La mort d’Hiram, mythe fondateur de la Franc-maçonnerie spéculative
J∴ C∴
Mon premier contact avec Hiram fut lors d’une rencontre autour de l’œuvre de Gounod où il a été mentionné l’opéra « LA REINE DE SABA » œuvre tirée d’une nouvelle de Gérard de Nerval extraite du « voyage en Orient ». Ce livret n’a pas de quoi passer à la postérité, c’était bien avant mon engagement en F M. Cette œuvre a été présentée comme un opéra maçonnique alors que ni Gounod ni Gérard de Nerval aucun des deux n’étaient F M ; sauf que le père de Gérard de Nerval lui était un F M ; on peut y voir un lien de cause à effet, éventuellement.
Quoiqu’il en soit la légende y est rapportée mais donne d’Hiram une image plutôt médiocre. Hiram dit Adoniram y apparaît suffisant, parfois méprisant y compris vis à vis de Balkis, en plus il ne doit son salut qu’à une intervention divine ; en fait une légende bassement politicienne.
De nombreux ouvrages sur Hiram peuplent les librairies dans les rayons ésotériques.
Là encore Hiram me semblait un modèle sacralisé ; ce qui rebute immédiatement.
Ce que j’ai compris lors de l’élévation à la Maîtrise, c’est qu’Hiram n’est qu’un signifiant, un mot qui renvoie à des signifiés, lie à plusieurs sens ; Hiram est symbole pour faire sens dans le parcours initiatique.
En se référant à l’histoire d’HIRAM à travers le rituel il y a des étapes.
Dans la première partie, lors de la présentation de la situation de deuil, on apprend qu’Hiram est un célèbre architecte qui dirige les travaux du Temple de Salomon et qu’il a sous ses ordres de nombreux ouvriers qu’il a divisé en 3 catégories : apprentis, compagnons Maîtres et que pour se faire reconnaître, Hiram leur a donné des mots, signes et attouchements. Bien que connaissant l’origine récente de l’introduction du mythe d’Hiram en maçonnerie, il se crée à cette écoute une dimension intemporelle, celle de l’origine des loges avant la naissance du temps historique. Ce mythe devient le support de cet inconscient collectif qui permet de se reconnaître. C’est pour moi une sorte de valeur refuge, un modèle évocateur, permanence de la tradition hors du temps sans aucune interrogation historique.
En seconde étape, on assiste au meurtre D’HIRAM ourdi par 3 mauvais compagnons furieux de ne pas avoir été promus Maîtres. Ils ont comploté pour attaquer Hiram dans le Temple au moment de sa tournée et le contraindre à leur donner signes mots et attouchements de M.
C’est la seule partie où on entend Hiram répliquer à chacun des compagnons.
En apercevant le 1er Compagnon qui barre le passage à la porte d’occident, Hiram dit : « que veux-tu, pourquoi n’as tu pas suivi les autres compagnons ? »
À la demande de ce 1er Compagnon qui veut lui arracher mots signes et attouchements, Hiram répond : « Je te les donnerai quand le Conseil des Maîtres en aura décidé ainsi ».
Dépité ce 1er compagnon blesse l’épaule D’Hiram avec un règle.
A la demande du 2ème Compagnon, en guet-apens sur la porte du Nord, Hiram réplique ; « tu seras reçu parmi les Maîtres quand le crime et la trahison seront honorés », furieux ce compagnon assène un coup d’équerre à la nuque.
Au 3ème Compagnon, au debhir, il répliquera : « plutôt la mort que de violer le secret qui m’a été confié, tu peux me tuer, tu ne me feras pas trahir mon serment », par le coup de maillet sur la tête, Hiram s’écroule et meurt.
Cette scène de la mort d’HIRAM nous ai donné à vivre en direct et nous donne donc toute liberté d’interprétations. En enclenchant un processus qui fait sens à travers le jeu scénique qui mobilise la loge, le récipiendaire marche dans les pas d’Hiram et traverse la mort.
