Pourquoi et comment la Franc Maçonnerie est née en Angleterre ?

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R∴ L∴

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La Franc-maçonnerie dite « spéculative » ( un anglicisme signifiant « philosophique », composé par l’esprit) est cette grande école de pensée, constituée à Londres en 1717 puis réglementée en 1723 à travers les 1ères Constitutions d’Anderson, et qui se voulait être « le centre de l’union d’hommes de bien et loyaux » ayant pour but de contribuer au bien-être de l’humanité, en recherchant la vérité de toute chose dans un cadre de tolérance générale et de liberté de conscience en vue de promouvoir la fraternité universelle. En retraçant l’histoire de la pensée philosophique anglaise ayant trait aux problèmes de société, nous verrons comment l’Angleterre fut prédisposée à voir naître sur son sol ce groupe de pensée et d’action humanistes ayant pour but de libérer l’homme de ses préjugés et de servir le bien être général.

La pensée philosophique figée du moyen âge européen

Au Moyen Age, l’esprit européen était dompté par la pensée unique des Pères de l’Eglise. Tout l’art médiéval et toute méditation de l’esprit ne pouvaient servir qu’à consacrer la même Foi, consacrée à la seule glorification de Dieu en Christ. Toute la pensée philosophique était alors limitée à se conforter dans les préceptes des Saintes Ecritures, considérées comme la révélation divine de la seule Vérité qui puisse exister. La raison devait donc toujours servir une Foi unique, contrôlée par la Papauté romaine.

Néanmoins, au XIII° siècle, par suite des nombreuses traductions en latin (qui était la langue commune européenne de publication jusqu’au XVII° siècle) d’ouvrages traitant de la pensée d’Aristote, lus et appréciés par les doctes religieux de l’époque, il s’était posé le souci d’harmoniser cette nouvelle pensée, très enrichissante mais profane, avec celle des Pères de l’Eglise. C’est alors que le plus grand théologien de l’église romaine, Saint Thomas d’Aquin (1226-1274), réussit à intégrer la rationalité aristotélicienne dans sa fameuse « Somme théologique » qui sert encore de nos jours à définir la théologie de l’Eglise catholique. Il y adapte notamment la distinction aristotélicienne entre l’essence et l’existence, pour soutenir qu’en Dieu seul l’essence se trouve incluse dans l’existence, alors que c’est l’intervention de Dieu dans l’essence de l’homme qui justifie l’existence de celui-ci. Cela permit à la scolastique thomiste de dépasser le raisonnement de Saint Augustin (354-430), qui avait soumis la raison au service de la Foi. De la sorte, la philosophie profane d’Aristote fut elle récupérée pour devenir la servante de la théologie chrétienne.

Néanmoins, le doute intellectuel demeurait toujours condamnable par l’orthodoxie catholique romaine, à travers les interrogatoires de l’Inquisition ou bien par la mise à l’Index des ouvrages à philosophie douteuse à partir du XVI° siècle. Il y avait donc toujours une menace sur la progression de la philosophie sous l’œil inquisitoire de Rome. Aussi, l’Angleterre, en devenant anglicane en 1534, bénéficiera t elle d’une certaine indépendance idéologique pour ses penseurs, à la différence de la France, d’où même Descartes avait dû la fuir en 1637 pour se réfugier en Hollande, pays protestant et tolérant, à la suite de la mise à l’Index de son ouvrage « Discours de la méthode » qui prône le « doute systématique ».

L’exception anglaise et le statut particulier de l’université d’Oxford

Une exception culturelle anodine avait marqué la genèse de la pensée anglaise dès le lendemain de sa conquête par Guillaume le Conquérant: c’est l’arrivée des premiers Juifs qui accompagnaient le Duc de Normandie. Parmi eux, en 1073, se trouvait un astronome, Pedro Alfonso, qui va pratiquer ses recherches sans être soumis à la censure ecclésiastique chrétienne qui contrôlait toutes les sciences de l’époque. Et Pedro Alfonso, non chrétien, introduira dans le jeune royaume d’Angleterre, une nouvelle tradition de recherche scientifique, débarrassée du carcan de la conception ptoléméenne du monde, datant du II° siècle et plaçant la Terre au centre du monde, sous un ciel fermé dans une demi coque abritant les astres fixes des étoiles, et où seuls le Soleil et la Lune tournaient autour de la Terre. Il inaugura une nouvelle façon de penser l’astronomie avec des instruments de mesure et des calculs mathématiques.

