A propos d’Hiram, 7 regards
Non communiqué
Hiram est mentionné à deux reprises dans la bible, dans le Livre des Rois d’une part dans les Chroniques d’autre part. Dans le Livre des Rois1(Roi I, versets 7 et 13-14), il est artisan expérimenté, spécialiste de l’airain : il réalise les colonnes du temple de Salomon et coule de nombreuses autres pièces. Cet Hiram n’intervient pas dans l’architecture et le gros œuvre. Le Hiram des Chroniques (Chroniques II Ch. 2, verset 14) nous est cher, c’est l’architecte capable de penser le tout, sachant les secrets de fabrication sur tout. Il est à l’image d’un Léonard de Vinci, apte à produire des plus belles peintures et sculptures et susceptible de magnifiques inventions. D’un statut d’éminent artisan, Hiram est devenu un être solaire, éclairant notre univers, voire lui donnant un ordre par sa science et ses mots.
Les évènements relatés dans le Livre des Rois et les Chroniques ont été écrits 4 et 5 siècles après leur déroulement. De plus, chacun d’eux a été écrit à un siècle d’intervalle, les Rois au VIème siècle avant JC, les Chroniques au Vème. Durant ces siècles, Hiram fait l’objet en quelque sorte d’une belle promotion d’autant plus que le Temple existait pendant la rédaction des Rois, mais avait été démoli pendant celle des Chroniques. Le mythe s’est développé d’abord entre la construction réelle du Temple et la rédaction des Rois, ensuite entre les deux rédactions des Rois et des Chroniques, et surtout enfin avec l’institution de la FM. Cela n’a pas été tout à fait linéaire.
Je développe 7 regards à propos du mythe d’Hiram.
1er regard. Nous sommes tous des héros avec un bon gros côté enfantin.
Il est dit dans les Chroniques qu’Hiram est fils d’une veuve. Nombre de héros antiques ont une faille du côté des parents : les parents peuvent être morts ou avoir tout simplement disparu : Jason2, Hercule3 et Achille et beaucoup d’autres encore sont dans cette situation. Hiram ne départ pas par rapport ces héros antiques. S’il n’appartient pas à cette catégorie, il y est affilié au moins par faille. Le rituel auquel nous avons tous participé ce soir montre que Hiram renaît en chacun de nous. Nous sommes donc tous des héros et, à leur image, nous sommes capables de faire, d’agir et de développer la connaissance voire un savoir ésotérique.
En même temps, nous nous définissons comme les enfants de la veuve. A l’encontre d’Hiram, nous ne nous revendiquons pas comme les fils et les filles de la veuve, mais comme ses enfants. Or l’enfant est, au plan étymologique, celui qui n’a pas accès à la parole. La FM nous reconnaît juste la capacité d’épeler : nous ne savons ni lire ni écrire.
Nous sommes d’une part à l’image des héros antiques, d’autre part cantonnés continument dans l’enfance qui n’est pas encore le temps de l’apprentissage. Avant de quêter la parole perdue, il nous faut accéder à la parole tout court, au logos et au mythos, aux discours qui permettent de construire toute connaissance. Est-ce que notre statut d’enfant nous le permet ?
2ème regard. Liberté, Egalité & Fraternité, mais à géométrie variable.
La légende d’Hiram, relayée par Plantagenet, indique que 9 maîtres se sont inquiétés ou ont été diligentés par Salomon pour retrouver Hiram après le constat de sa disparition. Ils sont partis le chercher aux 4 coins du monde Même si on peut se demander comment trois trios de maitres ont pu aller aux quatre coins du monde, force est de constater qu’un seul des trois trios a retrouvé Hiram, en piètre état qui de plus est.
Nous sommes dans la liberté, l’égalité et la fraternité certes, mais certains sont plus égaux que d’autres : trois maîtres sortent du lot en quelque sorte, laissant les autres à leur pleurs. Ces trois là ont compris que le rameau d’acacia sur sa sépulture provisoire constitue le symbole d’une parole vivante, toujours à mettre au travail. Au plan symbolique, ces trois sont considérés comme susceptibles de faire en sorte que la parole du maître survive à sa mort physique. Dans la division des tâches que ce mythe propose, les six autres maîtres continueront à organiser le travail des compagnons et apprentis, ils ne seront pas moteurs symboliques de la loge. Les trois premiers sont quand même plus égaux que les autres.