Dans la dernière partie du rituel, le VM nous apprend qu’Hiram est un homme juste, attaché à son devoir, qu’il est prêt à tous les sacrifices plutôt que de commettre une lâcheté ou de faillir à son devoir, qu’il laisse une œuvre qui lui survit.
C’est le tableau de l’homme idéalisé, l’homme à son plus haut niveau. Il est la perfection, zéro défaut, tous les F M sont invités à atteindre ce modèle. C’est une trajectoire morale un peu contestable quand on parle de l’humain, d’un côté cette image parfaite, de l’autre un F M oscillant entre le noir et le blanc à qui on demande d’aligner sa réalité sur cet idéal et de tenir toutes les résolutions pour y parvenir.
C’est comme un programme à suivre, il faut rentrer dans ce schéma. Or un maçon est un homme libre dans une loge libre, c’est à lui à ajuster son projet de perfectionnement, dans la recherche de la vérité. Je ne crois pas que les F M partagent cette morale de l’idéal ; on sait parfaitement les dégâts et les excès que cela peut occasionner en certaines circonstances.
Hiram est une figure initiatique dont la force immédiate fait réagir et enrichit en profondeur notre propre cheminement.
Ce que nous donne à entendre le rituel : Hiram est obstacle.
Aux prérogatives des 3 mauvais compagnons qui veulent devenir Maîtres sans attendre la reconnaissance, Hiram est l’obstacle infranchissable.
Il signifie la seule issue possible : celle du perfectionnement, c’est la voie longue et laborieuse du perfectionnement afin d’acquérir des qualités suffisantes pour s’accomplir et être reconnus par ses pairs, c’est une route d’épreuves successives à surmonter.
Pourquoi cela se termine-t-il par le meurtre ? Parce que la résistance signifie aux meurtriers : « devenez des hommes, conscients de votre propre devenir ».
Hiram obstacle rejette les déviances, les passe-droits, tout ce qui gangrène et corrompt dangereusement les sociétés. A nous F M de suivre et de perpétuer Hiram.
Ce que nous donne à entendre le rituel : la mort d’Hiram.
Une mort dans la continuité, véritable sens de la vie.
Pour moi, cette mort n’a rien de sacrificielle. Il faudrait supposer qu’il soit mort pour des valeurs qui l’aurait dépassée et qui devrait valoir plus que sa vie ; (l’abnégation) et en transmission nous lèguerait un sentiment d’indignité et de culpabilité. Le système judéo-chrétien en est fortement imprégné.
La mort d’Hiram c’est l’impossibilité de vivre dans la discordance de la parole et de l’acte. Il ne craint pas la mort parce qu’il se respecte et aime sa vie parce qu’il estime la vie d’autrui et qu’il sait que c’est le bien le plus précieux à préserver.
Vivre, c’est donner du sens, une direction, un but, mourir pour rester dans sa cohérence, dans son intime vécu, c’est un acte d’amour de sa vie et acte d’amour pour la vie des autres Hiram a regardé sa mort en face, c’est le prix de la vie.
Si Hiram avait trahi, il serait mort symboliquement en tant qu’Hiram et en tant que Maître. Il n’aurait plus été « reconnu comme tel ».
Il serait devenu un mauvais compagnon, sa vie aurait été le pire dans l’anéantissement, une mort/vie dans l’indignité.
Être un mort-vivant n’est pas la vie véritable, d’ailleurs l’angoisse de la mort finitude fait de ces morts-vivants des girouettes actionnées par l’épée de Damoclès qui les tiraille et les remplit de peurs.
Pour ma part, vu la tranquillité de mon quotidien, je prendrai ce mot -mort- dans le sens de renoncement. Savoir renoncer afin d’affirmer mon intégrité. Savoir renoncer pour pouvoir me faire face.
La nature ne meurt pas. Elle se régénère en permanence, vie et mort sont indissociables. Hiram sait que par cette mort, il renaîtra dans chaque accession à la maîtrise.