Cela permit au siècle suivant (XII°), notamment à Robert Grosseteste, d’appliquer les mathématiques à toutes les sciences de la nature tout en y pratiquant l’observation et l’expérimentation pour tester les hypothèses avancées. L’empirisme venait donc de naître dans la recherche anglaise.

Cet empirisme naissant se trouvera renforcé, au XIII° siècle, par les travaux pratiques du moine franciscain anglais, Roger Bacon (1214-1294), l’un des esprits les plus éclairés du Moyen âge, considéré comme l’ancêtre de la science expérimentale, auteur de plusieurs ouvrages sur l’optique (qui servait l’astronomie, base des sciences modernes) et sur ses découvertes chimiques parmi lesquelles la formule de la poudre. Aussi, sa phrase mémorable en dit elle long sur son apport méthodologique : « La preuve par le raisonnement ne suffit pas, il faut en plus l’expérimentation ».

En ce même XIII° siècle où l’on consacrait la philosophie thomiste à Rome, le moine Franciscain Duns Scot (1265-1308) professait en Angleterre comment distinguer le domaine de la foi, non soumis au raisonnement dialectique, du domaine profane qui doit bénéficier de réponses sans mystères. 

Au XIV° siècle, un autre moine Franciscain anglais, William of Occam (1285-1347), s’opposa avec force à ce que le Pape s’immisce dans les affaires temporelles. Il prrêchait de séparer le domaine de la foi des autres domaines humains, où il suffit d’user du bon sens pour décider du bon choix.

Enfin, faut il rappeler que l’esprit revendicatif de libertés individuelles s’était affirmé très tôt  en Angleterre, dès la « Grande Charte » de 1215 par laquelle Jean Sans Terre reconnut à la noblesse le droit de s’opposer à toute nouvelle levée d’impôts sans leur consultation préalable.

Toute cette avancée méthodologique de la pensée anglaise va prédisposer l’Université d’Oxford, dès sa création au XIII° siècle, et avant même la réforme de l’Eglise anglicane en 1534 qui affranchira définitivement la politique anglaise des pressions de l’Inquisition, à accueillir bien avant les autres pays du continent européen, tous les ouvrages de l’Antiquité et de la civilisation arabe qui étaient censurés par l’Eglise. L’Université d’Oxford était ainsi devenue, très tôt, le plus grand centre européen de recherche, annonçant l’éclosion future en son sein de la révolution scientifique newtonienne ainsi que les grandes inventions mécaniques qui accoucheront de la révolution industrielle au XVIII° siècle en contribuant à la suprématie économique de l’Angleterre sur le reste du monde.

L’apport de « L’académie » de Florence à la pensée de la renaissance

Alors qu’au niveau européen l’enseignement et la diffusion des idées nouvelles étaient sévèrement contrôlés et soumis à l’Inquisition, il s’est trouvé que, à la faveur du Concile de réconciliation des 2 Eglises d’Orient et d’Occident, réunies à Florence en 1439 aux frais du grand mécène Cosme de Médicis, ce dernier obtint du Pape l’autorisation de libre circulation des ouvrages grecs, notamment de Platon, des néo-platoniciens et d’autres auteurs de philosophie hermétique jusque là interdits. Et il en profita pour créer aussitôt à Florence, avec l’aide de l’érudit Grec Pléthon, une « Academia » sur le modèle de Platon. Celle-ci sera dirigée par Marsile Ficin (1433-1499), qui traduira tous les auteurs de l’Antiquité grecque enseignant l’union de l’âme humaine avec Dieu par la contemplation et l’extase.

L’apogée de cette « Academia » fut atteint avec un philosophe de génie, Pic de la Mirandole (1463-1494), mort empoisonné probablement pour avoir puisé dans l’astrologie et la Kabbale sa science de la « Magie Naturelle », qui allait bouleverser la pensée unique et l’ordre établi et cautionné par l’Eglise en cherchant à réaliser le bonheur de l’homme sur Terre. En effet, sa Théorie de la « Magie Blanche » avait pour résultat d’offrir à l’homme, désormais libre de ses choix, la capacité de manipuler les secrets de la Nature, dont les lois occultes pouvaient être redécouvertes grâce à des recherches ésotériques antiques et païennes ainsi que des travaux kabbalistiques, le tout étant proscrit par Rome.

