Prends ta place

Auteur:

P∴ F∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Un jour, un Frère de cette loge, parlant de moi à mon épouse, lui a dit « Philippe doit prendre sa Place » et je me suis donc demandé, ce que ce Frère, voulait dire par « prends ta place » ?

Il y a 4000 ans, ma place aurait pu être au service d’un Dieu vivant, un fils d’Horus « le lointain », le Dieu à la tête de faucon, le fils d’Isis et d’Osiris ce Pharaon de la Haute et Basse Egypte chargé de maintenir sans cesse l’harmonie universelle permettant le retour chaque jour du Soleil ou la venue régulière de la crue du Nil.

Il y a 2500 ans, ma place aurait pu être au centre du Monde représenté symboliquement par une pierre en forme d’ogive, placée dans un temple, surmontée de deux aigles en or ; centre, que Zeus avait déterminé en faisant partir deux aigles, chacun d’un côté du disque terrestre, et qui s’était donc rencontrés en ce point. J’aurai pu regarder et méditer sur cette inscription Delphique « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux ».

Il y a 500 ans, j’aurais appris à tourner autour d’un Soleil centre de l’univers comme l’expliquaient Copernic, Galilée ou Giordano Bruno. Aujourd’hui, je sais que si le Big Bang s’était produit le 1er janvier d’une année, le 1er avril serait née notre voie lactée, le 9 septembre, notre Terre. Les premiers poissons seraient nés le 19 décembre, les dinosaures le 28 décembre et les peintures de Lascaux auraient été faites le 31 décembre à 23h59 et j’aurais acquis ma place d’Homme civilisé au cours de cette dernière seconde.

Je n’ai donc même pas trois ans et donc définir et prendre ma place n’est-ce pas un acte éphémère et relatif ? L’Homme est passé d’un univers de Dieux vivants, à méditant au centre du monde, puis tournant autour d’un Soleil, pour n’être aujourd’hui qu’une « poussière d’étoiles » comme l’a écrit Hubert Reeve.

La réponse à « Prends ta place », se trouve-t-elle dans notre rituel ?

A chaque tenue, le rituel d’ouverture nous rappelle en effet, que nous devons prendre une place spéciale, répondant à un éveil de conscience particulier.

Alors que les compagnons sont au midi, en tant qu’apprenti, je suis assis au septentrion, là où la chaleur de la lumière est la plus faible car je sais que je ne peux pas soutenir une pleine lumière. Je n’ai pas encore atteint un niveau d’éveil spirituel suffisant pour la comprendre. Je me trouve ainsi en partie dans les ténèbres, mais pas complètement. En effet la colonne du Nord est régie par la lune, astre symbolisant la réflexion. Je suis comme la Lune non pas dans la passivité mais dans la réflexion : je reçois par elle, la juste quantité de lumière assimilable à mon niveau, lumière que cette dernière réfléchit d’ailleurs elle-même du soleil.

Chacun a sa place et son rôle à jouer en loge qu’il soit apprenti, compagnon, maître, officier ou encore V M mais pourtant aucun nom n’est inscrit sur aucun des sièges alors que toutes les places sont bien occupées par des assistants reconnus par les Surveillants comme apprentis francs-maçons, à leur place et à leur office c’est-à-dire là où il faut et prêt à faire ce qu’il faut.

En effet, par exemple, après une mise à l’ordre où chacun se met en position d’écoute active ou bien quand un Frère est intervenu les colonnes, le V M ne l’invite pas ou ne nous invite pas à reprendre nos places sous-entendu une place attitrée, bien précise mais bien de « prendre place » certes en fonction de notre rang, grade ou qualité mais de prendre la place, ce point de convergence, qui sera le plus propice pour mener à bien le chantier de la construction de notre temple intérieur.

« Prenez place mes frères » c’est aussi pour moi, un appel à ouvrir un espace différent, hors du temps. J’avais ressenti et exprimé cette impression d’être hors du temps, lors de mon initiation et aujourd’hui, à chaque tenue, cet appel à ouvrir un espace-temps différent est de plus en plus fort. Cette brèche en moi est une invitation à participer, ouvrir mon esprit et mon cœur et laisser la lumière y entrer. Je prends conscience que ce passage du monde profane vers le monde maçonnique est une alchimie, une transmutation de l’homme ordinaire en initié, une transition du profane au sacré, un voyage dans la tradition et à l’intérieur de moi-même.

Je sais aussi que ma place est intégrante, car la place qu’occupe le maçon n’a de sens et d’efficience qu’en regard de la place occupée par les autres F F. Il n’y pas de loge sans une communion et par voie de conséquence, je ne peux bâtir un Temple, ou me découvrir, sans l’autre, l’indispensable Frère qui me renvoie à un autre moi-même tout en étant le reflet d’une compréhension différente.

