La Mort #3159007

Mourir cela n’est rien !

Auteur:

C∴ B∴

GODF
Loge:
Non communiqué

Un de mes plus anciens souvenirs est celui d’un enterrement. Je ne sais plus de qui. Certainement un quelconque Yvan Yvanovitch. Mais je me souviens fort bien de l’endroit. Il faut dire que j’y suis retourné bien des fois par la suite. C’était au cimetière russe de Sainte Geneviève des Bois. En fait je ne me souviens pas de l’enterrement lui-même. Je me rappelle d’une course sous la pluie, j’avais une veste à rayures blanches et bleues et ma main dans celle d’un adulte, ma mère ou mon père je ne sais pas, peut-être quelqu’un d’autre, quelqu’un qui ne court plus dans les allées du cimetière mais qui dort en dessous. J’avais quel âge ? trois ans peut-être…

Il pleuvait. J’imagine que c’était l’automne. Les russes aiment bien mourir en automne ou alors en hivers mais que si il y a de la neige. Les russes faut que ça soit romantique, esthétique et pas pratique. Pour mourir comme pour le reste. Bref nous courrions sous la pluie jusqu’à la maison où, près d’un poele, nous attendait un samovar fumant et quelques gâteaux secs. Enfin les gâteaux peut-être que y en avait que pour moi, l’enfant, peut-être que je les ai inventé après, mais le samovar j’en suis sûr, il doit encore y être. Je me souviens de ce moment. Je me souviens d’une dame. Je ne sais plus qui c’était. Je me souviens de son odeur. Une odeur de crème pour la peau, de gâteau et de gentillesse. Elle était ronde comme une matriochka. Elle parlait doucement dans cette langue qui est un chant. Un chant d’amour. Un chant qui au fur et à mesure que j’avance en âge se fait plus sourd, plus profond, plus grave. Un chant dont j’oublie de plus en plus les paroles mais dont les vibrations sont toujours présentes, là près du cœur. ????? ????? ??????

Petit j’ai vécu avec un mort à la maison.

Ma mère, russe ukrainienne, avait un père, mon grand-père donc, d’origine allemande. Il n’en fallait pas plus pour être déporté en Sibérie en 1944 sous l’aimable régime du petit père des peuples. Il me faudrait beaucoup de temps pour raconter en détail comment mon père, presque curé, aumônier en Allemagne ramena en France ma mère et ma grand-mère. Mon père épousa ma mère, lui fit trois enfants, apprit le russe et laissa ma grand-mère, qui donc vivait avec nous, nous élever. Jusqu’à l’âge de 7 ans j’ai cru que j’étais russe. Je parlais russe, je mangeais russe, je priais russe. Nous étions donc six à la maison : mes parents, ma grand-mère, mes deux frères et moi. Plus l’absent. Celui qu’on n’a jamais pu enterrer, mort quelque part dans un train en route pour un camp. Celui dont il fut impossible d’accomplir parfaitement le deuil et dont on s’attendait à tout moment qu’il frappe à la porte et vienne autour d’un thé raconter comment il s’en était sorti. Petit je voyais souvent ma mère et ma grand-mère pleurer. Elles pleuraient doucement sans rien dire, sans geindre, sans qu’aucun rictus ne déforme leurs traits, sans débordement. Le russe pleure avec dignité. J’ai toujours gardé un faible pour les femmes qui restent belles en pleurant.

Il y avait toujours de la musique à la maison. Ma mère jouait du piano et chantait. Mon grand-père était musicien, compositeur. Je trouvais ça normal cette ambiance de douce tristesse et d’absence, ces évocations fréquentes de ce pays lointain que je croyais être le mien, ce chagrin et cet espoir insensé du retour de l’absent dont on savait qu’il était mort mais qu’on n’avait pas accompagné au cimetière. Et pas bu du thé en parlant de lui, en pleurant doucement pour ne pas effrayer les enfants.

Ma grand-mère est morte quand j’avais treize ans. C’était l’hiver bien sûr. Pour aller à la morgue de l’hôpital, il y avait une rue en pente dans laquelle la 403 de mon père s’est coincée et qu’on a du tous pousser, dans nos habits de deuil, les pieds glacés. Ce fut la première fois que je voyais un mort. Dans le cercueil encore ouvert comme l’exige la tradition russe, reposait ma chère grand-mère, la femme qui m’a appris que l’essentiel c’est d’aimer et d’essayer de rester élégant en toute circonstance. Je n’ai jamais vu ma grand-mère décoiffée ou mal habillée. Toujours droite et digne et toujours douce et chaleureuse. Et la voir là froide, raide et allongée a été pour moi un choc. Plus la conscience aigue d’avoir perdu mon premier grand amour, la seule finalement qui m’aura aimé d’un amour inconditionnel. Je n’ai pas pu aller l’embrasser comme les autres. Je n’ai pas pu et en ai conçu quelque culpabilité.