Il faut bien avoir présent à l’esprit que ces « sciences »  antiques et occultes représentaient une nouveauté extraordinaire pour les intellectuels du Quattrocento, les qualifiaient de connaissances « magiques » de la nature parce que la science moderne n’était pas encore née. Cela offrait à l’homme de redécouvrir les lois de la Nature, et qui lui avaient été cachées depuis sa déchéance par le péché. Il pouvait désormais étudier les textes « anciens », comme sources de cette connaissance primordiale, datant d’avant le Déluge. Mais, pour y prétendre, il fallait une illumination de l’esprit qui ne pouvait être obtenue qu’après sa purification grâce à une discipline d’extase et de contemplation, à laquelle seule une élite, les « Mages », pouvait accéder. En effet, si Dieu, maître de l’univers, avait fait en sorte d’en cacher les secrets, c’était bien pour ne plus les divulguer aux impurs : il usa alors de symboles et d’hiéroglyphes qui ne sont accessibles à la compréhension humaine que par méditation et mysticisme.

La Renaissance italienne avait ainsi découvert la clé de la connaissance ultime dans « l’unité primordiale » de l’homme avec Dieu. C’est ce qu’on appela le mouvement « hermétique », issu des ouvrages d’Hermès Trismégiste (càd 3 fois puissant), qui aurait transmis l’enseignement des « sciences » à une élite de l’Antiquité égyptienne pour perpétuer le savoir issu de Dieu. Et la connaissance de ces mystères divins fut alors assimilée à la « Magie Blanche ou Naturelle ».
Il faut ici retenir que cette interprétation ésotérique corroborait la légende biblique de la colonne de marbre retrouvée par Hermès après le Déluge, sur laquelle étaient gravés les 7 Arts libéraux, somme de tout le savoir de l’humanité, et que les maçons du Moyen âge étudiaient à travers leurs « Anciens Devoirs » ou « Old charges ». C’est ce qui leur donnait une très haute idée d’eux-mêmes, s’estimant les héritiers de la « Connaissance » des Temps Anciens, les amenant à sévèrement réglementer l’entrée dans leur métier en le protégeant par « le Mot de Maçon » tenu secret.

Et, à l’effet d’atteindre à cette « unité primordiale » entre l’univers divin et l’homme, la tolérance était de règle dans le travail d’équipe qui se pratiquait à l' »Academia » des ducs De Médicis à Florence. Aussi, avait-elle pour devise la célèbre phrase de Pléthon, prononcée à la réunion conciliaire des 2 Eglises, à Florence, en 1439 : « Chaque religion n’est qu’un morceau du miroir brisé d’Aphrodite ». Ce modèle florentin sera le fondement de la Renaissance à travers tous les « salons philosophiques » de l’Europe qui adoptèrent la principale des « 900 thèses » de Pic de la Mirandole : « La liberté est un don de Dieu à l’homme pour qu’il choisisse ses croyances sans condamnation ».

La particularité de la renaissance anglaise au XVI siècle

La Référence morale à Sir Thomas Moore, le Socrate Anglais

L’ère de la Renaissance se caractérisa par la formation de l’Etat moderne, centralisé, exigeant des ressources financières en constante augmentation. Cela opposait les monarques à la noblesse et à la bourgeoisie d’affaires, dont les révoltes firent douter du droit divin du pouvoir royal hérité du Moyen âge. Aussi, Machiavel (1469-1527) expose-t-il, dans « Le Prince », comment la ruse, la duplicité et la cruauté froide et calculée étaient devenues le meilleur moyen de conquérir ou de se maintenir au pouvoir.

C’est dans ce contexte que Thomas More (1478-1535), à la fois philosophe, théologien, juge et surtout homme d’Etat au service du roi Henri VIII, va publier en 1516 « Utopie » (signifiant « nulle part »). Il y prône un système de gouvernement idéal, de type démocratique et socialiste, sans aucune tyrannie et sensé représenter un modèle de société parfaite où il n’y a ni calamité ni injustice. Il explique cet état de grâce par l’absence de propriété privée et par la tolérance religieuse. Dans cette société idéale chacun a l’accès gratuit à l’enseignement professionnel de son choix, en vue d’exercer un métier pour vivre des fruits de son travail. Il n’y existe pas de ségrégation sexuelle. La religion pratiquée y est un théisme neutre, sans confession particulière, où seule la loi morale demeure en vigueur, et où les prêtres et pasteurs des différentes confessions sont choisis par leurs fidèles. Des cours d’instruction civique y éveillent la conscience politique des citoyens pour le bien commun. Et, à la différence de son contemporain Machiavel, Thomas More s’oppose à la raison d’Etat comme moyen de gouvernement, préférant qu’elle demeure soumise au bien-être général.

