Les trois mauvais compagnons
M∴ F∴ P∴
La légende d’Hiram,est unrécit mythique fondateur de la Franc-Maçonnerie moderne. Comme tout récit mythique, celui-ci s’adresse à l’intuition de chaque soeur et son enseignement doit être compris sur le mode analogique ; nous sommes dans le monde des symboles.
Je vais tenter d’approfondir ce que nous pouvons apprendre en méditant sur les circonstances mêmes du meurtre d’Hiram, et particulièrement sur ses auteurs, biens connus des maîtresses maçonnes et de quelques autres sous l’appellation de « mauvais compagnons ».
Réfléchissons d’abord sur les différents plans où l’on peut interpréter le récit. Le carré long appelé souvent improprement « pavé mosaïque » est un élément où se superposent diverses analogies : il représente aussi bien le Cosmos, que la Loge ou que l’individu lui même. Ce qui se passe dans la loge est de la même façon susceptible de renvoyer à des faits cosmiques, sociaux ou psychiques. Les trois meurtriers ont donc de nombreuses interprétations symboliques possibles. Nous allons en explorer quelques unes.
Au rite Écossais,le récit se fait sur le mode participatif, les récipiendaires jouant Hiram, et les trois maillets mimant les meurtriers,
La première interprétation de la légende se situe sur un plan astronomique, comme les interprétations des mythes des mystères païens. Hiram y représente alors l’être lumineux par excellence, le Soleil, et son meurtre suivi de sa résurrection font alors référence au déclin de l’astre du jour, de l’équinoxe au solstice d’hiver, et à sa renaissance après le passage de la porte du solstice. Les trois compagnons qui tuent Hiram sont alors les trois mois qui séparent l’équinoxe du solstice. Et l’on doit s’y reprendre à trois fois pour ressusciter Hiram comme l’on doit attendre quelques jours au solstice pour s’assurer que la durée du jour se met à augmenter. C’est en effet le moment où les variations de la durée du jour sont les plus lentes.
Sur le plan social, Hiram peut incarner l’ordre d’une société juste, ou l’organisation de la Franc-Maçonnerie telle qu’elle devrait être selon que l’on considère la société dans son ensemble ou l’Ordre maçonnique en particulier. Pour nous en tenir à ce dernier point, Hiram, le maître sans défaut, peut incarner un état idyllique de cet Ordre maçonnique. Cet état idéal est en butte aux entreprises perverses de membres de l’Ordre poussés par leurs passions. Les défauts les plus souvent retenus par les commentateurs sont l’ignorance,-l’ignorance est l’absence de l’intelligence du cœur- le fanatisme -qui est l’attachement passionné à une idée-et l’ambition ; cela se voit dans l’usage complètement dévoyé qui est fait des outils : devenus des armes, des instruments de mort, ils ont perdu leur qualité de symboles dans les mains de ces compagnons qui n’ont pas su en pénétrer le sens.; et nous savons par expérience que malgré nos efforts, ces défauts sont loin d’être absents de nos colonnes, et même de nos Orients. Le premier incarne l’ignorance, non pas celle des profanes, mais celle des Maçons qui devraient être instruits en leur qualité de Compagnons, initiés aux mystères de l’Etoile flamboyante. Il est convenu que le deuxième meurtrier représente le fanatisme mais non celui des ennemis extérieurs de la Maçonnerie. Les organisations sont menacées de maux intérieurs, que symbolisent les mauvais compagnons, fauteurs de la mort d’Hiram. Ceux qui mésusent de l’Equerre appliquent à autrui l’instrument de contrôle dont ils ne devraient se servir que pour s’assurer de la taille correcte de leur propre Pierre : se proclamant eux-mêmes justes et impeccables, ils s’imposent comme modèles.
Si la Franc-Maçonnerie doit se préserver, c’est d’abord de ses propres membres. Et ce n’est pas un hasard non plus si les mauvais « compagnons » sont figurés par les trois plus hautes autorités de la Loge : parmi toutes les soeurs, nous devons nous méfier avant tout de celles qui ont un pouvoir, car comme le dit Montesquieu, tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser, et cet abus se ferait au détriment de tout l’Ordre. Ce n’est pas un hasard non plus si ce sont les mêmes qui procèdent à la résurrection d’Hiram ; la Franc-Maçonnerie pourra demeurer pure si elle se choisit des chefs dignes de son idéal.
Le récit de la mort d’Hiram peut également s’interpréter sur un plan psychologique personnel : Hiram figure alors une partie de l’inconscient du récipiendaire, qui doit subir une dernière épreuve avant de devenir un initié accompli. Dans cette optique les trois compagnons ont un rôle tout à fait ambivalent : ce sont les passions auxquelles l’initié doit savoir résister pour parvenir à son accomplissement, et nous retrouvons ici l’ignorance, le fanatisme et l’ambition. L’ignorance représentée par la 2éme surv .°.dont le symbole est le fil à plomb et qui utilise la règle, le fanatisme représenté par la 1ère surv.°. dont le symbole est le niveau et qui utilise le levier et l’ambition représentée par la VM.°. dont le symbole est l’équerre et qui utilise le maillet.
Mais il faut bien constater que ces meurtriers ont aussi un rôle de sacrificateurs, car c’est par une mort et une résurrection rituelles que la Compagnonne devient une nouvelle Maîtresse : sans sacrificateur, pas de sacrifice. Leur présence est donc indispensable. Par ailleurs il faut remarquer que les trois compagnons n’accomplissent pas leur forfait n’importe où : ils attendent le Maître chacun à une porte. Or dans les récits mythiques, le rôle des différents « Gardiens de la Porte » que l’on peut rencontrer est double. Ce sont souvent des monstres terribles qui empêchent le passage, ce sont aussi et en même temps des initiateurs qui, par les épreuves qu’ils font subir, permettent au héros de poursuivre son voyage. C’est ainsi qu’on peut aussi considérer les trois compagnons. En infligeant au récipiendaire une mort successivement physique (un coup au côté droit), puis affective (un coup sur le côté gauche) et enfin psychique (un coup sur la tête), ils permettent au Compagnon de se dépouiller complètement du vieil homme qui est en lui pour pouvoir renaître sous la forme d’un nouvel Hiram, le Maître Idéal. Dans son combat contre les passions destructrices, le récipiendaire doit d’abord mourir afin de renaître dans un nouvel état de pureté, exempt des défauts qui l’empêcheraient de continuer son chemin initiatique. Et ce n’est pas encore une fois un hasard si les acteurs qui ont mimé les assassins sont les mêmes qui font revivre le nouveau Maître, pas un hasard non plus si ce sont les trois qui dirigent la Loge. Cela veut peut être aussi nous dire que l’apprentissage et le compagnonnage sont des épreuves préparatoires à cette mort d’Hiram à la fois redoutée et nécessaire, et que ces mêmes épreuves donnent une base pour servir à la construction psychologique du nouveau Maître.