Internet et les Francs-Maçons
C∴ D∴
Je crois que, si l’on veut dire quelque chose de l’histoire naissante de l’Internet Maçonnique en seulement quelques minutes, il faut accepter de consacrer une fraction importante de ce temps à rappeler quelques notions clés concernant l’histoire de la Franc-Maçonnerie et les principes des réseaux de communication.
Un petit dessin étant souvent plus clair qu’un long discours, regardons quel était, très schématiquement, l’état du réseau de communication en Europe avant l’apparition de la Franc-Maçonnerie spéculative.
Sur ce premier schéma, nous voyons un
réseau de communication typiquement féodal :
– Neuville et Newhaven sont deux villages, tout le monde y est en
interaction direct avec tout le monde.
– Paris et Londres, deux grandes villes, ont des systèmes plus complexes. Sur mon schéma, on identifie facilement dans chacune de ces villes deux sous-réseaux, connectés par une « passerelle » (l’individu placé au centre), dont la position sociale est très moyenne, mais dont le pouvoir réel est très important, puisqu’il est le point de passage obligé entre les deux sous-réseaux.
– Nous avons aussi une faible voie de communication dans l’axe que nous appellerions aujourd’hui « Paris-Province », et une double voie de communication internationale passant par les pouvoirs royaux et les autorités religieuses.
– Ces voies de communication « officielles » sont doublées d’une faible voie internationale « officieuse », ici en pointillés. Faible mais non négligeable, car c’est son renforcement au début du 18ème siècle qui permettra bientôt, pour ne prendre qu’un exemple, aux intellectuels français de se faire publier à l’étranger et à leurs idées de contourner la censure.
Avez-vous remarqué le Franc-Maçon, avec son tablier, en bas de la population londonienne ? C’est évidemment sur son futur réseau de communication à lui que nous allons nous concentrer dans la période suivante.
Sur le second schéma, nous voyons en bas une importante densification des échanges internationaux. C’est l’axe par lequel la Franc-Maçonnerie, par ce qu’il faut bien appeler un véritable effet de mode, s’est répandue au 18ème siècle, en quelques années, à travers toute l’Europe.
En ce qui concerne notre sujet, une nouvelle structure, similaire à celles de l’Etat ou de la religion, a vu le jour. C’est évidemment, sous forme très simplifiée, celle des obédiences.
Regardons maintenant la manière dont se
déroulent les échanges maçonniques :
– Dans le village de Neuville, rien n’a changé. On est
toujours dans des interactions directes, typiques du village,
même si le village a pu devenir une petite ville.
– En revanche, si un maçon de Neuville veut contacter un
maçon de Paris, sauf dans le cas exceptionnel où
il en connaîtrait déjà un, il lui faut
passer par son Vénérable, qui contactera un
Vénérable parisien.
– Au niveau international, c’est encore plus complexe. De nouveau, sauf
cas exceptionnel dû aux hasards de l’existence, pour engager
une correspondance avec un maçon de Newhaven, notre
Frère de Neuville devra passer par son
Vénérable, qui contactera la structure
obédientielle, laquelle contactera son homologue, laquelle
contactera le Vénérable de Newhaven, lequel
répondra peut-être.
Venons-en maintenant à ce qui a changé avec
l’Internet.
Sur le 3ème schéma, nous voyons
les premiers effets de ce qu’on nomme désormais le
« village global ».
La différence avec le schéma
précédent saute aux yeux:
Un grand nombre des habitants de Neuville, Paris, Newhaven et Londres
(auxquels il faudrait évidemment ajouter Rio, Berlin,
New-York, Beyrouth, etc.) entretiennent entre eux des relations de
voisinage: instantanées et directes, souvent quotidiennes.
Pour prendre un exemple, lorsqu’un profane de Neuville veut communiquer avec un Maçon anglais (ou brésilien, ou suisse, etc.), cela ne lui prend plus aujourd’hui que quelques minutes, par voie directe, exactement comme s’il allait sonner à la porte d’un Maçon connu de son propre village. Puis-je me permettre de rappeler ici, pour ceux d’entre nous qui ne sont pas encore raccordés à l’Internet que je ne décris pas là une hypothèse de science fiction, mais la réalité quotidienne que nous vivons, depuis quelques années, sur l’Internet.
On notera que les canaux de communication officielle entre états, institutions religieuses ou obédiences maçonniques existent toujours. Mais ce qui est nouveau, c’est qu’ils ne sont plus des passages obligés. Bien au contraire, leur lenteur et leur lourdeur, comparées à la simplicité et à la rapidité des échanges directs, les pénalise.