Par l’exemple de sa vie publique et par ses œuvres littéraires, Sir Thomas More avait donc préconisé une refonte totale de la société anglaise en vue de réaliser le bonheur de tous les citoyens, pendant que l’Angleterre était gouvernée par un tyran, Henri VIII, à l’image des autres Etats européens. Et il suggérait, 200 ans avant la naissance de la Franc-maçonnerie, que la société puisse vivre un jour dans une parfaite harmonie sous un système de gouvernement socialiste et humaniste. Et son immolation en 1536 par Henri VIII servira d' »exemple socratique » aux futures générations anglaises, pour le bien-être général.

Grâce aux idées progressistes diffusées par l’ « Academia » de Florence et par l’ « Utopie » de Thomas Moore, le gentleman anglais repensait le monde pour en découvrir les lois cachées avec l’espérance qu’un nouveau bonheur social remplacerait les malheurs du siècle passé, marqué par la guerre, la disette et la « Peste Noire »… Il s’apercevait que, désormais, par son travail et sa volonté, il pourrait changer l’ordre des choses en fonction de ses compétences, le travail n’étant plus considéré comme punition du péché originel, mais comme libérateur de sa condition passée d’homme soumis et ignorant.

Cette idéologie humaniste de la Renaissance anglaise initiée par Thomas Moore sera encore renforcée, moins d’un siècle plus tard, par les travaux d’un autre grand homme d’Etat, Francis Bacon. De la sorte, l’histoire des institutions politiques anglaises est-elle jalonnée par la prééminence de ces deux grands hommes d’Etat à la pensée révolutionnaire, ayant pour principal souci d’améliorer la gouvernance de leur pays au service du bien-être général, au lieu de servir les seuls intérêts du Roi, comme cela se passait en France et ailleurs sur le continent européen. Cette grande différence de système de pensée et d’action politique peut s’expliquer des deux façons suivantes :

-d’abord, à la suite de sa rupture avec le Pape, en 1534, Henri VIII sécularisa les biens du clergé régulier, dont les 800 monastères et leurs dépendances représentaient le quart des richesses du royaume, et il les céda à bas prix à l’aristocratie et à la bourgeoisie terrienne qui lui furent très reconnaissantes en devenant ses alliées politiques, alors qu’en France et ailleurs les rois étaient aux prises avec les complots de leur Noblesse, toujours frondeuse et conspiratrice;

-ensuite, l’isolement insulaire de l’Angleterre la protégeait jusqu’au milieu du XVI° siècle contre toute invasion venant du continent, l’Ecosse voisine (l’Irlande lui étant rattachée depuis Henri II), étant devenue son alliée par des mariages princiers, ce qui aboutira en 1603 à ce que Jacques VI d’Ecosse hérite de la couronne d’Angleterre à la mort de sa cousine Elisabeth 1ère d’Angleterre. Les monarques anglais pouvaient donc se consacrer tranquillement à la bonne gouvernance de leur royaume, encore faiblement peuplé (3 millions hab. au XVI° et 1 million en Ecosse).

Francis Bacon, une pensée expérimentale au service du bonheur de tous

A la Renaissance, à la différence de leur sens moderne, les « sciences » avaient un caractère commun, leur ésotérisme. Elles étaient libres d’interprétation en raison de leur nature occulte, de leur expression symbolique et de leur tournure mystique et mystérieuse. Leur apprentissage s’exerçait d’abord dans le secret des « salons philosophiques », à l’abri des regards intrus.

