Initiation

Auteur:

F∴ R∴ R∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Sagesse Flandres

3076-T-1

Nuit du désirant

Par quelle route le Vivant t’a-t-il mené si loin de toi-même ? Quelle fontaine bavarde a-t-elle ainsi révélé ta soif par son chant clair dans le couchant de l’été torride ? Quelle brise porta jusqu’à tes narines le parfum indicible des fleurs de paradis ? Tu ne sais ! Tu ne sais en toi que ce désir, cette quête. Tu ne sais que le frissonnement de l’Etoile dans le ciel nocturne qui t’a mis en route. Tu ne sais que le bonheur du pèlerinage et l’espoir de la rencontre, chaque nuit promise chaque jour remise. Tu ne sais que l’Un qui se dit par le vent et par la pluie et qui te dit : « viens ! ».

Le magnétisme des astres dessine des routes dans ton cœur et dans l’invisible du temps. Tu avances les yeux fermés vers ce destin qui t’est promis depuis avant ta naissance d’homme. Vêtu d’orages et de soleil, tu vas sur des chemins que Lui seul sait, passant au dessus des nuages, gravissant les marches de l’âge et des épreuves. Tu ne peux ni te taire ni crier, le souffle court, tu ne peux qu’aimer.

Ne pas rompre la chaîne d’or fin qui nous relie, dans l’épaisse nuit du passé, à ceux qui, avant nous, portèrent l’Arche et la Nuée. Marcher vers demain, vers l’aurore qui naîtra sans doute, dont on pressent la venue, mais que rien, pas même le chant du rossignol, n’annonce. Semer dans les ronces et sur la pierre, les grains qui ne nous appartiennent pas. Qui lèveront, peut-être, si la pluie et le vent le permettent.

2-Gardiens du Graal taillé dans l’émeraude qui chût du front du Porteur de Lumière, Luciphoros, le trésor le plus précieux, nous sommes pourtant les plus pauvres des hommes, sachant notre vie donnée au Maître…

Rien n’est à nous, pas même notre corps qui fut enseveli avec Lui.

D’un geste, du tranchant de la main, nous nous sommes décapités en signe de la perte volontaire de notre chef propre. Nous allons, céphalophores errants à la face de ce monde qui ne nous connaît pas.

Pour avoir entrevu une faible lueur, un court instant, nous payons volontiers ce tribut d’honneur abdiqué. Mais il n’est nulle souffrance dans notre condition : « non nobis Domine non nobis sed
nomini tuo da gloriam » et chacun de nos pas nous approche de l’Eternelle Consolation.

Mais qui fixa ainsi ton destin dès avant la séparation des eaux du dessus de celles du dessous. Est-ce le Verbe qui était au principe et par qui tout a été fait ? Est-ce Jean au pagne de peau ? N’est-ce pas tout cela et toi même à la fois ?

Que venais-tu chercher sur les parvis obscurs ? Quelle certitude intérieure t’a conduit dans cette errance bienheureuse ? Est-ce le magnétisme des lourdes portes d’airain qui te guida vers le Temple ?

Tu voulais moissonner des terres inconnues où poussent les rêves. Vendanger les vignes du vent, vidanger les cuves de l’oubli, assécher les caves du désir. Autant d’exploits inutiles car, le beau est là, au fond de tes yeux depuis toujours. Mais tu ne savais pas voir au fond de tes yeux, il te manquait le miroir de l’autre que la fraternité bientôt te donna.

C’est aujourd’hui à pas comptés que tu chemines entre les colonnes sur la voie du milieu. Tu vas, entre Justice et Miséricorde de l’Occident de la pénombre vers un éternel Orient de Lumière.

Tu n’as rien trouvé de ce que tu cherchais. Mais ce que tu as reçu, tu ne soupçonnais même pas que cela fut.

3-Tu reviens des terres de l’oubli de ta condition première. Tu découvres en toi ta royauté éternelle. Tutoyant l’Unique tu apaises tes passions. Tes sens ne te masquent plus la réalité du décor quotidien. Tu as percé le mystère du macrocosme dans le microcosme.

