Egalité et Justice Sociale
Non communiqué
Introduction
Vénérable Maître, et vous tous mes Frères en vos grades et qualités.
L’article premier de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 stipule :
« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales nepeuvent être fondées que sur l’utilité commune. »
Ceci ne laisse pas de soulever quelques interrogations. D’un côté, les hommes seraient égauxen droits et par nature, de l’autre, subsisteraient entre eux des différences, des distinctionssociales fondées sur l’utilité commune.
Qu’en est-il de l’égalité visée par la Déclaration des Droits ? Y aurait-il place pour plusieursconceptions de l’égalité ? Dans quelle mesure est-il possible d’envisager des distinctionssociales sans nuire à l’égalité principielle ? Quelle idée se faire de la justice sociale ?
A- Le concept d’égalité
Au plan ontologique :
Comme attribut de l’être humain, le concept philosophique d’égalité pose la valeur de tous les hommes comme étant égale. Ainsi comprise, l’égalité apparaît comme une valeur ontologique attribuée à l’être de l’homme.
La première proclamation officielle de l’égale valeur des êtres humains se trouve dans lepréambule de la déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique du 4 juillet 1776 :
« Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »
L’égalité dans ce texte est présentée comme une valeur permanente concédée à l’homme en raison de sa nature même, en l’occurrence de par sa création supposée. Notons aussi que l’égalité est posée en préalable aux autres droits fondamentaux que sont la vie, la liberté et le bonheur.
Au plan éthique :
Mais l’égalité recouvre aussi une dimension éthique, elle est une valeur relationnelle etsociale. Concernant le rapport à l’autre, elle commande à la solidarité et à la fraternité.
Considérer l’autre comme son égal, n’est-ce pas voir en lui un autre soi-même ?
Cette réflexion a pris corps avec Socrate qui généralisa le problème éthique en affirmant que ce qui est bon pour l’un doit également l’être pour l’autre placé dans les mêmes circonstances.
On ne peut dissocier cette façon d’envisager le lien social d’une perception unitaire du genre humain.
Au plan du droit :
Ce rapport d’égalité fixe les limites raisonnables à la liberté individuelle telle qu’envisagéepar le quatrième article des Droits de l’Homme de 1789 qui précise que :
« […] l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurentaux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. »
Ceci amène l’attention à se porter sur les liens tissés entre Droit et Egalité.
Nous avons évoqué l’aspect universel du principe d’égalité auquel les Déclarationssuccessives donnèrent la force des traités et des normes constitutionnelles. Il nous fautmaintenant envisager son application aux cas individuels.
Lors d’un entretien publié par la revue « Autrement » (N°102), Emmanuel Levinas confiait :
« Derrière les singularités uniques, il faut entrevoir les individus du genre, il faut lescomparer, juger et condamner. Subtile ambiguïté d’individuel et d’unique, de personnel etd’absolu. »
Comparer, juger certes, mais comment ? Avec quelle perpendiculaire asseoir notre jugement ?
Affirmer l’égalité entre les hommes n’est pas les confondre en une masse informe. Ici, il nousfaut écarter les théories mathématiques de l’égalité, qu’il s’agisse de théories géométriques ouarithmétiques.
Les tenants d’une égalité géométrique nous proposent de traiter également ce qui est égal etinégalement ce qui est inégal. Selon la sémantique platonicienne il faudrait donner à chacunen proportion de sa nature. Pour Platon comme pour Aristote, la nature des hommes est devaleur variable, il y a les citoyens, les barbares, les métèques, les femmes, les esclaves, lestravailleurs, les philosophes etc. On prend mieux la mesure de ce que signifierait alors« donner à chacun en proportion de sa nature ». Il s’agirait d’instaurer une politique injuste etdiscriminative conduisant à la xénophobie, au sexisme et l’apartheid.
Les partisans d’une égalité arithmétique prônent que tous soient traités en tous points de lamême manière. Il s’agit d’un refus de toute différenciation individuelle non moins dangereux.
