Le Miroir
#3155007
Le Miroir
F∴ H∴
Vénérable Maître, Très Respectable Frère, et vous tous mes Frères et mes Sœurs en vos grades et qualités,
Lorsque j’ai choisi le thème du miroir pour cette première planche, je ne mesurais pas l’immensité du sujet. En sont arrivés ces jours de doute tels que chantés par Grand corps malade : « Alors je regarde dans le miroir et je contemple mes erreurs et tous ces regards sans espoirs dans mon rétroviseur. Ces quelques mains qui se tendaient et que je n’ai pas rattrapées ».
Face à un tel travail, toute la difficulté est de savoir par où commencer à tailler la Pierre brute. Parlant du positionnement de l’Equerre et du Compas en Loge, PLANTAGENET nous dit « au grade d’Apprenti, l’Equerre couvre les deux branches du Compas, indiquant qu’à ce grade on ne peut demander au néophyte que sincérité et confiance, conséquences naturelles de la droiture et de la rectitude ». J’en déduis, qu’en néophyte, il me revient d’abord de définir le miroir.
Alors, qu’est ce qu’un miroir ?
Selon le Robert, le miroir se définit comme « une surface polie qui sert à réfléchir la lumière, à refléter les images ». C’est également au sens figuré « ce qui offre à l’esprit l’image des personnes, des choses, du monde ».
Le miroir est un symbole ambivalent. Selon son orientation, il peut être à la fois source de progrès ou d’enfermement. D’un côté, il peut être la manifestation de l’amour propre, de la vanité, de l’orgueil ou de l’illusion. Tel est le cas dans le mythe de Narcisse ou dans Blanche Neige. D’un autre côté, il est l’attribut de la vérité, de la prudence et de la connaissance de soi. Par exemple, au Sénat, les sièges situés dans le salon Victor Hugo, et qui datent de l’Empire, comportent tous un serpent se regardant dans un miroir pour symboliser la sagesse qui doit régner dans les travaux parlementaires de la Haute assemblée.
Face à un objet si ambivalent, mais dans une démarche sincère et confiante, il revient au néophyte que je suis de chercher maintenant la présence du miroir dans ma démarche maçonnique. Trois représentations me viennent à l’esprit. Je vous propose de les aborder successivement :
üLa première, c’est le miroir du Cabinet de réflexion ou la traversée du miroir ;
üLa seconde, c’est le miroir de l’initiation ou l’invitation à la métamorphose ;
üLa troisième, c’est le regard de mes frères et sœurs ou le travail sur soi.
I. Je vous propose donc d’envisager, dès à présent, la première représentation du miroir, à savoir le miroir du Cabinet de réflexion ou la traversée du miroir.
Si l’on examine les symboles du Cabinet de réflexion, on y retrouve trois symboles de nature intellectuelle : il s’agit du miroir, du crâne et du testament.
Le miroir est placé dans le Cabinet de réflexion pour signifier la recherche de connaissance de soi et l’introspection. Il est aussi un rétroviseur permettant au postulant une rétrospection sur son histoire personnelle. Comme le testament, il doit nous inviter à remonter vers notre passé, à peser le bien et le mal dans nos actions passées.
Le miroir permet au postulant de porter une réflexion sur l’alpha et l’oméga de son existence.
Tout d’abord, il va s’interroger sur l’oméga, c’est à dire le terme de son existence. Il y sera naturellement conduit avec la présence du crâne dans le Cabinet de réflexion. Crâne qui lui rappelle que sa fin peut être très proche. Le postulant porte alors un regard vers un « au-delà », vers « l’autre côté du miroir ».