Mais que saurais-tu dire de tout cela qui soit intelligible par celui-là qui croit savoir lire, écrire et se vante de détenir une connaissance ?

Toi tu sais qu’il n’est rien à savoir avec la raison. Tu sais que cette parenté avec l’universel se vit comme un amour caché, indicible. Trop de beauté pour que les mots puissent s’en faire porteurs. Sauras-tu expliquer à celui qui entre, autrement que par des symboles, des images approximatives ?

Lui faisant exécuter avec conscience les gestes que longuement tu répétais toi-même. Avec une délicate patience, sauras-tu ouvrir son âme à l’aurore des amants de la Sagesse, de la Force et de la Beauté ?

Sauras-tu dire ce qu’est cette initiation que tu as reçue et que tu confères aujourd’hui ?

Que peux tu dire de certain au sujet de la Grâce qui t’inonde ?

Rien, et il en est peu d’entre nous qui ont une idée de ce qui est ici en question. Suffit-il de dire que l’Initiation est une introduction à la voie intérieure ? Encore faut-il le démontrer clairement ou, pour le moins, le faire assentir et c’est ce que nous entreprenons ici…la tâche est ardue.

4-Un grand mystère bien ordinaire

Mais, y a-t-il vraiment un chemin, une voie à parcourir dans la vie spirituelle ? Y a-t-il des rudiments à apprendre, des évolutions ou des accomplissements ?

Peut-être, mais nous sommes certains que la première expérience de la Lumière, qui ne dépend ni des rites ni d’une ascèse, est en elle-même complète, suffisante, parfaite, intégrale et absolue.

Le reste de la quête ne consiste, en fait, qu’à apprendre la vigilance, la disponibilité, le lâcher prise dans l’espoir d’une nouvelle expérience. Mais, redisons-le, aucun rite ni aucune ascèse n’est utile, la première fois ; car Il nous donne TOUT, gracieusement, sans aucun mérite de notre part. C’est Lui, le Tout Autre qui par cette première fois, creuse, en nous, le désir.

Car c’est en premier lieu le constat d’un manque qui crée le désir. Manque éprouvé par tous les humains de tous les temps et de toutes les cultures.

Autant le dire de suite, notre propos sera de relever ce qui est commun à toutes les initiations. Où plutôt de démontrer qu’il n’existe qu’une initiation et, qu’elle soit nommée chrétienne, bouddhique ou maçonnique, c’est de la même réalité dont il est question.

Constat, désir, retour à un Paradis perdu ? Ce désir s’origine sur le souvenir d’une situation antérieure, d’une dimension plus grande et unitive de la vie. Comme un souvenir d’enfance un peu embrumé.

Constat, aussi, que l’homme ne se trouve pas pleinement réalisé dans le développement seul de son corps physique et de son intellectualité.

Frustration de se sentir un rouage dans un monde qui échappe à ses investigations et dont il ne peut percevoir ni le pourquoi ni le comment ni, surtout, la plénitude du sens.

La réalité où vit l’homme ordinaire se réduit, pour sa conscience, à la petite part de réalité qu’il lui est possible de percevoir et de maîtriser rationnellement. Or, nos sens et notre ratio, très limités, ne peuvent percevoir qu’une part infime du Réel dont nous participons. La part la plus importante de l’univers se trouvant ainsi occultée.

Le postulat de toute initiation est donc qu’il est possible et profitable pour l’homme de retrouver la perception de ce que maître Eckhart nomme l’Être. C’est-à-dire du Maître intérieur présent en tout…et en premier lieu en toi.

Ce n’est pas une rêverie en quête d’un ailleurs. Pour en témoigner il suffit qu’un humain libre de tout préjugé s’examine lui-même : A certains moments il fait l’expérience d’une dimension radicalement différente, dans son essence et ses effets, de celle à laquelle il est soumis en tant qu’ego individuel dans le monde quotidien.

5- C’est en ce lieu, en cette qualité de perception, que l’homme vit une expérience surnaturelle. C’est-à-dire de la révélation d’une profondeur, en lui, dont la présence le rend capable de réaliser ce qui, ordinairement, lui est imperceptible. Cette expérience lui donne accès à une liberté qui le délivre de la peur de mourir. Elle lui ouvre une voie, lui permet de s’ouvrir de plus en plus en lui-même à cette réalité, à La Réalité.