3ème regard. Ne pas oublier la Tour de Babel derrière le Temple de Salomon.
Daniel Beresniak rappelle que lors des premiers temps de la maçonnerie, la Tour de Babel était considérée comme au moins aussi importante pour la maçonnerie spéculative que le Temple de Salomon, si ce n’est plus. Dans l’histoire de l’humanité, la Tour est antérieure au Temple. La Tour a été construite à l’initiative du Roi Nemrod qui avait le titre de « Premier et Très Excellent Grand Maître » et qui avait élaboré des règles pour aider les maçons à se gouverner. Bref, Nemrod est un des fondateurs de la franc-maçonnerie. Nous sommes juste après le déluge. Nemrod règne sur les descendants de Noé qui parlent la même langue, une langue adamique, c’est-à-dire celle que parlait Adam lorsqu’il contait fleurette à Eve. Nemrod fait construire cette tour la plus haute possible pour se rapprocher de dieu. De son côté, dieu voit dans ce projet au pire une concurrence, au moins un orgueil excessif des humains4.
On sait ce dieu exclusif de ses réalisations et prétentions, il n’aime pas la concurrence et manifeste volontiers son autorité. Dieu avait chassé Adam et Eve du paradis pour les punir de désobéissance. Là, il barre la construction de la Tour de Babel en multipliant les langues des hommes, pour les empêcher de se comprendre. La ruse marche : la Tour de Babel ne peut pas être terminée. Néanmoins, dans la FM et ailleurs, la Tour de Babel a marqué les esprits des bâtisseurs de façon aussi importante que le Temple de Salomon.
Ces deux constructions marquent des moments essentiels pour une approche de notre histoire humaine. A l’occasion de la construction de la Tour de Babel, l’humanité a accédé à la diversité, à la concrétisation de l’altérité : l’autre est si différent de moi que je ne peux plus le comprendre comme spontanément, par la langue adamique, parlée au paradis. Du moins, si j’ai envie de m’approcher de lui, de le comprendre, il me faut faire un effort considérable pour y arriver. On peut considérer que la Tour de Babel a généré l’altérité. Pour le Temple de Salomon, la parole a été perdue dans le drame. On pourrait rester à la fleur de l’énoncé : la Tour marque la profusion des langues, a contrario, le Temple marque la perte de la parole. Je propose de réfléchir plus avant. Il se passe quelques siècles entre les deux constructions. La première, la Tour de Babel, est l’occasion du surgissement de la diversité humaine, de l’altérité. Pendant ces siècles, cette diversité s’est traduite par des conflits, des guerres, des atrocités et de la barbarie. C’est le cheminement normal de toute altérité lorsqu’elle n’est pas régulée par les institutions. La seconde construction, celle du Temple, manifeste l’avènement d’un sage, d’un grand initié, Hiram. La sagesse d’Hiram est rendue impérative pour organiser l’humanité, pour qu’elle ne se défasse pas dans la violence et des conflits incessants tout en préservant et valorisant sa diversité, son altérité.
Il est logique alors que la FM se revendique de ces deux moments de l’humanité, de ces deux constructions. N’oublions pas alors la Tour de Babel.
4ème regard. Le drame advient à partir d’une valeur éminente saisie isolément.
L’histoire littérale de la mort d’Hiram est assez simple. Le temple est sur le point d’être terminé. Des compagnons aimeraient bien se voir attribuer les mots de maître, ce qui leur permettrait de gagner un peu plus sur d’autres chantiers, voire sur la fin de celui du Temple. Trois s’y collent réellement et vont demander des comptes à Hiram, leur patron. Le premier se voit opposer un refus net, il n’aura pas l’augmentation souhaitée, surtout dans l’absence de tout rituel d’ augmentation de salaire. A bout d’argument, ce compagnon fait un passage à l’acte, il porte un coup à la gorge d’Hiram avec la règle. Il en est de même un peu pus tard pour le second qui l’atteint à l’épaule gauche ou au cœur avec l’équerre. Le troisième l’achève en le frappant à la tête avec le maillet.
