Fraternité et complaisance
Non communiqué
Lorsque
les hommes se disent frères, c’est parce
qu’ils appartiennent à une même
famille de sang, ou alors qu’ils se sont
assemblés, en s’inventant une
ascendance symbolique commune, pour fonder sur le plan mythique, leur
sentiment
d’une identité collective. Les premiers
chrétiens se sont dits frères, en
référence au Dieu des Hébreux, devenu
pour eux, le « Père » de
toute l’humanité. Les francs-maçons ont
eux aussi, une filiation mythique,
fondée symboliquement sur la légende
d’Hiram. Mais plutôt que de gloser sur la
réalité existentielle de ce qu’on
appelle la « fraternité » il
est préférable de se demander pourquoi les
francs-maçons se sentent en
maçonnerie « comme en famille » et sur
quel fondement,
lorsqu’ils rencontrent un autre maçon qu’ils ne connaissent
pas, ils vont
s’appeler « mon frère« .
De
l’extérieur, on pourrait dire que la
fraternité maçonnique désigne une
sorte de
contrat moral unissant quelques élus qui se reconnaissent
par des signes
déterminés et qui ont
décidé, au-delà des distances et des
distinctions
habituelles de la société, de
s’entraider et de se tenir les coudes. S’il en
était ainsi, la franc-maçonnerie ne serait
qu’un clan comme un autre et parmi
d’autres. Or l’essence du clan, c’est la
violence et c’est toujours, sous une
forme ou une autre, une alliance des uns contre
les autres. Nietzsche
l’a bien vu, lorsqu’il dit, dans son Zarathoustra « Et
lorsque vous
êtes quatre qui se réunissent, il faut
qu’il y ait quelque part un cinquième
qui meure ».
Dans le monde profane, on dit parfois qu’il en serait ainsi
de la
fraternité
maçonnique et certaines pratiques, très
minoritaires
quoique très médiatisées,
pourraient parfois sembler donner raison à cette
légende.
Mais les
francs-maçons savent, eux, qu’en profondeur, le
lien qui
les unit n’est fondé
ni sur l’intérêt ni sur la complaisance,
qu’il
n’est donc pas un lien clanique
mais un lien initiatique, c’est à dire
fondé sur le
travail personnel et
collectif, intérieur et dialogal, d’hommes qui ont
touché du doigt, qui ont
touché de l’âme, cette
vérité
fondamentale, à savoir que la fraternité
n’est
jamais un acquit, mais qu’elle reste toujours un pari.
Bien des mythologies commencent par l’histoire de deux frères : Caïn et Abel, Romulus et Remus et ces histoires tournent souvent mal et aboutissent au fratricide. Elles nous montrent qu’il est bien difficile de coexister et nous rappellent que chacun de nous est un peu comme un aîné pour qui le monde s’écroule le jour où il doit le partager avec un frère cadet. Prendre conscience de l’autre, de sa légitimité à être lui aussi, c’est forcément déchanter, mourir même, symboliquement. Car c’est abandonner la toute puissance de notre désir. Et oser appeler un homme son « frère », c’est lui signifier qu’on est prêt à accepter cet abandon et à travailler avec lui, pour que de cette acceptation vécue puisse naître un élargissement de notre conscience. Ce qui implique que le travail maçonnique sur soi-même est indissociable de la fraternité.
Aussi, dissocier la fraternité de la notion de travail, réunir régulièrement des frères en dehors du travail en loge, comme cela se passe dans les fraternelles, ou dans certaines associations maçonniques, ou dans certains dîners en ville, est très souvent porteur d’une lourde ambiguïté et d’un risque réel de régression vers le clan. Les francs-maçons doivent prendre garde à tout ce qui peut les amener à se considérer comme une puissance, à nouer des alliances avec d’autres clans, d’autres puissances, qui dégénèrent inéluctablement en confusion.
Il y a risque de régression au niveau du clan, lorsque trop d’interrelations, d’interconnexions, lie l’ordre maçonnique à l’ordre politique. Chaque maçon est libre et a le devoir d’adhérer aux mouvements de son choix. Mais si les francs-maçons sont souvent avisés pour écarter les idéologies et les éléments incompatibles avec leur engagement, ont-ils toujours bien évalué le danger d’une trop grande proximité avec des mouvements ou des partis politiques qui pourraient avoir, en apparence, un discours proche du leur ? Car avec la meilleure volonté du monde, lorsque la double appartenance atteint une certaine masse critique, lorsque les discours deviennent trop convergents, il peut arriver que l’on ne sache plus si l’on doit dire « Bonsoir mes frères,« ou « Salut camarades » et qu’il devienne très difficile de spécifier ce qui dans une relation est réellement d’ordre maçonnique, c’est à dire initiatique. Alors peut s’instaurer, à la place de la fraternité maçonnique, la complaisance de ceux qui cherchent moins à se poser des questions les uns aux autres, qu’à simplement faire alliance avec les uns contre les autres, en vue de défendre des idées ou des intérêts communs.
Parmi les pouvoirs qui dirigent la société profane, il n’y a pas que les partis politiques et l’Etat. Il y a également l’argent, qui est devenu une puissance à part entière. Or il existe parfois, entre les relations socioprofessionnelles et économiques d’une part, et les relations que doivent entretenir les frères dans le temple d’autre part, une confusion telle que l’on ne sait plus toujours très bien si c’est la fraternité vécue en loge qui rapproche les maçons pour travailler ensemble dans le monde profane ou si c’est un intérêt qui se cache derrière ce qui ressemble parfois un semblant de fraternité. S’habituer à faire des affaires avec des frères et mettre en sommeil sa vigilance, c’est s’exposer tôt ou tard à tomber dans l’affairisme. Cette situation, pour aussi rare qu’elle soit, ne constitue pas une hypothèse d’école et représente bien un risque réel.
Voilà, mes frères, ce que j’ai, non pas sur le cœur comme une rancune, mais dans le cœur comme un élan de réelle fraternité envers vous, en excluant toutefois tout sentiment d’autosatisfaction collective. Car nous sommes tous responsables des aliénations de la fraternité maçonnique. Tous ! Y compris ceux qui considèrent à juste titre qu’ils n’ont rien à se reprocher vis à vis des liens entre la politique et la maçonnerie, entre l’argent et la maçonnerie ! Car même lorsque nous ne sommes pas coupables, nous sommes responsables, si nous pensons que, dans le Temple, notre relation se situe au-delà des limites du droit.
Un jeune prophète juif d’il y a bien longtemps a dit « Rendez à César ce qui est à César et rendez à Dieu, ce qui est à Dieu » – si vous y croyez, bien sur … Voici une belle définition de la laïcité. J’y ajouterai « Rendez à l’argent ce qui est à l’argent, c’est à dire ce qui relève des contingences économiques que chacun de nous doit assumer, au quotidien. Mais pour mériter d’être digne de pouvoir être appelé mon frère en maçonnerie, rendez à la maçonnerie ce qui est à la maçonnerie, et qui n’appartient ni à César, ni à Dieu, ni à l’argent. Et, exigez la même chose de vos frères, sans complaisance ».
par Eusthènespublié dans : Franc-maçonneriecommunauté : Franc-maçonnerie