Progressant d’expérience en expérience, l’homme aura le sentiment de ne plus faire qu’un avec cette réalité profonde et pourra alors commencer à vivre également dans le monde comme un homme nouveau.

Un temps vient où Dieu n’est plus ni lointain, ni anthropomorphe, ni même séparé de l’homme. Ce qui est découvert ici, n’est plus une foi personnelle en un Dieu personnel. Mais l’Être Total,
Unique.

De mort en mort de l’ego, de renoncement en renoncement au moi, l’homme peut parvenir à éprouver la présence d’un Être dans lequel il se sent fondamentalement en union avec tout ce qui est.

L’homme devient libre de toute dépendance au monde, libre de toute représentation de Dieu, libre de toute doctrine et de toute idéologie. Ce qu’il perçoit alors, est la grande Totalité Unique, présente en lui comme il est présent en elle.

Un Être total, l’Un, Unique.

6-Mais il n’y a pas d’opposition réelle entre la dimension ordinaire du vécu quotidien et cette perception élargie. Au contraire, il y a interdépendance dialectique. Comme inspire et expire. Les deux s’alimentent et se confortent mutuellement pour former un tout unifié…l’épars est rassemblé.

Cette expérience est naturelle au jeune enfant. Avant de devenir individu, il est un avec la Vie.

La confrontation à l’altérité réduira progressivement cette unité ; Paradis perdu avec l’entrée dans le monde de la dualité : La connaissance du bien et du mal, du moi et de l’autre.

Ce que Dieu fit Un, à son image, est séparé, éparpillé, épars en deux pôles. Masculin et féminin tiré du côté, bien-mal, vrai-faux…

Nous devons redevenir comme des petits enfants et naître de nouveau…c’est du moins le conseil de Jésus qui, lui aussi, nous parle d’un Royaume présent à l’intérieur de nous. Cette modalité de l’initiation n’est pas seulement chrétienne.

Ceci n’a rien de théorique, c’est une évidence, un vécu pour celui à qui est donnée la Grâce…

A partir de cette expérience, il est possible de développer une forme d’être au monde qui maintienne cet état de réceptivité, de vigilance optimum au Tout Autre. C’est seulement ici qu’intervient la volonté humaine, le choix, le libre arbitre.

Seul celui qui essaie réellement d’éprouver sans cesse davantage en lui ce mystère afin de se laisser transformer, celui-là seul s’engage vraiment sur la voie initiatique.

Il franchit enfin les parvis et entre par la porte du temple. Initiare signifie ouvrir la voie au mystère.

L’initié n’est pas un étranger dans le monde, au contraire, il est un homme libre qui a trouvé un accès à une réalité pleine de la vie.

Paradoxalement, cette liberté consiste en l’acceptation de se laisser façonner comme un vase d’argile entre les mains du Grand Potier de l’Univers. L’acceptation de se laisser fasciner par la
Lumière.

7-Les devoirs

Redisons-le, l’initiation valide permet de passer du plan du bon sens rationnel et de la personnalité profane épanouie à une forme plus profonde de l’expression de la vie.

Cette dimension apparaît comme une aspiration inéluctable, parfois comme une expérience bouleversante ou encore comme une mission lorsque le sujet atteint un stade bien déterminé.

Ce « idéal intérieur » est inscrit depuis toujours dans l’homme de désir et la voie lui est impérative. Tout comme la voie d’une fleur ou d’un arbre est inscrite en lui de manière innée dès avant sa naissance, avant que la graine ne germe. Sauf accident la graine contient en elle tous les fruits de l’arbre. Mais il faut que l’arbre ou l’homme initiable parvienne à maturité.

Le travail de maturation consiste à suivre une direction, une voie qui nous est totalement inconnue, sans aucun repère stable, sur laquelle il n’est pas question de s’arrêter.

Le premier devoir est donc de progresser sans cesse et de travailler à se laisser devenir de plus en plus transparent à la lumière qui nous habite et veut éclairer alentour. Amenuiser la pierre brute dont les aspérités créent de l’ombre.