Le calibrage égalitaire qui en résulte peut mener à la tyrannie et à la négation de la libertéindividuelle. D’un autre côté serait-il juste que celui qui se rend utile à la société soit rétribuéde la même façon que celui qui ne s’en donne pas la peine ? La dérive ne serait-elle pas alorsde pousser les individus vers une recherche du moindre effort mettant à terme la survie dugroupe en péril ?
Quoiqu’il en soit, le corollaire de toute égalité arithmétique est la substitution. Si deux termessont égaux mathématiquement, l’un prend indifféremment la place de l’autre au sein den’importe quelle expression. On sent l’aberration qu’il y aurait à appliquer cela au droit.
Prenons un exemple fourni par Emmanuel Dockes : lorsque Georges se marie avec Anne, ilne se lie pas à toute l’humanité. La singularité des êtres humains fait qu’ils ne sont pasinterchangeables. Emmanuel Dockes nous dévoile la supercherie propre à ce typed’argumentation mathématique et nous explique :
« En mathématiques, un objet est égal à un autre s’il en a toutes les propriétés. En droit, unindividu est égal à un autre individu, non parce qu’il en a toutes les propriétés, mais parcequ’il a avec lui un caractère commun, parce que, comme lui, il est un être humain. » (P.30)
Ce dernier aspect de l’égalité fonde la rétribution désignée sous le vocable de droitsfondamentaux dus à chaque individu en tant qu’il est homme au même titre que sessemblables.
B- Egalité et société
La réflexion sur l’égalité, élargie à une théorie sur la société, pose parfois commecontradictoires la justice sociale et l’efficacité économique.
La justice sociale appelle des arguments en faveur d’une reconnaissance de l’égalité face auxrisques et aux besoins fondamentaux.
L’efficacité économique avance des arguments pragmatiques et utilitaristes faisant fi desprincipes libéraux qu’elle qualifie de théoriques.
Revisitons les Droits de l’Homme de 1789 :
« Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »
Mais qu’est-ce que l’utilité commune ?
Avantage mutuel et utilité commune
Selon John Rawls, les hommes sont des personnes libres et égales et sont, en même temps,des individus égoïstes mus par leurs intérêts et indifférents à autrui.
Dans son ouvrage « Théorie de la justice » il met à jour l’antinomie fondamentale qui traversecomme un fil rouge toute organisation sociale :
« Bien qu’une société soit une tentative de coopération en vue de l’avantage mutuel, elle se caractérise […] à la fois par un conflit d’intérêts et par une identité d’intérêts. Il y a identitéd’intérêts puisque la coopération sociale procure à tous une vie meilleure que celle quechacun aurait eu en cherchant à vivre seulement grâce à ses propres efforts. Il y a conflitd’intérêts puisque les hommes ne sont pas indifférents à la façon dont sont répartis les fruitsde leur collaboration, car, […] ils préfèrent tous une part plus grande de ces avantages à uneplus petite. » (P.30)
John Rawls ajoute :
« Entre des individus ayant des buts et des projets disparates, le fait de partager uneconception de la justice établit les liens de l’amitié civique ; le désir général de justice limitela poursuite d’autres fins. »(P.31)
Si, comme le prétend Michel Terestchenko « La question de la justice concerne ladistribution des droits et devoirs de base et la répartition des avantages économiques etsociaux. » (P.115) les principes d’une juste coopération sociale seront fondés sur l’égalitédans l’attribution des droits et des devoirs. Les inégalités économiques et sociales ne sonttolérables qu’à deux conditions :
1. qu’elles soient attachées à des positions ouvertes à tous dans des conditions de justeégalité des chances.
2. qu’elles soient au plus grand avantage des plus défavorisés.
Une coopération équitable et utile entre des individus égaux prend pour fin l’obtention d’unavantage mutuel, c’est-à-dire réciproque.
L’avantage mutuel défini par John Rawls ne se rapproche-il pas de l’utilité commune viséepar les Droits de l’Homme en ce sens que c’est bien l’utilité commune qui procure l’avantagemutuel?