Règle, équerre et maillet sont des outils du FM, ils ont été l’un après l’autre les outils de la mort d’Hiram. Le premier avec la règle est la mort physique, le second avec l’équerre, la mort sentimentale, le troisième avec le maillet, la mort spirituelle. Ainsi, chaque outil du FM pris isolément devient un vecteur de drame. Pour autant, ces outils nous permettent de « bien penser, bien dire, bien faire » pour reprendre la devise de la Pomme, à condition de les utiliser les uns avec les autres, de les mettre en œuvre en prenant en compte l’environnement, le contexte. Chaque outil pris séparément permet au mortifère de prendre le pas sur les forces de vie. Notre petite et grande histoire possèdent de très nombreuses traces de ce processus. C’est au nom de l’égalité que de très nombreuses têtes sont tombées pendant la Révolution française, y compris celles de tenants de l’égalité. C’est au nom de la justice sociale qu’a été installée la dictature du prolétariat dans l’URSS, en fait la dictature du parti. C’est au nom du seul épanouissement de chacun de ses membres que de nombreuses sectes prospèrent.
Le mythe d’Hiram permet d’approcher ce que le philosophe Vladimir Jankélévitch énoncera avec force à la fin 20ème siècle à la suite de Montaigne et de pas mal d’autres : le mal commence toujours par l’isolement d’un bien.
5ème regard. Hiram, l’allégorie en deux étapes de l’initiation maçonnique.
Les anthropologues notent que toute initiation se fait en trois strates. La première est artisanale, elle renvoie au faire, la seconde est guerrière, elle renvoie à l’action, la troisième est sacerdotale, elle renvoie au savoir ésotérique. Cette triade génère les trois groupes sociaux des cités de la Grèce antique et du monde inca, les principales différences entre castes des sociétés hindoues, etc.
Pour en revenir à l’initiation d’Hiram, on peut affirmer sans difficulté que le premier Hiram, le spécialiste de l’airain a fait l’objet d’une initiation artisanale. Par contre, le second Hiram, avec sa figure de sage, a fait l’objet d’une initiation sacerdotale. Il est d’ailleurs au faîte du parcours sacerdotal puisqu’il organise le travail des compagnons et des maîtres, enfin, il possède des mots que les maîtres n’ont même pas. Nous sommes ici dans la première étape de la construction par la FM de la figure allégorique de l’initié.
Nous pouvons poursuivre la réflexion. Hiram des Chroniques, et surtout la figure d’Hiram que la FM a fait évoluer. Hiram possède le savoir de l’univers et le verbe pour guider les hommes dans cet univers diversifié depuis la Tour de Babel. Et ce grand savant, ce maître des mots et du verbe, ce sachant sur tout, sur les êtres vivants, sur les choses et sûrement sur les astres se laisserait surprendre par de banals sentiments d’envie, d’orgueil et d’ignorance au point d’y laisser sa vie. Hiram paraitrait alors un peu pathétique à ne pas avoir appliqué l’adage de Brassens : « mourrons pour des idées d’accord, mais de mort lente ».
En fait, il est tout sauf pathétique. On peut au contraire y trouver là la seconde étape de la figure de l’initié.
Figure solaire, Hiram le manifeste dans toutes ses œuvres. Hiram est solaire d’abord parce qu’il est forgeron et qu’il sait manier le feu, solaire dans l’organisation du travail des maîtres car il construit métaphoriquement l’univers, solaire dans la conception du Temple orienté Est-Ouest5. C’est en tant que figure solaire et grand initié qu’Hiram s’est en quelque sorte sacrifié en saisissant une occasion quelconque ou en mettant en scène son sacrifice. Ce sacrifice est indispensable pour que le soleil ouvre la carrière du jour, assure le cycle annuel de la fertilité, enrichisse l’univers de façon continue. Le soleil doit disparaître pour renaître et fertiliser le monde encore et encore. Le soleil ne peut pas renaître sans disparaître au préalable. Hiram doit disparaître pour renaître ensuite.
Cette seconde étape de l’allégorie initiatique me laisse penser que nous sommes plus en présence d’un rituel sacrificiel que devant la narration d’un fait divers assez dramatique. La deuxième étape de la figure initiatique d’Hiram permet d’affirmer que le mythe est fondamentalement christique.
6ème regard. La légende d’Hiram et la tentation de la loi du Talion.