Ce que nous montre le rituel.
C’est qu’Hiram est une figure de retrait d’une grande valeur morale et initiatique.
Les quelques paroles adressées aux mauvais compagnons ont une résonance de sérénité, il ne formule aucun énoncé directif ou normatif, aucune parole pour jouer de son statut, aucune grandiloquence, aucune menaces.
Il rejette la trahison et le crime. Il se cantonne à la maîtrise parfaite du couple parole / acte.
Il est en retrait sur le plan physique, certes il essaie de fuir la violence en changeant de sorties, mais ne manifeste aucune attitude gestuelle de défense ou d’attaque.
Il se met aussi en retrait derrière le conseil des Maîtres, il leur donne place et pouvoir. Ce comportement de retrait est un mouvement de haute spiritualité. Contre la violence et ses mobiles, il pose l’altérité. Faire violence à l’autre, c’est porter atteinte à ce qui me fonde. Agir devant la violence en toute justesse réconcilie conscience et ‘action.
C’est l’ouverture de la F M à l’altérité à la fraternité, l’humilité, à tout ce qui donne sens, à tout ce qui ennoblit l’humanité.
Hiram ne disparaît pas. Il n’est plus complètement dans la présence physique mais déjà dans le symbole de la branche d’acacia en retrait pour faire place aux maîtres qui vont suivre.
On sent tout particulièrement combien la sensibilité de chacun peut ou non quérir du sens.
A la mort d’Hiram, le mot de Maître est dit perdu. Il est impossible de croire que ce mot était seulement connu d’Hiram. Maîtres le connaissaient, il leur a été donné avec les signes lors de l’élévation au grade de Maître. Donc tous les Maîtres peuvent donc les transmettre aux compagnons reconnus aptes.
Pourquoi alors en trouver un autre ?
Avec la mort d’Hiram quelque chose s’est irrémédiablement perdue, c’est la connaissance qu’il était seul à détenir et qui lui donnait toute compétence à diriger le chantier, à en avoir une vision globale.
La parole perdue, c’est le savoir d’Hiram, c’est son secret qu’aucun mot ne pourra jamais restituer. C’est le plan du Temple, c’est l’ordre de la réalisation, c’est l’art de fédérer, d’organiser maîtrise de la science et de la sagesse.
Le savoir d’Hiram est-il perdu à tout jamais ? Le corps décomposé d’Hiram en est la preuve irréfutable en même temps il rappelle aussi ces plaies des sociétés. Que sont le fanatisme, l’ignorance, la jalousie et bien d’autres et qui rôdent sans trêve pour substituer le chaos à la connaissance. La marche à reculons, le doute sur mon identité de bon compagnon doivent rappeler que le mal n’est pas que chez les autres. On doit partir du noir si on veut aller vers le blanc. Restons d’éternels apprentis : « connais-toi toi-même ».
A contrario, la branche d’acacia en bois imputrescible et qui signe Hiram nous invite à décrypter ce signifiant qui ne peut disparaître. Il est symbole de régénération, de renaissance, de perpétuel. Cette branche d’acacia est un point de départ de toute recherche pour les Maîtres.
Elle est porteuse de la symbolique d’Hiram et de sa lecture initiatique qui nous invite à marcher sur les pas du Maître, à traverser la mort quelques soient les épreuves.
Le mot substitué est un mot de ralliement des Maîtres qui reprennent force et vigueur, à chacun de se reconnaître, à chacun de renaître en Hiram.
Le fondamental clé de la mort d’Hiram, c’est de fonder l’origine et l’unité maçonnique à partir du décryptage initiatique.
C’est un héritage dont chacun dispose pour une transmission dans la fidélité que chacun doit porter le plus loin possible pour en garantir la continuité et faire le rêve insensé de voir un jour le Temple achevé et l’espoir que la quête de la connaissance puisse ne jamais avoir de fin.
J’ai dit