Le Pavé Mosaïque
Non communiqué
Pour ma première planche tracée
devant vous, je vais avoir le bonheur de parler du pavé
mosaïque. En effet, s’il est un sujet riche
d’évidences autant que de non dits,
c’est bien celui-là !
Pour dégager toute la symbolique de cet
élément essentiel du Temple, nous allons chercher
en premier lieu son origine historique. Ensuite, nous
l’étudierons plus en détail de
façon à en dégager les deux
éléments forts que sont sa structure et ses
couleurs.
Pourquoi ce pavé ? Si l’on remonte
aux origines de l’homme, il semble que le lieu de culte a
toujours eu besoin d’être
différencié et que, dès les
premières cavernes cultuelles, le sol nu ou le rocher
dégagé de toute trace de
végétation ou de pollution ont
été une constante essentielle.
Quand l’homme vivait encore sur la terre battue, Dieu avait
droit au sol pavé. En Afrique, en Asie, les
cérémonies traditionnelles se pratiquent sur la
terre battue et balayée, et dans toutes les religions du
monde, la pierre sacrificielle ou l’autel conservent ce
besoin de propreté, d’isolement et de
démarcation.
Au-delà de la simple limitation de
l’espace sacré, le revêtement du sol
représente également une coupure qui isole des
profondeurs de la terre. Il sépare les profondeurs
infernales où règne le démon, des
cieux où règnent le soleil et le Dieu
Créateur.
Ce pavé fixe de nos civilisations occidentales sera
d’ailleurs nomadisé dans les tapis de
prières islamiques indispensables dans le désert.
Si l’on remonte aux origines
opératives, les loges où officiaient les
bâtisseurs de cathédrales étaient-elles
carrelées ? Si la réponse n’est pas
essentielle, la vocation utilitaire de ce pavement ne fait aucun doute.
Facile d’entretien dans ce lieu de passage, aux couleurs
neutres et sans ostentation, il assure également une
fonction essentielle de surface quadrillée pour les croquis
et esquisses réalisées à la craie,
à même le sol. La loge est, en effet à
cette époque, la salle commune où les compagnons
sont logés et nourris.
Les premières loges spéculatives
étaient réunies dans ces mêmes auberges
ou loges, puis leur essaimage a rendu nécessaire de
matérialiser l’espace sacré par une
représentation de ce même pavement en le dotant
d’une origine symbolique dans le Pavé du temple de
Jérusalem. Le tableau de loge, comme le tapis de
prière, représente ainsi le temple
ramené à sa plus simple expression.
Pavé, et non carrelage, il est formé de pierres taillées et non de céramiques moulées : En cela même, c’est déjà un symbole maçonnique. Il ne semble pas innocent ce choix qui privilégie l’une des formes les plus parfaites de la taille. Quel travail prodigieux devait réclamer chaque pavé, coupé d’équerre, aux dimensions exactes au millimètre près, parfaitement plan, poncé et poli comme un miroir. Il représente alors l’aboutissement exact de l’oeuvre maçonnique et, chacun à sa place, parfaitement joint, devient Temple Universel.
Mosaïque, sa définition est donc une
juxtaposition d’éléments de diverses
couleurs formant par leur assemblage une sorte de peinture. Notre
damier noir et blanc en devient alors la forme la plus
épurée. Si la mosaïque classique
éclate en feu d’artifice multicolore, quand les
couleurs se fondent et s’imbriquent, c’est le noir
et le blanc qui les contiennent toutes. De même, quand les
éclats disjoints se rapprochent pour former la plus
complète continuité, c’est le
carré qui est la plus parfaite unité de base.
Ses dimensions vont de l’Orient à
l’Occident, du Midi au Septentrion, du Zénith au
Nadir. Le pavé mosaïque se veut donc universel. Cet
assemblage parfait de pavés aussi contrastés que
peuvent l’être les hommes
s’étend sans frontière dans les quatre
directions géographiques pour unir
l’humanité par delà les couleurs de
peau, les pays et les nations, les religions et les
idéologies politiques.
Il reste pourtant deux dimensions que seul l’esprit pourra voir :
• Le Nadir qui nous uni au monde des morts et de la terre, marquant ainsi notre union dans l’humanité passée, nos racines, prolongement de nos pieds. La terre n’est-elle pas faite de poussière, celle-là même que nous sommes et vers laquelle nous retournerons ?
• Le Zénith qui nous unit à l’univers et à son Grand Architecte, prolongement de notre tête que l’on a parfois dans les étoiles.
Dès lors, il est hors de question de fouler
aux pieds un tel lieu qui est à la fois l’Univers
et la perfection de son Créateur, encadré de ses
piliers que sont la sagesse, la force, la beauté et la
recherche de notre propre place dans cette construction. Notre but
ultime n’est-il pas d’être, un jour, le
quatrième pilier !
Sa structure géométrique contient
l’essentiel des symboles maçonniques :
• Le trait droit, c’est la règle qui permet l’alignement des pierres formant les murs. C’est le symbole de la rectitude, de la ligne de conduite maçonnique. Le premier devoir du maçon est en effet de fuir le vice et de pratiquer la vertu.
• L’angle droit, c’est l’équerre qui permet la taille en vue d’une cohésion parfaite du monument. C’est le symbole de la pensée droite, sans détour, véritable signe de reconnaissance du franc-maçon.