Cette ambiance intellectuelle aboutissant à des dérapages mystificateurs qui pouvaient révolter des esprits rationalistes, il s’est trouvé, parmi ces derniers, Francis Bacon, qui se battra contre cette forme d’obscurantisme ésotérique succédant à l’obscurantisme médiéval antérieur. Sir Francis Bacon (1561-1626) va inaugurer une nouvelle forme de pensée critique et rationaliste, fondée sur la logique expérimentale de Roger Bacon, et qu’il exprime dans l’ouvrage « Novum Organum », sous-titré « Nouvelle méthode pour interpréter la nature », publié en 1620, quand il était encore Lord Chancelier du roi Jacques 1er d’Angleterre/Jacques VI d’Ecosse, ce qui lui avait valu une très large diffusion nationale, notamment à Oxford. Il s’agit, en fait, d’un traité philosophique où il propose de faire « une purge de l’intellect », en faisant table rase des 4 catégories d’« idoles » qui encombrent l’esprit humain, et provenant de l’hérédité, de la culture du milieu, de l’ego personnel et de nos habitudes acquises dans la rue et le langage courant. Faire table rase de tous ces préjugés permettrait de réaliser l’homme nouveau, qui deviendrait libre, responsable et efficace au service de la société.

A partir de là, il estime que l’on n’a plus besoin de faire appel aux « Anciens » de l’Antiquité pour orienter notre action, mais qu’il faut plutôt innover avec de nouvelles idées pour repenser le monde à venir et créer des techniques nouvelles pour accroître l’efficacité productive et les richesses du pays en vue de réaliser un plus grand bonheur pour la société. Tout cela annonce le but de la Franc maçonnerie.

En outre, F. Bacon a inventé les concepts de « progrès des sciences », de gain de productivité et d’efficience comme facteurs de progrès et de bonheur social. A cet effet, il propose que la recherche devienne une œuvre collective pour accroître son efficacité de façon à entraîner un développement généralisé et accéléré du progrès au service du bien commun de l’humanité. Cela est lisible dans son roman « Nova Atlantis »(1626) où l’Etat crée des « instituts de recherche » pour favoriser les échanges entre savants du monde entier, de façon à écarter les « Mages de la Nature », glorifiés par la Renaissance.

Par ailleurs, la « Nouvelle Atlantide » prône la tolérance religieuse comme facteur de progrès général, grâce au savoir-faire des diverses communautés religieuses. Aussi, avait il plaidé pour le retour de la communauté juive, expulsée depuis 1290, ce que le Parlement autorisera en 1656.

Le rôle de l’invisible collège de l’université d’Oxford

L’université d’Oxford est actuellement composée de 21 « College » datant de 1264 à 1874. Ils ont un statut exceptionnel de totale indépendance. Leur respect total de la part de tous a permis de conserver intactes leurs archives qui sont les plus riches du monde. Toutes ces institutions étant multidisciplinaires, il s’est trouvé qu’au XVI° siècle des affinités de pensée avaient regroupé des savants membres de différents « College » pour échanger leurs recherches sur des thèmes communs. Ces rencontres avaient fini par générer des groupes se réunissant périodiquement avec des règles internes de fonctionnement sous forme de cotisations et de cooptations, tout en se donnant une appellation spécifique d’identification. C’est ainsi qu’en dehors des 21 « College » officiels de l’Université d’Oxford ces groupes informels s’étaient donnés pour noms « Gresham College » regroupant des chercheurs en analyse monétaire, ou « Society of Antiquarians » en 1574 regroupant des chercheurs en civilisation des anciens druides, ou encore « Utopies » pour ceux qui se réclamaient de la pensée humaniste de Sir Thomas Moore. Ce dernier groupe s’appellera ensuite « Invisible College » en 1645 en raison de ses membres Rose+Croix.

L’« Invisible College » regroupait des chercheurs ayant pour souci de résoudre les contradictions de la société déchirée par le fanatisme religieux et par les tensions politiques entre le Roi absolutiste et le Parlement réclamant son pouvoir de protéger les citoyens contre l’arbitraire royal et les contribuables contre la levée d’impôts sans consultation des représentants du peuple.

Il faut ici mentionner que l’ancienne association des chercheurs universitaires d’Oxford membres de « Utopies » avait dû, au début du XVII° siècle, se subdiviser en 2 branches distinctes en vue d’accueillir le groupe des chercheurs de « society of Antiquarians ». En effet, celle-ci fut interdite en 1603 par le Roi d’Ecosse Jacques VI devenu aussi Roi d’Angleterre sous le nom Jacques 1er d’Angleterre en pourchassant les « druidistes » qui prônaient le retour à la civilisation celtique comme source de vérité ancienne au lieu de se référer à l’Antiquité grecque, comme cela se pratiquait dans toute la Renaissance européenne inspirée par l’Académie platonicienne de Florence. Cette condamnation du druidisme s’explique par son refus de croire au pouvoir royal de droit divin, dont le Roi Jacques était l’incarnation vivante.