Puis ça a été la procession. Villiers le Bel – Sainte Geneviève des Bois c’est long en hivers sous la neige. Puis la messe d’enterrement ! La messe d’enterrement russe au rite orthodoxe chantée en slavon (qui est au russe ce que le latin est au français). Si vous voulez ressentir au plus profond de votre être, au plus profond de votre chair, le tragique de la vie qui s’éteint, la douleur du départ définitif de l’autre que vous aimiez, si vous voulez un jour ressentir l’insondable beauté de ce pur chagrin,  allez à une messe orthodoxe d’enterrement. Et de préférence pour enterrer un proche bien entendu.  Bon faut pas être allergique à l’encens par contre ! ah ! qu’est ce que j’ai pu m’emmerder dans les messes latines, surtout depuis qu’elles sont dites en français, avec les trois bigotes qui chantent faux des cantiques aux paroles débiles, et par dessus tout aux messes d’enterrement. Mais les messes byzantines, je vous assure que ça vous attrape là et que pour un peu vous vous mettriez à croire en Dieu !

M V avait 80 ans quand il s’est retrouvé à la rue et que mes parents l’on accueilli. Il a vécu un an, je crois, chez nous puis il est mort. Morgue de l’hôpital. Cercueil ouvert. Moustache impeccable. Assez inchangé, de son vivant il était déjà assez raide comme personnage. Sainte Geneviève des Bois. Messe. Rigolade avec mon grand frère. Oui on s’amusait bien aux enterrements avec André, mon frère.

Des morts j’en ai vus quand j’étais agent hospitalier. C’était une de mes tâches que de véhiculer les cadavres jusqu’à la morgue de la Salpétrière. Je n’ai jamais trouvé ça très plaisant mais c’est étrange le contact avec un mort qui vous est pratiquement étranger. Bizarrement instructif. J’ai vu quelques fois des gens mourir sous mes yeux. Une dame au dernier stade de sa maladie et à laquelle je donnais à boire une tisane avec une pipette et tout est allé dans les poumons et elle est morte là devant moi. Un homme opéré d’un petit truc mais qui a fait une embolie, massage cardiaque pendant trois quart d’heure jusqu’à ce que le médecin arrive et dise d’arrêter.

C’est bizarre comme les morts ressemblent aux vivants qu’ils ont été  tout en étant profondément différents. D’une différence dérangeante, angoissante, étrange. Ça m’a fait ça avec mon père. C’était lui et ce n’était pas lui. Je n’ai pas pu le toucher. J’ai juste ajusté son nœud de cravate. Mon père a été vraiment malade deux fois dans sa vie. La première fois il a fait un infarctus. La seconde fois un cancer. C’est le cancer qui a gagné. Mon père était un syndicaliste militant. Le jour de son enterrement c’était jour de grève des transports. C’est long Cochin – Sainte Geneviève des Bois dans les embouteillages pour cause de grève. Mon père étant catholique il a eu une messe catholique. Chiante. Sympa quand même. Il y avait des personnalités, un ministre même, des beaux discours, un peu longs. Mon père était un homme bon, honnête, bosseur. Un mec bien quoi, même quand il était vivant, par ce que les morts ils se ressemblent tous ils deviennent comme par magie des mecs biens. Ma mère nous a un peu foutu les boules en se prosternant devant le cercueil. Chez les russes c’est banal mais là ça faisait bizarre tout de même.

Mon ami Didier avait 33 ans. Il est mort six mois après mon père. J’ai beaucoup pleuré cette année là.

Ma mère reprenait un petit cachet la nuit pour se rendormir. Ma mère consommait beaucoup de petits cachets depuis que la psychiatrie avait transformé sa dépression en addiction. Ma mère fumait beaucoup. Ma mère ne chantait plus. Elle regardait la télé en planant et en fumant. La nuit elle reprenait un cachet et fumait en attendant qu’il agisse. Nous lui disions « maman un jour tu vas mettre le feu à ton appartement ». Ben c’est ce qui s’est passé ! allez Zou à Sainte Geneviève des Bois. Pas de cercueil ouvert ce coup-ci mais police, pompiers, assurance, emmerdements.