• Les intervalles réguliers forment les divisions qui se retrouvent sur la règle. Ils symbolisent la mesure, l’alternance du temps, des heures et des jours…
• L’horizontale, c’est le plan ou se situe le pavé, le niveau. Il marque la frontière entre le Zénith et le Nadir, c’est le niveau du présent, le niveau de l’homme.
• La perpendiculaire
n’apparaît pas, mais les trois colonnes qui en
marquent les angles en sont la représentation.
L’égalité des
côtés relève aussi de la perfection
géométrique humaine opposée
à la perfection des formes courbes de la création
; soleil, lune, terre, atomes sont ronds, mais l’homme
occidental, à son échelle, utilise la droite
mieux adaptée à son système de
pensée, contrairement à l’oriental dont
le Taï-ki (symbole du yin et du yang) est rond.
Ses deux couleurs sont formées de toutes les autres. Elles
ont ceci de remarquable qu’elles n’existent pas par
elles-mêmes, mais parce que toutes les autres couleurs
existent.
Ce sont des couleurs absolues que nous ne pouvons qu’imaginer
: oui, plus blanc que blanc, ça existe ! Nos yeux ne verront
jamais au-delà d’un gris très clair ou
très foncé. La symbolique est donc forte,
puisque, comme le divin, ce sont des couleurs infinies !
• Le noir est la nuit et le froid, mais en
captant les rayons énergétiques il peut devenir
chaud ! Alors que le blanc est le jour et le chaud, mais en
réfléchissant les rayons
énergétiques, il garde le froid !
• Le noir est obscurité, mais dans
l’obscurité jaillit la lumière ! Tandis
que le blanc est lumière, mais la lumière aveugle
et ne permet pas la vision des étoiles !
• Le noir est le Nord que la neige illumine, le blanc est le sud qui recherche la fraîcheur de l’ombre.
• Le noir est le drapeau de l’anarchie, donc du désordre, mais idéalisée l’anarchie est le système social le plus élaboré vers lequel tend toute démocratie, tandis que le blanc est le drapeau de l’ordre, mais la domination des uns crée l’esclavage des autres.
• Le noir est absence de couleur réfléchie, donc mélange de toutes les couleurs, le blanc est somme de toutes les couleurs réfléchies, donc absence de couleur.
• Le noir est couleur de deuil, le blanc est couleur de vie.
• Le noir est le mal, le péché, le côté obscur de notre âme, le blanc est le bien, la sainteté, le côté lumineux de notre âme.
• Le noir est le tumulte, la guerre et la tristesse, le blanc est le silence, la paix et la joie.
• Le noir est le Yin, le blanc est le Yang.
Entre les carreaux, il y a aussi le joint. Il est
l’élément primordial du pavement.
Ni blanc, ni noir, il apporte la cohésion aux carreaux de
couleurs opposées mais n’a pas de
matérialité.
Invisible, il est en réalité le chemin du
maçon. Dans cette dualité constante entre le bien
et le mal, les bons et les m a u vais moments, les satisfactions et les
peines, les bonnes et les mauvaises actions, le profane traversera sa
vie chahuté entre les pavés blancs et noirs
qu’il franchira, le saint cherchera la diagonale qui lui
permettra de rester sur les pavés blancs, le
démoniaque recherchera la diagonale noire.
Le maçon, en revanche, choisira le joint qui
réconcilie les deux aspects de notre monde, dominant les
zones obscures et tirant profit des zones de clarté.
C’est le chemin de la vérité et de la
sagesse, où il n’y a pas lutte entre les
extrêmes, mais au contraire maîtrise et
apprivoisement des deux facettes d’un même infini.
Et c’est cette voie que prend l’apprenti quand il
fait son premier pas. Le pied gauche, celui du coeur, est
dirigé vers l’orient source de lumière,
le pied droit, en équerre, reprend appui entre chaque
pavé après l’avoir balayé.
Ainsi, donc, le pas de l’apprenti prend son sens : toujours
orienté vers le delta rayonnant, bien calé de
niveau, glissant sur les zones d’ombre et de
lumière dans un égal équilibre.
En résumé, nous pourrons dire du pavé mosaïque que :
• C’est un assemblage parfait en régularité et en alternance…il donne une image unique, composée de carreaux noirs et blancs alternés à l’infini, de lignes jointives sans épaisseur, de lignes visibles en diagonales, complètement équilibrée.
• Il peut représenter un tissu, une natte, symbole de l’isolement vis à vis de la terre et de ses salissures, empêchant la prise de racine et offrant ainsi une possibilité d’élévation.
• Il est réconciliation dans le divin des deux extrêmes que sont les ténèbres et la lumière, le bien et le mal, Dieu et le Diable, l’infini négatif et l’infini positif des mathématiciens qui ne sont qu’un au bout du compte.
• Il permet à chacun de trouver son chemin dans la liberté divine, qu’il soit erratique, maçonnique, saint ou diabolique. Vitriol ne signifie-t-il pas qu’il faut descendre au fond du gouffre noir qui est en nous pour y trouver la lumière divine, tout comme ces criminels condamnés par la justice qui, dans l’antichambre de la mort, ont trouvé la foi après des années d’introspection forcée sur leur acte criminel ? La lumière est dans le noir et l’aveuglement vient parfois de la lumière !
Le pavé mosaïque est donc, à la fois le temple, l’univers, l’humanité, notre vie et le chemin qui nous mène vers le Grand Architecte De L’Univers dans la maîtrise des passions et de la vie sociale.
J’ai dit, Vénérable Maître !