A relativement court terme, l’essentiel des échanges passera probablement par la voie la plus simple et la plus naturelle. Ne continueront à passer par les anciens canaux que ce qui aura une bonne raison de passer par les voies traditionnelle. Pour prendre un exemple, je crois que les actes notariés continueront longtemps à se signer sur du papier, tout comme les traités internationaux. En revanche, leur préparation se fera probablement par un canal électronique, éventuellement sécurisé et authentifié.
Nous nous acheminons donc vers un système
où les communications maçonniques s’articuleront
autour de 3 axes:
– un axe Internet personnel, typique du village global.
– un axe Internet officiel, correspondant à la
nécessité, pour les internautes, de disposer de
sources électroniques officielles, pour authentification et
enrichissement des informations obtenues dans le village global.
– l’axe des communications « à
l’ancienne », pour les informations qui continueront
de nécessiter un support papier, par exemple pour des
raisons symboliques. (On n’imagine pas, par exemple, un
« testament philosophique » ou un
serment rédigé sur une piste de disque dur).
L’image du village global explique pourquoi sur
l’Internet, les petites structures, capables de s’adapter
très rapidement, sont considérablement
avantagées par rapport aux grosses structures.
Ce n’est pas un hasard si le géant Microsoft a
renoncé à son projet de réseau
concurrent de l’Internet. Ce n’est pas un hasard si les premiers sites
maçonniques, dans tous les pays du monde, ont
été réalisés par des
particuliers. Ce n’est pas par hasard que le premier site
d’obédience en France a été
celui d’une très petite obédience, la GLUF.
Après celui du « village
global », passons à d’autres
concepts-clés de l’histoire de l’Internet.
Comme avec le début de cet exposé, je voudrais
m’excuser auprès de ceux d’entre nous pour lesquels je suis
en train de réciter un long chapelet d’évidences,
mais je crois que c’est nécessaire pour être
compris de tous.
Le « principe de
cristallisation » :
Tous les physiciens le savent, lorsque l’eau surfondue dans un nuage
réunit toutes les conditions nécessaires
à la cristallisation en glace, il va grêler.
Que le germe de la cristallisation soir un grain de pollen, une
poussière ou autre, qu’il arrive tout de suite ou dans 10
minutes, il est impossible qu’il ne grêle pas.
En revanche, en agissant suffisamment tôt, on peut essayer d’ensemencer le nuage et de faire tomber la grêle un peu avant, en grêlons moins gros. Bref, on ne peut pas empêcher le phénomène de se produire, mais on peut essayer de le guider et de s’y adapter.
Le « principe de
contournement » :
Un autre principe du réseau, intimement lié aux
deux précédents, est celui du contournement. Je
n’y reviendrai pas longuement, mais rappelons simplement que c’est la
caractéristique même du protocole TCP/IP : Tant
qu’il restera une route possible entre l’expéditeur et le
destinataire, le message la trouvera et parviendra au but en quelques
secondes.
Mutatis mutandis, ce principe s’applique aussi
à l’échelle des relations entre les utilisateurs
: tant qu’une seule route sera ouverte, les échanges
passeront.
Une fois posés ces principes :
– village global
– inéluctabilité des cristallisations une fois
les conditions mises en place
– impossibilité de contrôler les communications
dans le village global comme on le faisait du temps des
frontières entre blocs.
Il devient relativement simple de comprendre ce qui s’est
passé ces dernières années. Une simple
chronologie y suffira :
NB : Cette chronologie a été rédigée de mémoire.
1984 : Environ 1000 ordinateurs sont connectés à ARPANET, l’ancêtre de l’Internet.
1989 : Plus de 100 000 ordinateurs connectés.
1990 : Fin de l’ARPANET, Internet lui succède.
1992 : Plus d’un million d’ordinateurs connectés.
1994 : Plus de 3 millions d’hôtes et
de 20 millions d’utilisateurs, principalement aux USA.
1995 : Le prix des accès Internet baisse en Europe.
Après les américains, les citoyens
européens peuvent désormais se connecter sans se
ruiner. Les premiers à le faire sont souvent d’anciens
utilisateurs des BBS, soit de taille internationale (comme Compuserve)
soit, le plus souvent de dimensions fort locales.
Fin 1995 : Votre serviteur quitte son BBS pour se rendre
sur l’Internet. Comme tous les Maçons internautes, un de ses
premiers réflexes est de chercher des sites et des fora
concernant ces sujets. Ils sont très nombreux aux USA, mais
rien n’existe encore en langue française. Plus exactement,
une recherche sur le sujet dans « yahoo
international » (yahoo France n’existe pas encore),
ne donne que deux sites traitant de franc-maçonnerie en
langue française: Le premier est une curieuse page
personnelle d’un monsieur qui règle ses comptes avec l’un de
ses voisins, le second est le site du Front National.