« On n’allume pas une lampe pour la mettre sous un boisseau ».

Le plus difficile à réaliser est, sans doute, d’abandonner tout vouloir propre…même le vouloir ne plus vouloir.

Cette pratique est dominée par l’esprit de « non profit », l’action sans mérite. Nous ne devons pas désirer obtenir quoi que ce soit. Ni bienfait physique, ni amélioration intellectuelle, savoir ou connaissance. Tout ce qui nous est donné nous est donné par grâce et nous devons l’accueillir avec la plus grande humilité. Les motivations premières doivent, elles aussi, s’évaporer afin de nous laisser vivre notre unité corps-esprit en un ici et maintenant éternel (c’est-à-dire sans début ni fin).

Cet état d’esprit appelé « mushotoku » dans le Zen fut décrit par un très vieux Maître Tch’an par ses paroles :
« L’ombre du bambou balaie les marches,
Mais nulle poussière n’est soulevée.
Le clair de lune pénètre profondément dans la mare,
Mais l’eau n’en garde nulle trace ».

Ainsi, lorsque nous aurons atteint le point de rencontre avec l’Absolu, dans l’humilité, comme l’ombre des bambous, dans l’extrême discrétion, comme le reflet de la lune dans l’eau, nous ressentirons le non-pourquoi de toute chose et toute question s’effacera de notre esprit.

8-Mais ceci suppose que l’on ne s’attache à aucune des conceptions figées où nous engage la conscience rationnelle génératrice de « pourquoi ? ». Retrouvons, au contraire, le monde des symboles, des mythes, des archétypes et prenons conscience des forces engendrées en nous par cette union avec la Vie.

Redevenir nomade, comme Abraham le fut. Savoir qu’en quittant les lieux connus sans se retourner, nous traverserons un désert. Aucune construction humaine ne nous arrêtera longtemps.
Aucune idée, aucun dogme (1).

Une mise en garde s’impose à ceux qui recherchent des expériences extraordinaires, des sensations :

L’expérience du contact avec le Tout Autre peut être merveilleuse mais aussi effrayante. Car l’on touche ici à des profondeurs inconnues. L’important est bien la transformation qui nous permet de laisser agir en nous, de plus en plus librement, le Tout Autre.

De plus, une simple curiosité intellectuelle est une fausse piste. Il faut donc vérifier la profondeur de son désir avant d’entreprendre la voie initiatique.

9-L’exercice
Quels exercices peuvent bien nous permettre de cultiver ce jardin secret ? Nous nommerons :
L’intériorisation.
La méditation.
Le silence.
(Notons que ces trois exercices sont suggérés par les rituels maçonniques dès le premier degré, à divers moment de la cérémonie d’initiation et même dès le cabinet de réflexion.

Des étapes ?

Il y a maintenant 18 siècles, Cassien disait : « on passe d’abord du paganisme à la foi, puis de la foi à la connaissance ».

Ce schéma, peut nous aider à percevoir trois stades, trois degrés d’évolution qui nous sont proposés par l’Initiation sans pourtant être obligatoires.

Précisons les trois lieux de passage indiqués par Cassien :

Disons que le paganisme est l’attachement à des idoles magiques. A un Dieu à craindre terrible, courroucé, vengeur et triant entre Paradis et enfer les bons et les méchants. Etape un, de l’homme ordinaire qui a pourtant perçu une force qui domine et guide la création.

Le stade de la foi est celui de l’amour gratuit pour un Dieu qui est encore anthropomorphe et autre. Un amour qui est un Eros.

La connaissance, elle, sera cette étendue expérimentale dont nous vous entretenons ici.

Pourtant, il est important de se souvenir que le chemin initiatique est une voie négative (apophatique). C’est le lieu où l’on découvre ce qui n’est pas. Le lieu où les constructions du mental tombent les unes après les autres. Une route qui mène de désillusion en désillusion et de commencement en recommencement.

Tu t’y engages pour avoir l’explication de ce qui est, tu y cours pour connaître la raison des choses. Mais, comme le dit Angélus Silésius, « La rose est sans pourquoi » et c’est le non-pourquoi qui est la réponse finale, absolue, la seule qui ne te renvoie pas à d’autres questionnements.