Les deux nouvelles branches de « Utopies » avaient donc désormais pour caractéristiques :

-a) d’une part, le sous-groupe originel des chercheurs membres de « Utopies » était influencé par son chef Robert Fludd (1574-1637) qui prônait une conception du monde, à la fois gnostique et manichéenne, soutenant la thèse d’un « Dieu caché », càd non révélé, laissant agir les 2 grandes forces contraires, le Bien et le Mal, qui animent le monde, et entre lesquelles l’Homme doit avoir le libre choix pour agir et pouvoir alors, par sa vertu exercée dans son travail sur lui-même et sur la Nature, rejoindre la « Cause Ultime » et le « Tout en Un » de la philosophie hermétique. Il y a là une responsabilisation de l’homme libre qui va rapprocher ces penseurs de l’idéologie Rose+croix visant à transformer la société. Et, c’est pourquoi ce groupe se donnera en 1645 le surnom de « Invisible College » sous l’influence d’Elias Ashmole (1617-1692) et de Thomas Vaughan (1602-1666), tous deux rosicruciens, prônant les principes de tolérance religieuse et politique en cette époque de guerre civile, ainsi que la purification de l’être intérieur en vue de réaliser le grand œuvre alchimique d’une société parfaite. Notons pour mémoire que Vaughan avait édité en 1652 la première version anglaise de la « Fama Fraternitatis » et de la « Confessio » (publiés en 1614&15 en latin, en Rhénanie), 2 ouvrages basiques de la Rose+Croix, signés du pseudonyme Valentin  Andrea, demeuré inconnu en raison de la règle Rose+Croix de l’époque exigeant, sous peine de mort, de ne jamais se dévoiler ni dévoiler les autres membres, d’où leur surnom d’ « invisible ». Et précisons ici que Sir Robert Moray, ami personnel du Roi Charles II et premier Président de la « Royal Society » en 1660, s’étant dévoilé comme « Accepted Free Mason » dans ses correspondances, était le patron spirituel de Thomas Vaughan, ce qui laisse penser que Vaughan s’était fait initier « Accepted free mason » en plus de sa qualité de chef des Rose+croix anglais, ce cumul initiatique étant pratique courante à cette époque où les 2 mouvements, « Rose+croix » et « Franc maçon accepté », se soutenaient dans leur quête occulte, dans le secret de leurs réunions et dans leur but commun de transformer la société sous la direction d’esprits éclairés et tolérants. Il était donc facile de comprendre l’attrait des gentlemen pour ces 2 écoles de pensée souhaitant l’avènement d’une société où la liberté de conscience et de culte viendrait côtoyer l’amour du prochain et la tolérance, sous les auspices d’un gouvernement royal inspiré par des savants et des philosophes humanistes ;

-b) d’autre part, l’autre sous-groupe de « Utopies » était surnommé « Antiquarians » puis « Antients », par allusion à ses origines de la « Society of Antiquarians ». Celle-ci fut en effet interdite par le Roi Jacques 1er d’Angleterre en raison de leurs recherches sur les Druides qui avaient révélé qu’il n’existait pas de pouvoir royal de droit divin dans cette civilisation antique alors qu’ils la déclaraient comme ancêtre des britanniques et qu’ils avaient préféré se tourner vers elle pour y puiser la « vérité primordiale » que la Renaissance florentine cherchait dans les anciennes civilisations disparues d’Egypte et de Grèce. Et leur suspicion aux yeux de Jacques 1er se justifiait d’autant plus que ce Roi était féru d’Antiquité égyptienne et gréco-romaine tout en étant imbu de son pouvoir royal de droit divin. Et il faut ici ajouter que c’est grâce à l’érudit Elias Ashmole, initié « Accepted Free Mason » en 1641 et très intéressé par les recherches historiques de John Aubrey (1628-1697) sur les Druides, que ce dernier, 1er archéologue des temps modernes et chef du groupe des « Ancients », a pu se faire initier avec les siens. Cette affinité de proximité entre « Antients » et « Invisibles » sous l’égide d’Ashmole, personnalité éminente s’il en fut, fit que les « loges » anglaises » se multiplièrent en accueillant des gentlemen attirés par l’esprit de liberté et d’harmonie sociale.

