit un arc jumeau posé en son centre… sur le vide !



Le passage laissé entre les pierres fait penser au portrait qu’un jeune garçon peut faire sur la neige avec son amoureuse en se laissant tomber ensemble sur le dos, bien serrés côte àcôte, laissant dans la poudreuse l’empreinte d’un large corps pourvu de deux têtes. Peutêtre l’utilité de cet arc double en Sainte-Colombe était-elle similaire, que ce soit pour laisser passer un couple en instance de mariage ou une file de moines ainsi qu’ils marchaient d’ordinaire, en file deux par deux. Nous ne le savons plus : la raison symbolique est perdue mais l’absence de ce pilier nous parle infiniment plus que nous en aurait dit sa présence !
Cette présence aurait été le silence de notre pensée, alors que son absence produit la parole, à commencer par la vôtre en votre voûte crânienne.
Des Sainte-Colombe à pilier absent, il en est bien d’autres tant en France qu’en Espagne, qu’elles y soient Wisigothes du 7e siècle ou mozarabe du 10e, tant en Russie où elles sont plus récentes, des 17e et 18e siècles, qu’en Suède (en particulier dans leurs églises en bois), notamment.



Un motif oublié, en quelque sorte… sauf pour celui qui se souvient que, dans la tradition des bâtisseurs, le terme initiatiquement convenu de « sainte-colombe » s’attache directement au pilier manquant du Temple, ce Temple qui jamais ne peut être achevé.
Et nous revoilà dans le Temple maçonnique, avec ces trois piliers agencés comme ceux d’une chaise amputée du quatrième, sur lesquels aucune couverture digne de ce nom ne trouvera jamais stabilité (hors les artifices évoqués plus haut). Pas de doute, ce pilier séparé, cette colombe sainte, brille par son absence ! Voilà un exemple sublime, sans doute le plus beau qui puisse s’offrir, où l’ABSENCE d’un symbole, par le désordre créé, déséquilibre potentiel en terme de construction mais bien concret en terme de vision, donne à voir autant qu’il nous rend assoiffé de réponses à nos questionnements.



Les francs-maçons sont des pauvres de première classe. Pauvres de tout. Depuis leur naissance, il leur manque un père (ils sont « enfants de la veuve »). Depuis leur initiation, ils manquent de repères (« ils ne savent ni lire ni écrire »). En Tenue, il leur manque le Temps ordinaire, au point qu’ils en ont recréé un autre. Dans le Temple, la boussole et le GPS ne les informant plus des points cardinaux extérieurs, ils ont dû s’inventer de nouvelles orientations.



De toutes ces calamités aux yeux du premier profane venu, a surgi le manque de parole : parole perdue… Quelle poisse, vraiment !
Et que dire de la couverture manquante, vraisemblablement en raison du pilier manquant, à mettre en sus dans cet inventaire du manque.
Et le grand architecte de l’univers ? Un dieu manque et tout est repeuplé.
Et le « Volume de la Loi Sacrée » ? Quel est-il ? Est-ce vraiment cette Bible ou ne serait-ce pas un livre qui nous manque et a été remplacé par défaut par le premier qui nous est venu sous la main ? L’Initié serait-il l’homme d’un seul livre ?
Sûrement pas mais, orphelin de tout ce qu’il est possible d’avoir comme géniteurs, il cultive le manque à outrance ! L’absence, le « pas de… », est sa règle. Il est fondamentalement en manque et y trouve son bonheur.



Il y eut un Temple… La toiture n’est plus… Il manque un pilier… Il faut rebâtir… Tel est le condensé du mythe.
On pourrait même imaginer que ce fameux quatrième pilier aurait été tranché depuis son sommet d’un coup de hache ou d’épée, pour en faire les colonnes mâle et femelle, une J et une B, ces colonnes qui du coup n’ont plus fonction de pilier, peut-être car fruits d’une déchirure dans le sens de la longueur et dès lors trop ténues pour assurer l’architecture et par conséquent rejetées à la limite du parvis ?
À moins que ce Temple soit depuis toujours le premier et qu’il n’eut jamais de couverture parce que jamais de quatrième pilier.
Et si tout le problème venait de Pythagore avec son théorème qui a mal placé les trois seuls piliers dont nous puissions humainement disposer, nous laissant seulement Beauté, Force et Sagesse, pour nous construire ? Résultat, le delta équilatéral n’existe plus qu’à l’Orient, perdu pour le centre de la Loge, excentré pour ne pas dire excentrique !



Et voilà que cette absence, là, au nord-est, devient présence. Présence obsessive ? Présence libératrice, présence par l’absence.
Être grâce au non-être.
Voir par l’invisible.
Lumière au coeur de la Ténèbre.
Deux dimensions se font jour : le vide et ce qu’il aurait pu être.
Le vide, c’est le silence qui ouvre à la parole de l’autre. Le vide, c’est l’obscurité où s’illumine ton visage quand ta lumière éclaire ma face au miroir de la tienne. Le vide, c’est le questionnement devant la vanité de toute spéculation, voire de toute oeuvre.
Ce qu’il aurait pu être, c’est le Verbe qui nous réunit.
Ce qu’il aurait pu être, c’est la Lumière.
Ce qu’il aurait pu être, c’est la réponse.



B.N. 6018

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