Ensuite, il va se remémorer l’alpha, c’est à dire son origine : il regarde son image. Elle est le reflet d’un passé révolu. Le miroir n’est que le révélateur de notre vieillissement. Qui ne s’est pas désolé devant son miroir en constatant qu’il avait moins de cheveux, des rides ou des pâtes d’oie autour des yeux ? On a presque envie de briser ce miroir pour exprimer la haine qui habite notre cœur à la pensée d’une jeunesse envolée à jamais. Eh oui, le miroir n’est qu’un révélateur. On ne marchande pas avec un miroir. Il n’est pas question de retrouver nos 20 ans, mais d’en tirer parti. De nous accepter tel que nous sommes.
Dans le Cabinet de réflexion, c’est la mort qui attend le postulant. Car sans mort, il n’est point de résurrection. Et toute mort est précédée d’une récapitulation de l’état que l’on est en passe de quitter. Dans la Grèce antique, l’épreuve d’initiation au cours de laquelle l’impétrant était appelé à faire retour sur lui-même pour être admis à contempler la divinité s’appelait « auto-psie », ce qui signifiait : « regard porté sur soi-même ».
Passer de l’autre côté du miroir, c’est effectivement mourir. Mourir partiellement, temporairement et recommencer à vivre mais différemment. Traverser le miroir est une manière de réunir les deux versants de l’être : celui des apparences extérieures et celui du temple intérieur. Traverser le miroir, c’est aller au-delà de ce que l’on est au présent dans une perspective de construction de soi.
Traverser le miroir, c’est quitter le miroir du Cabinet de réflexion pour être confronté au miroir de l’initiation.
II. Maintenant, je vous propose donc d’aborder la seconde représentation du miroir, à savoir le miroir de l’initiation ou l’invitation à la métamorphose.
Rappelons nous notre initiation. C’est juste après avoir reçu la Lumière que le Vénérable Maître proclame : « nos ennemis ne sont pas toujours devant nous, ils nous guettent souvent dans l’ombre. Retournez-vous ». Et c’est mon visage que je vois se refléter dans un miroir.
Ainsi, le miroir me livre l’image de mon pire ennemi : moi-même, siège de mes passions et de mes défauts. Sur le moment même, je ne saisi pas nécessairement la force du symbole ; puis, avec le recul, je suis glacé d’effroi. En effet, dans ma démarche maçonnique, je suis mon pire ennemi qui guette dans l’ombre. C’est la preuve que le miroir révèle une image qui n’est pas nécessairement celle que nous voudrions voir. Elle est ainsi. Le miroir nous rappelle aussi qu’il ne faut pas rendre les autres responsables de nos erreurs et de nos fautes.
Le miroir est un élément majeur de la connaissance de soi. Edmond GLOTON, dans son instruction maçonnique aux apprentis, écrit que le premier devoir de l’Apprenti « est celui du dégrossissement de sa Pierre brute, c’est-à-dire vaincre ses passions, combattre ses défauts afin de tendre de plus en plus vers la perfection ». Il poursuit en rappelant à l’Apprenti le précepte « Connais toi toi-même » et il ajoute : « tel est l’ordre impératif qu’il devra avoir toujours présent à l’esprit, qui devra conditionner toute sa vie ».
Le miroir invite donc à une descente en soi, à une introspection consciente, à la rectification de nos défauts et à sa conséquence qui est l’évolution des individus. Sans miroir, seule règnerait la matérialité de l’existence. Sans miroir, nous ne serions pas en mesure d’accepter notre propre image et d’être capable de la rectifier. C’est la preuve que le miroir de l’initiation peut également offrir une satisfaction profonde : l’amélioration de soi.
C’est cette même satisfaction que j’ai retrouvée, le jour de mon initiation, lorsque je me retourne une seconde fois et que je retrouve le regard bienveillant de ma marraine. Preuve que le miroir s’exprime aussi dans le regard de l’autre.
III. Nous en arrivons à la troisième représentation du miroir, à savoir le regard de mes frères et sœurs ou le travail sur soi
Dans la démarche de connaissance de soi et de rectification, le miroir ne nous livre qu’une approche partielle et variant en fonction de ce que l’on cherche à y voir. L’usage du miroir ne permet de se connaître totalement, tout en sachant qu’il n’existe ici bas aucune manière de se connaître totalement.