Une distinction idéologique s’opéra par la suite entre ces 2 sous-groupes de l’ « Invisible College », donnant deux points de vue opposés des gentlemen anglais du début XVIIIème: le premier, attaché aux traditions druidiques et appelé les « Antients » (cachant «Antiquarians »), croyant en un Dieu monothéiste et de tendance conservatrice; le second, appelé les « Moderns », plutôt déiste et partisan du progrès des sciences autour de Newton et Desaguliers au sein de la « Royal society ».

Cette dualité se répercutera plus tard sur l’évolution de la Franc-maçonnerie anglaise. En effet, dans la même année 1717, six mois après la création de la « Grande Loge » dite de Westminster par J.T. Desaguliers et des Frères « Moderns » au solstice d’été, un groupe de Frères « Ancients » créèrent, au solstice d’hiver, une autre « Grande Loge » dite druidique. Ces 2 « obédiences » londoniennes se feront concurrence jusqu’en 1738 où, après la mort de Newton et de Desaguliers et sous la pression des « Ancients », elles réviseront les « Constitutions » de 1723 avec la foi en « Dieu révélé » qui remplace la « Loi Morale », pour ensuite fusionner en 1813 en « Grande Loge Unie d’Angleterre ». Or, c’est même « dogmatisme religieux » des « Antients » qui mènera à la rupture définitive entre les Franc maçonneries anglaise et française, celle-ci s’attachant à l’esprit de laïcité et au déisme des « Moderns », inspiré de « la philosophie naturelle » newtonienne au sein de la « Royal Society » et reprise par Anderson en 1723.

Cette « philosophie naturelle » visait à bâtir une société humaine à l’image de l’univers et de sa loi de gravitation symbolisant l’amour dans sa version d’acceptation de l’autre et d’harmonie, sans discrimination religieuse ni politique, comme dans la Genèse au temps de la 1ère civilisation humaine d’avant le Déluge. Cela ramenait donc à la « Loi Morale », sans les dogmes diviseurs des hommes.

Le rôle de la « Royal Society

Le profil de la « Royal Society » répondait exactement au vœu de Francis Bacon de voir regroupés savants et philosophes en vue de proposer la meilleure façon de gérer la société. Aussi, Charles II, dès son rétablissement sur le trône en 1660, les accueillera t il au sein de la « Royal Society » qu’il créa à cet effet, sur les conseils de Robert Moray, ingénieur et philosophe Franc maçon. Isaac Newton y fut élu en 1672 et la présida de 1703 à sa mort en 1727, favorisant l’avènement de la révolution technique prédite par F. Bacon et consacrant l’avance technologique de l’Angleterre pour les 2 siècles suivants.

Poursuivant la pensée humaniste de Francis Bacon exprimée dans « Nova Atlantis », le but de la « Royal Society » était de mettre en commun leurs travaux pour servir le bien commun de l’humanité sous l’égide de la sagesse et de la tolérance, qu’ils groupaient sous le nom de « la raison générale de l’humanité ». Aussi, ces préceptes humanistes se retrouvent ils dans le 1er article des « Constitutions » d’Anderson. Et, cherchant à réaliser la bonne entente au sein de son groupe, la « Royal Society » estimait-elle que  l’athéisme ne doit pas être « stupide », pour la simple raison qu’un tel ordonnancement de l’univers ne pouvait être que l’œuvre d’une puissance divine, dénommée «Grand Architecte ». Mais elle admettait, par contre, qu’une certaine forme d’athéisme, signifiant une opposition contre les dogmatismes religieux, puisse se développer chez ceux qui se révoltent contre tous les abus de pouvoir qui agiraient contre le bien-être de la société. C’est pourquoi, en vue de sauvegarder l’harmonie en son sein, le règlement intérieur de la « Royal Society » avait interdit toutes discussions à caractère politique ou religieux et exigeait que tout désaccord entre ses membres soit exprimé avec civilité. Elle voulait ainsi servir de modèle de référence pour toute organisation sociale d’où doit être exclue la tyrannie politique et le fanatisme religieux. Et c’est ce qu’on retrouvera comme règles fondamentales des travaux en loge. Par ailleurs, grâce aux travaux scientifiques de l’équipe de Newton, l’univers, déjà reconnu infini par Giordano Bruno depuis 1584, se trouvait désormais gouverné par la loi de gravitation universelle stipulant que les mêmes lois d’attraction et d’harmonie régissent le ciel comme la terre, ce qui corroborait les contenus ésotériques de l’alchimie et de la Kabbale affirmant que « tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas », concept repris dans les hauts grades.