Fin décembre (de mémoire), je place un message
sur un site américain, le « mason’s
wall », disant que je cherche un forum ou
un site maçonnique en langue française. Je
reçois une demi-douzaine de réponse en quelques
jours. Il en ressort que rien n’existe encore en français.
En moins d’un mois, on se retrouve à plus d’une vingtaine
à échanger par le biais d’un nickname, il faut
changer de méthode.
Début 1996 : Notre Frère Aristide
L. Cec, en Italie, se propose pour jouer pendant quelques jours le
rôle de « mailing-list »
humaine. Assez vite, il est débordé par le
travail et il faut trouver une autre solution. Par
l’intermédiaire du Frère Paul Art, du Canada,
nous trouvons un hébergement chez un Frère
Américain, Bill Hic, pour une mailing-list. Les
premières discussions sur le problème de la
régularité commencent, mais tout le monde est
tellement content de pouvoir enfin se parler directement au dessus de
l’Atlantique que la discussion est d’une politesse et d’une
fraternité que les plus anciens regrettent parfois
aujourd’hui.
Mars 1996 : On ne peut plus répondre directement
à la demande par courrier électronique, il faut
un site web avec un titre relativement discret. Ce seront les
« pages maçonniques
francophones », initialement
hébergées chez Imaginet. Dans le même
temps, plusieurs d’entre nous attirent l’attention de leurs
obédiences respectives sur la
nécessité pour elles d’ouvrir aussi rapidement
que possible des sites officiels. Malheureusement, les
obédiences ont besoin de temps pour prendre des
décisions et la quasi-totalité de l’information
sur la franc-maçonnerie en langue française
seraient restées encore pendant plus d’un an sous le
monopole des sites anti-maçonniques ou
d’extrême-droite, s’il n’y avait pas eu quelques sites
personnels pour rééquilibrer un peu les choses.
1996 sera aussi l’année qui verra TF1 et le
journal Le Monde titrer à la une sur la pseudo-information
suivante : « La Gendarmerie Nationale
vient de mettre fin aux activités des réseaux
pédophiles et néonazis Worldnet et Internet »
(!!!)
Les rumeurs et les fantasmes concernant Internet s’amplifient
rapidement dans les sociétés
européennes. On parle de zones de non-droit, la justice
allemande tente d’interdire ou d’exiger le contrôle
d’Internet. Cette paranoïa durera jusqu’à la fin de
l’année.
Dans le courant de l’année 1996, plusieurs autres sites
maçonniques en langue française verront le jour.
Citons :
– le premier site suisse, celui de la Loge « Sub
Rosa »,
– le premier site d’obédience francophone (GLUF)
– le premier groupement de sites, sous le nom « franc-maconnerie.org »,
créé par un profane, Monsieur Alexandre de
Almeida, lequel sera initié quelques mois plus tard
à la GLMU.
1997 : Votre serviteur transmet les clés du
forum FIF-list, avec la charge de « listowner
principal » à notre
Frère Jean-Paul Lec. Dans le même temps
naît le premier essaimage, nommé FIF-2.
Il y a sur la FIF-list environ 250 membres d’une vingtaine de pays et
d’une cinquantaine d’obédiences, et une cinquantaine
d’inscrits sur toute nouvelle FIF2.
La même année, d’autres fora
maçonniques vont apparaître. « Le
maillet », puis « Mosaïques »
et la « GLNF-list ».
Les grandes obédiences européennes font enfin
leur apparition sur le Net, d’abord en France (dans l’ordre
d’apparition: GLNF, GODF, GLDF, DH), puis en Allemagne et dans de
nombreux autres pays européens.
1998 : Le mouvement s’amplifie, Jean-Paul Lec transmet en mars les clés du forum FIF-1 à notre Frère Fred Pie, à l’occasion de la première grande fête de la FIF, devant une cinquantaine de maçons européens venus pour l’occasion. Il en profite pour inscrire en direct le 500ème inscrit.
Janvier 1999 :
D’après l’excellent index de notre Frère
Jean-René Béz, nous en sommes aujourd’hui
à plus de 50 sites traitant de la
Franc-Maçonnerie en langue Française, dont une
demi-douzaine de sites de Loges, parmi lesquelles deux Loges
françaises.
A titre indicatif, il y a près de 800 inscrits sur le forum
FIF-1, près de 300 sur le forum FIF-2. Il y a en tout une
demi-douzaine de fora maçonniques internationaux en langue
française.