J’observe, écoute et me tais, et dans le silence, à ma place, je commence à comprendre ou du moins à avoir l’intuition de ce qui passe en loge et donc dans mon intériorité. Au final, dire que « Je ne sais ni lire ni écrire, et que je ne sais qu’épeler » c’est la reconnaissance de la modestie de mes connaissances car je dois découvrir par paliers successifs ce que je suis capable de comprendre et quelle place réellement prendre.

Cela ne signifie donc pas uniquement prendre une place physique, mais réellement prendre une place intérieure en harmonie avec l’univers et la magie des symboles définis dans le rituel. Cela implique d’aller très loin.

A l’image des trois colonnes qui ornent et soutiennent notre temple, je sais que je dois trouver un équilibre entre trois éléments de ma vie à savoir ma propre personnalité, c’est-à-dire, ce qui est au fond de moi ; ma vie familiale ou ma capacité à édifier un climat propice à la construction et au développement de mes proches et enfin la reconnaissance sociale, mon travail, ma participation à des associations, mon développement extérieur. Mais comme tout équilibre, si une branche est absente ou défaillante, l’édifice est rompu et le risque est de sombrer dans la négation de soi-même, le repli.

Il est indispensable, afin d’éviter cette chute, de solidifier cette pyramide composée de mon être, ma famille et mes relations. Pour cela je dois savoir ce que je vaux et donc savoir quelle estime j’ai de moi, à l’image de Marc-Aurèle dans « pensées pour moi-même », être capable de répondre à cette interrogation « Mon Ame, (…) quand seras-tu pleinement satisfaite de ton état ? (…) Quand seras-tu persuadée que tu as tout en toi ? ».

Savoir ce que je vaux c’est donc travailler sur ma pierre brute, la rectifier, la modifier sans qu’elle ne perde de sa particularité, de son originalité, mais réellement travailler sur le dégrossissement de moi-même, en m’attaquant à mes habitudes rassurantes, aux divers conditionnements que je peux avoir, c’est mettre en place une introspection afin de m’examiner, de me scruter, de me comprendre, c’est-à-dire de me regarder sans complaisance afin de réaliser un véritable retour sur moi pour corriger mes défauts et retirer le superflu.

C’est aussi savoir utiliser et maitriser mon fil à plomb en évitant qu’il vacille, oscille, dans tous les sens, c’est-à-dire apprendre à freiner ses oscillations désordonnées, perturbatrices, afin, sans cesse de recanaliser l’énergie qui veut s’échapper. J’ai compris que cet outil de construction, donne la verticale qui, à son tour, entraîne dans la construction de soi, la droiture, la certitude. Plus la raison s’affine, plus les oscillations diminuent et permettent la recherche de la ligne médiane idéale entre noir et blanc, blanc et noir : quête incessante du plus juste équilibre possible. C’est un principe unificateur de cohésion de l’être, qui résout le dualisme, car il est l’axe où se réalisent toutes les synthèses.

Prendre sa place, c’est aussi développer un rapport amical avec moi-même, fait d’exigence, car se réaliser ne dépend que de soi et de la tolérance que l’on veut bien y mettre. Cette estime est vitale, car ne pas s’estimer suffisamment, c’est se condamner à la résignation, à la soumission, à l’inhibition de l’action. Au lieu de chercher à me construire une vie meilleure, je risque de la rêver et de l’attendre. Or, je me suis aperçu que les plus grands regrets éprouvés au cours de mon existence ne concernent pas mes échecs, mais les actions que je n’ai pas osé entreprendre d’autant plus que généralement, aucune décision n’est à priori bonne ou mauvaise, c’est nous qui pouvons agir après coup pour qu’elle devienne bonne.

Enfin prendre conscience de soi et prendre sa place, c’est passer d’une conscience immédiate des choses, à une conscience qui se réfléchit, qui se pense pensant les choses. Prendre conscience de moi signifie que je diminue la distance qui se trouve entre ce que je suis au global, et ce que je pense avoir conscience d’être. C’est donc réduire ainsi la part d’inconnu en moi.

Cette place tant recherchée n’est-ce pas, dès lors, la conscience du Moi permettant de mieux me connaître, de me maîtriser et donc de me réaliser ?

Pour conclure, « Prends ta place mon Frère » c’est pour moi, partir de l’Univers vers l’Atome, c’est construire son Temple à partir de son Centre, c’est ne pas oublier l’épanouissement au profit de la médiocrité et c’est aussi comme l’a écrit le poète libanais Khalil Gibran « être voyageur et navigateur. Et tous les jours découvrir un nouveau continent dans les profondeurs de son âme ».

J’ai dit.

Accès réservé aux abonnés

Cet article fait partie de l’espace privé de L’Édifice.
Abonnez-vous pour accéder immédiatement à la plus grande bibliothèque maçonnique sur internet

  • Plus de 5 000 planches véritables
  • Issues de plus de 100 obédiences
  • Du 1er au 33ème degré
Déjà abonné ? Se connecter