D’où l’importance du travail en Atelier. Sans le regard de l’autre, on ne connaîtra de soi que ce que l’on veut voir et savoir. Sans le regard de l’autre, nous demeurerons dans un état d’illusion. Sans le regard de l’autre, il n’est aucune rectification possible.
Dans le Cabinet de réflexion on peut trouver la sentence suivante : « Si tu crains d’être éclairé sur tes défauts, tu seras mal parmi nous ». A titre personnel, je regrette de ne pas avoir pu la retrouver dans notre Cabinet de réflexion. Cette sentence est le pendant de ce miroir représenté par le regard de mes frères et sœurs. Elle invite à la connaissance de soi dans le travail de l’Atelier et à la rectification permanente de nos défauts. Au grade d’apprenti, l’Equerre est sur le Compas symbolisant que la Matière domine l’Esprit. Or, c’est ce travail de rectification de nos défauts qui permettra peut être un jour que notre « Esprit survole la Matière et la transcende ». Mais, comme le rappelle Jules BOUCHER, « n’oublions pas que le Compas seulement ouvert à 45 ° indique que la domination de l’Esprit sur la Matière n’est que relative ». En effet, la lutte de l’Esprit sur la Matière est une lutte interminable dans laquelle il faut impérativement empêcher que la Matière l’emporte sur l’Esprit.
En conséquence, à l’inverse de ce que pouvait penser Jean-Paul SARTRE, l’enfer ce n’est pas les autres. Bien au contraire, c’est le regard de mes frères et soeurs dans l’Atelier qui me permettra ce travail sur moi indispensable pour acquérir les vertus maçonniques et les vivre dans le monde profane.
Comme nous le rappelle les instructions au premier degré, un franc maçon est un homme libre et de bonnes mœurs. Cela signifie qu’il est débarrassé de tout préjugé, qu’il considère les humains d’après leur valeur morale et qu’il évite toute action préjudiciable à autrui.
Et comment sait-on que l’on est franc-maçon ? Non pas parce que l’on a passé les épreuves de l’initiation. Encore moins parce que l’on a bien travaillé WIRTH, MAINGUY, PLANTAGENET ou BOUCHER. On est franc maçon parce que nos frères et sœur nous reconnaissent comme tel. C’est leur regard sur notre travail personnel et notre vie qui permet de qualifier notre état maçonnique. C’est donc avec l’autre qui est mon frère et grâce à son regard que je peux travailler ma pierre brute.
A l’issue de cette planche, il me reviendra de remplir un autre devoir de l’apprenti, à savoir observer le silence en tenue. Comme le rappelle Edmond GLOTON, l’apprenti doit comprendre que la méthode de travail maçonnique ne s’apprend pas en un jour et que pour pouvoir prendre part aux discussions il lui faudra être bien maître de lui. Pour n’apporter aucune passion dans les débats, il lui faudra avoir une pondération qui ne peut s’acquérir qu’avec le temps. Preuve une nouvelle fois que le travail maçonnique est d’abord un travail sur soi, une connaissance de soi pour enlever à la pierre brute toutes ses rugosités. Il me reviendra alors de contempler un autre miroir présent dans ce temple : il s’agit de la voûte étoilée. Symboliquement, elle incite non pas à la rêverie mais à la méditation. Comme mes frères et sœurs, elle invite à la progression spirituelle.
Pour l’apprenti que je suis, dans la sincérité et la confiance, le chantier est à l’œuvre sous le regard fraternel des frères et des sœurs de notre Atelier. Minuit va bientôt sonner, ce sera l’heure du repos. Le Vénérable Maître va fermer nos travaux et nous inviter à rejoindre le monde profane. A ce moment là, le second surveillant nous dira : « Que la joie soit dans les cœurs ». Ne croyez vous pas que c’est cela le salaire de l’apprenti ?
J’ai dit.