Le contrat social selon John Rawls et la réduction des inégalités
Une coopération équitable suppose encore des règles publiquement reconnues et des principesrationnels sur lesquels tous devront s’accorder de façon contractuelle.
La notion de contrat social mérite d’être précisée. Les engagements auxquels se réfère lecontrat sont hypothétiques et ne prétendent pas s’imposer comme forme de gouvernement. Lecontrat se réfère à des principes que tous accepteraient, placés dans une situation initialefictive décrite comme idéale.
Selon Rousseau, la société n’est pas une simple addition d’intérêts particuliers mais unensemble dans lequel les intérêts particuliers doivent pouvoir s’exercer librement. Aucuncontrat social, sans pour autant être permissif, ne saurait conduire à l’aliénation de la liberté
individuelle. Les règles communes doivent s’accorder dans l’expression d’une volontégénérale respectueuse de la justice.
John Rawls pense qu’ « une société qui satisfait les principes de la justice comme équité […]satisfait les principes mêmes auxquels des personnes libres et égales donneraient leur accorddans des circonstances elles-mêmes équitables. » (P.39)
Pour lui, « le mérite de la terminologie du contrat vient de ce qu’elle transmet l’idée que lesprincipes de la justice peuvent être conçus comme des principes que des personnesrationnelles choisiraient et [qui permettraient] qu’on peut ainsi[d’] expliquer et [de] justifier des conceptions de la justice. » (P. 43)
Or, John Rawls pose comme condition idéale d’établissement des règles sociales une position originelle fictive dans laquelle les joueurs du jeu constitutionnel jouent et acceptent des rangs sociaux différents, inégalement doués qu’ils sont. Cependant, les joueurs ne connaissent ni leur position dans la société, ni leurs capacités naturelles. Ils sont fictivement placés sous un voile d’ignorance.
Dés lors, la règle s’imposant à chacun consiste à optimiser ses avantages en situationd’incertitude. D’où deux règles pouvant servir de critère de décision :
1. La règle du maximum maximal dite « maximax » qui profite à la situation la plusavantageuse et tolère les plus grands désavantages au bas de la hiérarchie et les plusgrands avantages au sommet.
2. La règle du minimum maximal dite « maximin » qui réduit les désavantages de lasituation la moins favorisée. Elle favorise le plancher de la hiérarchie sociale et semblela plus appropriée pour le choix constitutionnel.
Il y a fort à gager que, placés sous le voile d’ignorance de la position initiale, la majorité des acteurs choisirait la règle du « maximin » qui s’avère être un choix rationnel de prudence en situation d’incertitude.
Le paradoxe mis en évidence est le suivant : ce qui mène au choix le plus équitable dans l’acceptation du contrat social serait l’usage de notre raison confrontée à une dose salutaired’ignorance. En effet, ce qui permet, par exemple, de fonder un système de sécurité sociale égalitaire et solidaire pour faire face aux aléas de la maladie provient de l’ignorance quechacun d’entre nous a de son propre devenir sanitaire. Qu’en sera-t-il, et nous n’en sommes plus très loin, lorsqu’il deviendra possible de prédire avec précision les risques génétiques quechacun a de développer telle ou telle pathologie ? La solution la plus sage ne sera-t-elle pasalors de supposer un voile d’ignorance afin d’éviter une prise en charge inégalitaire desrisques par les assureurs?
Si le concept de justice se retrouve à l’origine de toute organisation sociale, les conceptions decette justice divergent et font débat.
Selon John Rawls le concept de justice appliqué à la sphère sociale se définit comme «équilibre adéquat entre des revendications concurrentes » (P.36).
Plus délicate est la conception de la justice qui serait « constituée par un ensemble deprincipes [ayant] pour but de déterminer les éléments pertinents […] pour définir cetéquilibre. » (P.36)
Il est ici possible d’introduire les notions d’égalité précédemment esquissées afin d’endégager les conséquences concrètes sur la structure de base de la société, à savoir sur lesconstitutions politiques et sur les structures socio-économiques.