Hiram a été assassiné par trois compagnons. Au cœur de la cérémonie d’élévation, il renaît dans l’exaltation du compagnon à la maîtrise. Nous avons tous vécu l’initiation artisanale lors de notre admission en FM, nous venons d’assister à une initiation sacerdotale. Le mythe d’Hiram se tait sur la troisième initiation, l’initiation guerrière. Mais celle-ci est lisible en creux. Très vite après la mort d’Hiram, des maîtres partent chercher les assassins et crient vengeance. Chercher les assassins, se venger est mentionné très rapidement dans le mythe, sans autre indication. Quêter la parole perdue en est le corollaire : la parole pourrait ne pas être perdue pour tout le monde et, si c’est le cas, elle peut être retrouvée. Dans le même temps, se venger des usurpateurs serait sûrement une très bonne chose.
La tâche est logiquement confiée aux guerriers, à ceux qui ont été initiés comme tels. Dans notre civilisation, il s’agit de chevaliers qui partent en quête, qui du Graal, qui de la parole perdue ou de toute autre quête à l’image de Don Quichotte. Seule la quête importe. Le problème est ce qu’il se passe durant la quête. Certains chevaliers sont partis à la recherche du Graal et ont fait des choses magnifiques, j’ai aussi entendu parler de d’actions de représailles contre les populations, d’exterminations, d’acharnement et de barbarie contre les impies, les juifs qui ont tué jésus, etc.
Retrouver les assassins, se venger est indiqué dans le mythe sans pour autant border ces actions, sans qu’elles soient organisées de quelque façon. On peut craindre le retour violent du mimétisme : je fais à l’autre la blessure que j’estime qu’il m’a faite, œil pour œil, dent pour dent. Bref la loi du Talion. Nos chevaliers, nos guerriers en ont été et sont toujours de chauds partisans. La violence mimétique ne s’arrête alors plus, elle ne peut que s’amplifier. Les récents rapports sur la guerre d’Irak en témoignent. Que font nos guerriers, même initiés lorsqu’ils recherchent la parole perdue ?
7ème regard. Un retour sur le rituel maçonnique.
Je voudrais conclure avec Daniel Beresniak sur la dimension de fondation de notre ordre maçonnique par le mythe d’Hiram. Quel qu’il soit, le mythe assemble des symboles dans un système dynamique qu’il organise en récit. Chaque symbole inséré dans le récit tend à s’appauvrir par rapport à ce qu’il aurait été s’il était resté isolé. Ce processus permet de comprendre la perte de la force explicative et organisatrice du mythe, surtout dans notre société qui a produit un effort considérable de rationalisation. La tendance de tout mythe est donc de disparaître de l’horizon de chacun : le mythe nous parle alors de moins en moins. Au mieux, il peut alors être recueilli par un anthropologue qui le met dans un musée que l’on appelle aujourd’hui bibliothèque de sciences sociales.
Le mythe d’Hiram nous parle grâce au rituel qui le protège de l’affadissement qui le guette. Le rituel permet de faire vivre le récit. L’ensemble nous permet d’éprouver, de sentir avant de mettre en mot et de réfléchir. Le mythe d’Hiram est le mythe fondateur de notre ordre maçonnique à condition qu’il soit porté par le rituel. De façon latérale à cette réflexion, on peut pressentir que modifier le rituel, même à sa marge, peut être pensé comme une bonne solution sur le moment, cela risque d’être mortel à plus long terme, par l’affadissement du récit et de son message.
J’ai dit Très Vénérable.
D A
1 Le livre des Rois commence par relater le
règne de Salomon, fils de David, qui règne entre
970 et 931 av. JC.
2 Elevé par un centaure qui l’a
protégé de son oncle Pélias,
frère et assassin de son père. Jason est connu
pour aller en quête de la toison d’or.
3 Hercule est le fils de Zeus et d’une
mortelle Alcmène. Hermès voulait qu’il
accède à l’immortalité et
pour cela a essayé de lui faire boire le sein de
Héra. Celle-ci s’est mise en colère,
Alcmène a donc éloigné Hercule pour le
mettre à l’abri de cette colère.
4 La tour de Babel est une ziggourat, soit un
édifice religieux de 7 étages, d’une
base de 90m sur 90 m et d’une hauteur qui pouvait
être équivalente. De plus, on croit savoir que
Nemrod pensait édifier un temple au sommet de la Tour, un
temple en l’honneur de dieu. Ce temple devait être
occupé en permanence par une prêtresse, gardienne
de la flamme ainsi que le seront ultérieurement les vestales
romaines. On peut légitimement penser que la crainte de se
confronter avec une femme a été le moteur de la
décision de dieu.
5 Sa porte serait à l’Est,
contrairement aux temples et autres églises.