Conclusion

C’est justement contre les erreurs d’ordre  épistémologique, en cherchant à distinguer le rationnel de l’irrationnel, dans le but de chasser les préjugés individuels et collectifs au profit d’une analyse hypothético-déductive de l’objet étudié qui puisse établir une vérité expérimentale remplaçant « la vérité primordiale » prévalant dans les esprits de la Renaissance, et tout en veillant à sauvegarder l’intérêt supérieur du bien-être de la société par-dessus toute autre raison d’Etat, que Francis Bacon, suivant les traces de son ancien prédécesseur et homme d’Etat, Thomas Moore, avait réussi à transmettre sa méthodologie scientifique, moderne et humaniste aux générations de chercheurs et de gentlemen de l’Angleterre du XVII° siècle. C’est ce qui a fini par contribuer de façon décisive à la naissance en Angleterre, et notamment à Londres, de la Franc maçonnerie moderne, dite « spéculative », pour la distinguer nettement de la maçonnerie « opérative » et notamment écossaise du type Schaw.

Il est, certes, fort possible que la Franc maçonnerie ait, par un concours de circonstances historiques exposées dans ma prochaine Planche, pu emprunter son passage d’ « Accepted » à travers des loges opératives écossaises du type Schaw, où étaient enseignés des sciences occultes comme « l’Art de la mémoire » et d’autres sciences ésotériques de type « hermétique » particulièrement affectionnés par la Renaissance, à côté des 10 Livres d’Architecture de Vitruve, tous ces enseignements nouveaux servant à actualiser le métier d’architecte maçon à la fin du XVI° siècle écossais, complétant les connaissances médiévales des « Anciens Devoirs ».  

En effet, le gentleman anglais ayant reçu le « mot de maçon » dans une loge opérative écossaise acquise aux sciences ésotériques, cela lui donnait le privilège d’être « reconnu comme tel » et d’être défendu par tous ses « Frères » partout, en Ecosse comme en Angleterre et en Irlande. Et, une fois rentrés en Angleterre après avoir reçu le baptême « Accepted » et le « Mot de maçon » en loge opérative écossaise de la part de vrais maçons opératifs, ces gentlemen ont dû vouloir se retrouver entre eux, comme cela est de coutume dans les « clubs » anglais, mais cette fois en dehors de la présence des « opératifs » anglais qui, eux, n’étaient pas du tout initiés comme les écossais aux connaissances ésotériques enseignées dans les loges opératives de type Schaw. Ils ont dû alors se donner le titre de « Free Masons » dans le sens où ils étaient libérés du métier opératif de maçon, non assujettis règles du métier, tout en recréant symboliquement leur « loge », spéculative cette fois, et pour des occasions spécifiques et ponctuelles seulement. Et ces réunions s’appelaient tout simplement « Loge » comme le mentionne si bien Ashmole dans ses mémoires.

Ces « loges » spéculatives avaient pour  but, soit d’initier de nouveaux membres dignes de servir leur idéal commun de servir le bonheur de la société dans un cadre de tolérance et de progrès, soit d’échanger leurs analyses sur le devenir de la société anglaise qui vivait des moments très difficiles depuis 1625, date d’accession au trône de Charles 1er.   Et comme elles se tenaient en secret, à l’abri du regard des non initiés, cela faisait croire qu’il s’agissait d’un réseau de conspirateurs politiques ou athées.  

Les loges spéculatives anglaises n’avaient donc plus rien à voir avec les loges opératives écossaises des « statuts Schaw » servant à la formation des maçons architectes du métier, dans le but de rattraper le retard architectural de l’Ecosse par rapport aux grands royaumes européens de la fin du XVI° siècle. C’est pourquoi l’on surnomma « spéculative », càd philosophique ou construit par l’esprit en langue anglaise, cette Franc maçonnerie typiquement anglaise, s’inspirant des principes humanistes de Thomas More et de Francis Bacon que l' »Invisible College » d’Oxford puis la « Royal Society » de Londres ont voulu mettre en application au XVII° siècle, avant d’aboutir, en 1717, à la naissance de la « Grande Loge » de Londres que James Anderson et Jean Théophile Desaguliers ont réglementé dans les « Constitutions » de 1723.

Il y est fait état d’un « centre de l’union de tous les hommes de bien et loyaux » qui seraient, à la fois, au service du perfectionnement moral individuel et de l’amélioration du bien être général.

NMK

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