Voici l’opinion de John Rawls :
« L’idée intuitive que je propose ici est que cette structure [de base] comporte différentespositions sociales et que les hommes nés dans des positions différentes ont des perspectives devie différentes, déterminées, en partie, par le système politique ainsi que par les circonstancessocio-économiques. Ainsi, les institutions sociales favorisent certains points de départ audétriment d’autres. Il s’agit là d’inégalités particulièrement profondes. » (P.33)
Ce sont à ces inégalités de fait qu’il faudra s’attaquer afin d’établir une coopération équitableen s’opposant à la facilité de l’adage utilitariste du « plus grand bonheur pour le plus grandnombre » toujours au détriment d’individus sacrifiés.
C’est à propos de la réduction de l’inégalité de certains points de départ que l’on évoque lanotion d’égalité des chances. Pour remédier à ce type d’inégalités il arrive que des acteurs dumonde politique préconisent le recours à la discrimination positive.
Mais, la discrimination positive est-elle juste ? Doit-on faciliter l’accès à telle ou telle positionsociale au simple titre d’une appartenance à une catégorie sociale, à un sexe ou à unecommunauté donnée ?
D’autres encore envisagent au prétexte de l’équité, la mise en place d’un revenu universeld’existence. Mais n’est-ce pas là une façon de renoncer à une meilleure redistribution desressources. N’est-ce pas renoncer implicitement aux droits fondamentaux pour tous que sontle droit au travail, à la dignité, au logement et à l’instruction? N’est-ce pas capituler face à unprétendu déterminisme économique quand il ne s’agit que de choix politiques ?
Concernant la discrimination positive invoquée au nom d’une prétendue équité, il faut prendregarde à ce que l’égalité des chances ne devienne pas le substitut de l’égalité des droits quiseule fonde en raison la République indivisible, laïque, démocratique et sociale.
Si les hommes divergent par leurs conceptions de la justice, les plus raisonnables s’accordentà reconnaître que la justice est nécessaire à la coopération sociale qui seule permet la surviedu groupe en nous arrachant au « chacun contre tous ».
Naturellement, aucun modèle de société ne peut prétendre être parfaitement juste. Il n’en restepas moins indispensable d’œuvrer à la réduction des inégalités pour améliorer la conditionhumaine.
Conclusion
Au cours de cette étude, l’égalité a été abordée sous son aspect social et donc profane ; on nesaurait la confondre avec l’égalité fraternelle pratiquée dans nos temples. Cependant la devisede notre Ordre ne met-elle pas en évidence que les valeurs républicaines de Liberté, d’Egalité
et de Fraternité sont un reflet de nos principes universels. N’est-ce pas le rôle de la Franc-Maçonnerie que de rétablir l’Homme dans sa dignité partout où il se découvre dans les fers etsubissant les brimades?
Malgré l’apport des Lumières, l’homme reste en partie opaque à lui-même, une part de sadestinée lui échappe et demeure imprévisible. Nous ne maîtrisons pas notre devenir et cettepart d’ignorance participe comme notre raison à fonder notre égalité.
La démocratie suggère qu’il n’y a pas de justice sans équilibre, et que l’équilibre est atteintpar l’égalité.
Chez les athéniens, la justice était atteinte par l’égalité, elle-même fondée par la loi(isonomia) définie par le rejet de la tyrannie et le partage égal de la capacité à gouverner.
On voit ainsi combien justice et égalité ne peuvent aller l’une sans l’autre.
Depuis les Grecs, vingt cinq siècles environ se sont écoulés et nous sommes encore loind’avoir réalisé cet idéal. La tâche est immense et la pierre est à peine dégrossie.
J’ai dit vénérable Maître.
QUELQUES REPERES BIBLIOGRAPHIQUES
« Théorie de la justice » John RAWLS Essais Point
« Valeurs de la démocratie » Emmanuel DOCKES Dalloz
« Philosophie politique » Michel TERESTCHENKO (2 tomes) Hachette