10-Il est donc indispensable, si tu veux avancer, de lâcher prise. De lâcher tous les vouloirs du moi, c’est sans doute le plus long et le plus dur de tous les travaux. Est-il seulement un jour où l’on y parvient définitivement ? Car sans cesse les têtes de ce monstre repoussent.

Une première étape te conduira à choisir pour maître, un homme ou un corpus, un livre dont tu pourras dire : « C’est de l’intelligence pure ; il pense comme moi ! ». Et tu lui prêteras le dogme dont tu participes. Ainsi celui qui participe de la croyance en la réincarnation verra ce dogme jusque dans le Bouddhisme…

Mais si tu poursuis le travail un peu plus avant, le plâtre de l’illusion commence à tomber et les certitudes dogmatiques s’érodent comme le rocher dans la mer : Le Tout Autre te polit.

Cette phase est assez dure à vivre car elle peut sembler une régression. Tu ne sais plus rien de sur et cela est très inconfortable. Les pseudos certitudes laissent place à un vide, une complète remise en question.

C’est cette mort du moi et de sa propension à construire des théories en dur qui ouvre la possibilité, la chance de l’expérience de l’Etre et la découverte du Maître intérieur.

Ainsi le Maître n’est pas celui qui te confirme dans tes convictions, tes croyances ; Il est celui qui encourage le doute. Pour cela il est indispensable qu’il ne soit lui-même enfermé dans des présupposés dogmatiques.

N’attends pas du chemin initiatique qu’il te conforte dans tes certitudes, tu en resterais si éloigné qu’il te serait impossible d’en percevoir même le début !

11-Dans la tradition occidentale, il est une autre illusion à éradiquer ; l’idée de perfection. Le chemin ne conduit pas à un homme parfait, mais à un homme toujours en chemin. Il n’est pas de lieu ou d’état qui permette de se croire arrivé. Ce point serait de l’ordre du dogme, de la croyance. Ainsi tu ne peux te décourager si tu ne l’atteins pas, sachant, par avance qu’il est un mirage parmi d’autres. Sur la voie initiatique, il n’est ni grade ni degré.

Il faut avancer, tailler sa pierre, ce qui a toujours signifié retirer, ôter de la matière et non en ajouter. Il faut avancer dans la « nuée obscure » vers « le nuage d’inconnaissance » (références à deux ouvrages initiatiques occidentaux bien connus). Mais à la fin que reste-t-il ? Sans doute rien. Rien ou ce que Maître Eckhart nommait « Néant Suressentiel » et que dans d’autres traditions on appelle « En Soph ».

Le dévoilement te montrera sans doute qu’il n’y avait rien, pas même de voile. « Tu es à toi même ton propre voile » dit Shaykh Abd El Kader.

Mais à ce stade de notre développement une question s’impose logiquement :

12-Initiable ou pas ?

Tous n’ont pas ce désir indispensable, la motivation nécessaire pour suivre ce chemin aride.

Il ne sera probablement jamais possible de faire assentir la voie à celui qui n’a jamais même simplement envisagé une vie spirituelle au-delà du constat exercé pas ses sens. Il est impossible de décrire le chaud et le froid à celui qui ne l’a jamais éprouvé.

Que viendra faire parmi vous celui qui n’éprouve pas l’impérieux besoin de la quête ? Au mieux il viendra profiter de la chaleur fraternelle tout en se sentant frustré de l’essentiel.

Au pire il fera une carrière dans la structure, son ambition de réussite le portera vers des fonctions. Il érigera des règles dogmatiques sur ce que doit être la Maçonnerie, sur le rituel. Bref, tout ce qu’une tendance naturelle de l’ego favorise. Or, en matière initiatique il n’est pas de dogme, il n’y a que l’expérience de la Lumière intérieure et éternelle. L’initiation n’a sans doute besoin d’organisation que pour aiguiller vers cette voie de garage…si non elle se suffit à elle-même.

Tel autre, plus raisonnable, se rendra vite compte qu’il s’est égaré et, découragé, ne voyant aucune utilité à vos réunions, s’en ira progressivement… Gardez-vous de l’inciter à revenir !