Il s’était écoulé pas mal d’années depuis le précédant enterrement. La petite église avait bien vieillie. Le pope aussi. Le chœur n’était plus constitué que d’une seule petite vieille dame mais qui au moins chantait bien. Et il n’y avait plus dans l’église, excepté le pope et la vieille, que des français. Tous les russes étaient morts. D’ailleurs le cimetière était plein. Pendant la messe ma femme fut prise d’un fou rire. Faut dire que dans ces circonstances le cercueil est au milieu des fidèles debout,  et le pope officie en tournoyant autour avec son lourd crucifix, son livre liturgique, son encensoir, un petit récipients avec de l’encens et une petite cuillère pour recharger l’engin, ce qui fait beaucoup de choses quand on a que deux mains, qu’il faut enlever et remettre ses lunettes à tout bout de champ et que pour poser quelque chose il n’y a rien d’autre que le cercueil qui a chaque fois fait un drôle de toc.

Puis, la messe finie, on part en procession, à pieds, jusqu’au trou où déjà séjourne mon père et ma grand-mère. Et plus on avance dans la vie et plus on est devant dans ces processions. Et là, avec mes frères, nous sommes au premier rang bien sûr. Et André ; mon ainé, de me dire « tu te rends compte, les prochains c’est nous ! » et moi de lui répondre « non, le prochain c’est toi ! » et de piquer un fou rire et les autres derrière qui voit nos épaules se secouer de penser que nous pleurons.

En mai 2004 ma femme, Monique est morte. J’étais ce jour là sur la route du côté de Lille. En partant ce matin là très tôt je lui avais demandé de tenir jusqu’à mon retour le lendemain, mais elle n’en a jamais fait qu’à sa tête. Roxane m’a appelé. Je suis revenu dare dare. Le corps était encore tiède. Le visage était creusé et son sourire, son merveilleux sourire était figé dans le rictus de la souffrance et de l’agonie. J’ai entrepris de lui fermer les yeux. Mais les paupières refusaient de rester closes et se rouvraient sur un regard fixe qui devenait vitreux. Alors je lui ai parlé et j’ai pleuré. La seule fois où j’ai accompagné un proche pour sa dernière promenade ailleurs qu’à Sainte Geneviève des Bois c’était Monique. Je ne veux pas être méchant mais question ambiance ça n’a rien à voir ! mais c’était bien quand même. Il y avait beaucoup de monde. Monique était très aimée vivante, alors vous imaginez morte !

Comme c’est curieux finalement la vie, c’est surtout une succession de morts. Ici même je revois des visages, j’entends résonner des voix…. André… Serge… Philippe… Roland…

« Mourir cela n’est rien. Mourir la belle affaire ! » Une poussière de plus ou de moins à la surface du globe. Etre ou ne plus être, quelle importance ? Mais ne plus rire, ne plus pleurer, ne plus désirer, ne plus serrer dans ses bras ces personnes qu’on aime.

Bon il y a tout de même de bons moments dans cette affaire, c’est les discours.  Ah ! Les discours d’enterrement ! J’imagine déjà le mien : « Michel nous a quitté. – il faudrait un peu d’écho là- Michel ne nous émouvra plus. Michel ne nous fera plus rire. Michel n’est plus et c’est une perte inestimable pour la loge, pour le GO, pour la FM, pour la France et pour le monde ! Certes il payait sa capitation en retard. Certes ses blagues étaient nulles et ses cravates démodées… » Je vous laisse le soin d’inventer la suite. Je ne peux pas tout faire non plus. Et puis je ne suis pas pressé. Et puis finalement je ne veux pas de discours, c’est toujours la même chose. Où alors un texte écrit et dit par Thierry. Au moins on est sûr de rigoler.

Oui il faut rire avec la mort, parce que franchement sinon, la mort c’est mortel !

A mon enterrement, vous connaissez mon admiration pour le personnage de l’homme qui aimait les femmes de Truffaut, il y aura des femmes et vous les regarderez, mes F :. en vous demandant lesquelles auront été mes maîtresses et il n’y en aura pas tant que ça, malheureusement. Et ces femmes porteront, bien entendu, des bas noirs (et des porte-jarretelles) et le vénérable sera chargé de vérifier. Ce ne sera pas toi V :. M :. Enfin j’espère !!!

A mon enterrement je voudrai une chaine d’union. Une belle avec plein de frères. Vous avez intérêt à venir nombreux, de toute façon ceux qui ne viendront pas je leur cause plus. Oui une belle chaine d’union bien triste bien lugubre avec juste un ou deux frangins qui n’arrivent pas à retenir un fou rire.

A mon enterrement je veux qu’on se réunisse après, pour boire du thé, manger des gâteaux et parler doucement.

Bon voilà mes bien chers FF. Pardon d’avoir utilisé ce temps pour aborder un bien triste sujet mais il fallait bien qu’on en parle car :

La mort c’est un sujet important.

La mort c’est tout de même la première cause de décès dans le monde !

J’ai dit

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