S’il n’y a pas d’orthodoxie mais bien plus une orthopraxie, une pratique appropriée à la contemplation du sacré, que pourrons-nous dire du vécu puisque toute parole n’est que complaisance envers l’intellectualisme ?

Décrire l’expérience de la grâce initiatique est servilité envers un ego particulier. Il faudrait pouvoir tourner l’impétrant vers la Source qui coule dans le noir vers qui, seule, la soif nous guide. Mais, sans soif, peut-il seulement imaginer ce qu’est une source ?

Et de quel droit le ferions-nous ? Cela serait-il profitable ? Convaincre est encore vouloir se rassurer soi-même et prouve que nous ne sommes pas encore engagés sur la voie.

Pas de dogme, pas de prosélytisme. Simplement une lumière intérieure qui rayonne, imperceptible aux profanes, et se propage par contagion d’homme de désir à homme de désir.

13- Alors ?

Gardons-nous de dévoyer ce que des millénaires ont porté, intact, comme un précieux trésor sur le dos de la vague du temps.

D’autres, avant nous, ont essayé, dans une vision égalitariste de l’homme, de faire entrer dans ce mystère merveilleux tous et toutes. Leur ésotérisme est devenu de fait un exotérisme dogmatique. Où pire, une sorte de militantisme politique et social. On peut aisément comprendre pourquoi :

Lorsque la voie naturelle est délaissée, on a recours à l’amour, puis, lorsque l’amour décroît, on invente la morale, lorsque la morale n’est plus suffisante, il faut avoir recours aux lois et à la coercition.

Lao Tseu nous enseigne :
« Quand la Grande Voie fut délaissée.
Naquirent l’Amour et la Justice.
Avec la raison et l’esprit
Naquirent de fieffés hypocrites ».

Ainsi en est-il pour toute activité humaine, elle croît, progresse, puis dégénère en se sclérosant dans la forme. Elle perd son esprit dans la lettre. Et le souffle divin s’étiole dans l’intégrisme dogmatique…

« Le vivant naît faible et souple. Un mort est dur et rigide » nous dit le Tao te King qui par ailleurs nous indique :

« La voie qui peut s’énoncer, n’est pas la voie pour toujours le nom qui peut la nommer n’est pas le nom pour toujours. Elle n’a pas de nom, Ciel et Terre en procèdent ».

Nous ne lutterons surtout pas contre le cours naturel des choses et le sommet annonce l’autre versant, la descente, contentons nous de le vivre en conscience.

C’est encore à ce livre de sagesse que nous emprunterons le questionnement que devrait se poser l’homme qui se croit parvenu à un point, un degré, de la voie initiatique :
« Peux-tu faire à ton âme embrasser l’Un
Dans une union indissoluble ?
Peux-tu, en concentrant ton souffle, devenir
Aussi souple qu’un nouveau né ?
Peux-tu purifier ta vision interne
Jusqu’à la rendre immaculée ?
Peux-tu tout voir et tout connaître
En cultivant le non-agir ?
Elève les êtres, nourris-les
Sans chercher à les asservir
Œuvre sans rien revendiquer
Sois un guide non pas un maître
Voilà la Vertu mystérieuse ».

Et sans doute, tout rituel, toute cérémonie ne sont-ils que des mises en scène d’un souvenir nostalgique dont la majorité a perdu trace de la signifiance. Possèdent-ils encore une once de la poussière dorée, de la faveur imméritée qu’ils prétendent conférer ? C’est à ses fruits que l’on juge l’arbre : regardons un instant en toute franchise, sans complaisance…

14-En guise de conclusion provisoire :

L’initiation ne procède pas d’une religion au sens dogmatique du terme, elle n’est pas non plus l’outil d’une institution et aucune boutique n’a le monopole de la pureté initiatique.

L’initiation est une déchirure douloureuse du cœur de l’homme vers l’Universel, associant la
Liberté, la Compassion et l’Amour. Elle est le produit de la grâce, de la Faveur Imméritée.

Que la souffrance soit la compagne du cheminement ne fait pas peur à celui qui a reçu l’Amour impérieux en partage. Le temps, la douleur, le chemin, font qu’un homme forge sa destinée spirituelle avec des larmes et des jouissances…avant qu’il ne trouve le point d’apéthéïa dont nous parlent les Pères du désert et, avec eux, tous les Maîtres anciens. Apéthéïa qui naît de la rencontre avec l’Un, l’Absolu…

Merci à LUI, le Tout Autre, pour ce destin merveilleux ouvert à l’homme.

Bien des paroles inutiles pourraient encore être ajoutées ici. Elles ne feraient, sans doute que renforcer l’orgueil que je m’efforce de ne pas éprouver de la place où je me trouve.
Place où j’exerce un pouvoir et distille une parole, la mienne, et une pensée, la mienne également.
Autant de choses préjudiciables à la voie dont je prétends vous entretenir et au silence qui devrait être notre principal outil.
En vérité, il y a peu à dire : l’évocation des symboles de l’Initiation Eternelle est plus que suffisante pour celui qui a reçu en partage le goût de l’Ineffable.
Seul le silence total du corps et de l’esprit, seul le vide peuvent permettre au Tout Autre de se révéler en nous.

Maître Eckhart dit :

« Si tu t’absentes de toi, Dieu entre ! »

Mais avant de laisser la place qui lui revient au silence ami et maître, au silence vrai qui fait mûrir en nos cœurs la divine lumière, je voudrais simplement évoquer la chaîne d’union que nous formerons tout à l’heure :

Il y a l’ordre originel du monde, cosmos inaltéré, dont le champ d’étoiles est une image limpide.

Ce monde épanoui et en béatitude nous ouvre à la connaissance. La contemplation de ce miroir nous porte à croire en la transcendance, il nous invite aussi à nous accorder à lui par des rites afin de rencontrer, au degré ultime, le temps immobile du sacré face à la Voie Lactée. Dans cette communion au Tout, s’efface la conscience individuelle, ou plutôt, elle se dilate à la dimension de l’univers. Ses limites se font tellement fines et imprécises, qu’elles ne sont plus un obstacle à la perception du Réel. Dansons donc sous la voûte céleste, dansons au rythme de nos incantations, dansons jusqu’à la divine ivresse comme le faisaient nos ancêtres.

Que nos corps et nos âmes unis par une fraternelle chaîne, imitant la ronde infinie des corps célestes, retrouvent en eux l’unité primordiale et l’intense bonheur de n’être plus épars.

3076-T-2

J’ai dit VM

Note :
(1) Voir en annexe la note sur le nomadisme spirituel.
Annexes :
1 Méditation sur un verset : à propos du nomadisme spirituel.
« Ne cesserez-vous de vous construire des merveilles sur chaque colline afin de vous distraire ? » (Quran)
Nous sommes pèlerins, passant dans la vallée, empruntant une piste millénaire où, pourtant, chaque pas se fait sur un sol vierge : chaque nuit, le vent apporte sa provision de sable neuf du désert, effaçant les traces de ceux qui passèrent devant nous, les ornières de leurs charrois, de leurs enlisements et de leurs victoires sur le sol qui les voulait prisonniers…
Nous sommes des passants dans cette vallée bordée de loin en loin par des collines dont la hauteur protège nos bivouacs précaires.
Quelquefois nous les escaladons pour, de ce promontoire, inspecter au loin les méandres de la piste, surveiller, à l’horizon, ceux qui nous précèdent et planter quelque signe pour ceux qui nous suivent…
Comment ne pas céder à l’ivresse de cette altitude ? Comment ne pas se croire plus grands puisque voyant plus loin ? Comment ne pas juger plus petite la caravane dont nous sommes issus, là bas, en bas, dans la vallée ?
Grande est la tentation d’y édifier une cité qui nous tiendrait prisonniers à la fraîcheur de ses murs, par ses couchants rouges dans le lointain. Une cité où les caravanes feraient halte, nous contant leur voyage. Et, pendant que les pèlerins nous diraient leur route et nous demanderaient leur chemin vers demain, nous nous sentirions exemptés de marcher, nous qui avons tant peiné pour construire cette ville.
Nous oublierions ainsi pourquoi nous sommes venus là. Au soir de notre vie, au lieu de mourir sur le grand chemin où le vent pousse encore plus loin que n’auraient pu le prévoir nos rêves les plus fous, plus loin tous nos efforts de vivants, plus loin vers les étoiles de la nuit les quelques grains de poussière qui composèrent notre forme humaine, au lieu de nous disperser dans la Grande Unité qui recompose tout…au lieu de cela, nous irions pourrir sagement dans des caveaux stériles à l’abri des bêtes sauvages…
Il restera, de ces prisonniers, un nom sur la pierre dure et froide, mais l’écho de la lumière aura perdu leur souvenir…
Les collines sont des idées, les citadelles que nous y bâtissons, les dogmes, les prisonniers, ceux qui prennent parti comme l’on prend racine, ou comme on habite une ville parce que l’on croit y être né, alors que l’on est frère du vent qui passe, fils de la lumière qui réchauffe, engendrés pour le chemin…
Pourtant il faut construire et assembler pierre à pierre cette margelle autour du puits avant que le sable ne le rebouche. Bâtir la cheminée pour abriter la flamme qui nous chauffera cette nuit et réjouira notre cœur. Construire ce pont pour que la route enjambe le torrent, construire cette digue qui protégera la piste.
Mais s’il faut bien s’échanger contre ce peu d’ordre dans l’apparent chaos du désert, Gardons-nous de ce que l’œuvre de nos mains nous distraie de la route. Car nous sommes ici pour marcher, avancer sans cesse. Et si la muraille n’aide pas à la marche, si elle t’empêche de repartir au matin suivant, n’hésite pas à la détruire, fut-elle l’œuvre la plus précieuse, et part sans te retourner.
Il en est des murs comme de tout ce que nous avons acquis par notre travail ; seul le travail enrichit notre humanité. L’objet la fige et la rend pauvre. Car la seule richesse de l’humain se trouve dans son devenir, dans ses possibles à explorer.
Tu as souffert vingt ans pour bâtir cette demeure et tu n’as d’autre désir que de te rafraîchir, le soir venu, à l’ombre de ta tonnelle. Tu oublies alors que chaque pierre posée t’a déjà payé comptant, car elle t’a façonné dans l’instant où tu la façonnais. Cet échange était joie réciproque pour la pierre et pour ton cœur. Tu attends un supplément de salaire et, tourné vers ton attente tu oublies la piste, tu oublies de marcher à la rencontre de l’Homme en toi.
« Au sommet de toute altitude voici que nos cavaliers s’arrêtent, face à face avec la Vérité »
(Shaykh Ahmad al-Alawi)
Passe et oublie les collines que tu as visitées ; elles ne sont que l’ombre de la Montagne vers laquelle tu te diriges. Car le but est la Montagne, mais tu en ignores encore la fraîcheur qui est la fraîcheur de toutes les nuits résumées en une seule. Tu en ignores les sources vives qui inventent l’eau à chaque seconde, et chaque puits n’est qu’un reflet de cette eau que tu n’as encore jamais bue. Cette fraîcheur et cette eau justifient à elles seules toutes les fournaises de tous les midis.
Cette montagne est la hauteur rassemblant en elle toutes les hauteurs de toutes les collines. Elle est l’Amour plus fort que l’amour de toutes les femmes, de toutes les mères. Elle est la Vie réunissant l’écheveau de toutes les vies éparpillées sur la surface des mondes… Sainte Montagne, tous les pas de tous les hommes qui marchent sont tournés vers Toi, mais tous ne le savent pas.
Bibliographie :
Le don de la grâce Karlfried Graf Dürkheim éditions du rocher.
La voie de la transcendance Karlfried Graf Dürkheim éditions du rocher.
Sous le signe de la grande expérience Karlfried Graf Dürkheim éditions du rocher.
Le Maître intérieur Karlfried Graf Dürkheim Courrier du livre.
La Bible de Jérusalem Desclé.
La voie et la vertu Lao Tseu point sagesse au Seuil.
L’anneau de la voie Taisen Deshimaru Cesare Rancilo Editeur.

Vous devez être abonné pour accéder à ce contenu


S'abonner

Retour à l'accueil