La Règle #3208007

Madame la règle ! La règle, c’est quand qu’on refait la règle.

Auteur:

Non communiqué

Obédience:
REAA
Loge:
Non communiqué



Je souris intérieurement face à cette joyeuse réclamation d’impatience car, la question même me conforte dans mon sentiment : ils ont assimilé ce qu’ils pensent être la règle, l’essentiel de la règle visible. Ils ont en fait assimilé et compris le respect, la droiture de la posture, incarnée par la règle qui les montre et les maintient tous égaux face à la norme établie.
Pour ce faire, chaque première évaluation de rentrée scolaire, autrement-dit, mon moment préféré d’enseignante dans le monde profane, procède par un rituel immuable : la vérification par la règle.

Ainsi, au moment de rendre sa copie, l’élève doit montrer ses mains et ses avant-bras afin de prouver qu’il n’a pas caché de petites notes secrètes destinées à l’aider dans sa composition.

Donc, exit tricherie et autre tromperie mais chut…. Ils ne le savent pas encore la règle de la règle va commencer…

On va apprendre à être ensemble, à se respecter soi-même, et à se respecter par son travail bien fait.

Au-delà de la restitution du savoir, ces premières étapes de confrontation aux règles institutionnelles et aux règles de la classe me permettent de travailler des notions davantage essentielles lesquelles seront le conducteur et le moteur de la cohésion de classe et donc de l’apprentissage notamment du respect (du travail, d’autrui, de soi, de la tolérance, de l’estime de soi, de la droiture, …).

Cette année, la classe s’est emparée du rituel et au moment de montrer ses bras, la classe avec gaité et avec amusement a entonné de concert avec l’apprenant : la règle c’est la règle.

Cette harmonie, a permis à mon élève porteur de handicap de s’intégrer au groupe, d’être assimilé à ses pairs, non plus seulement administrativement mais bien factuellement. Il est devenu aux yeux de tous, un apprenant comme un autre et alors même que je récupérais sa copie auprès de son AESH (accompagnant d’élève en situation de handicap), mon élève m’a réclamé fièrement la règle à énoncer : Et moi ! et moi Madame, j’ai pas fait la règle.

A ma plus grande et belle surprise, sans même attendre ma réponse, le visage empli d’un beau sourire, il a dénudé ses avant-bras avec fierté, en clamant haut et fort la règle : la règle c’est la règle. Agir actant sa posture d’apprenant adoubé par ses camarades, la classe a scandé avec lui la litanie de : la règle c’est la règle.

A l’aulne des matières que j’enseigne, je dois de par ma fonction, transmettre nos valeurs républicaines aux élèves afin de leur permettre de devenir les citoyens de demain. En effet les droits et les devoirs qualifient respectivement ce qu’est en possibilité de faire et ce qu’est en obligation de faire chaque individu, notamment en tant que citoyen.

Autant de connexions, d’interconnections qui permettent de faire vivre la règle sans fanatisme aucun, dans les praxis du quotidien, puisque comme le souligne justement Spinoza dans l’Éthique, on ne naît pas Citoyen, on le devient. Ainsi, de cette façon je peux par la démonstration gestuelle leur apprendre implicitement les valeurs sociales. Cette valeur sociale qui n’est autre qu’une manière d’être, de penser et d’agir considérée par la société et les individus comme un exemple à reproduire : droiture, respect, fraternité, égalité.

Outil de tracé, emblème de justesse et de droiture, symbole accepté, la règle énoncée symbolise l’exigence, la droiture et l’obéissance, mais qu’incarne-t-elle de plus et de distinct en franc maçonnerie ?


La règle, regula, outil maçonnique renvoie aux notions, de valeurs et de codes moraux. Je la retrouve évoquée sur le fronton étayant l’entrée du temple : égalité, fraternité, liberté. A l’instar du monde profane, elle symbolise cet ensemble de règles de conduite que le maçon doit respecter et suivre, mais règles librement consenties et incarnées dans son être, invoquées déjà via le serment maçonnique. L’application de ces règles nous permet de nous éveiller à la prise de conscience de la maxime de Sartre selon laquelle, un droit n’est jamais que l’autre aspect d’un devoir.
Mais la symbolique, va au-delà des valeurs sociales, elle indique la route à suivre, à vivre.

Avec beaucoup de surprise, je n’ai pas retrouvé la règle symbolisée matériellement dans le temple, mais sans aucune surprise je l’ai découverte représentée sur le sautoir du cordon du grand expert en compagnie de l’œil et de l’épée, évoquant égalité, droiture, protection, incarnant celui qui voit. Le grand expert, chef d’orchestre au tempo angulaire, tel un maître d’ouvrage, veille à la bonne et respectueuse mise en exécution des travaux. Il est celui qui est et demeure à jamais, notre premier contact visuel et physique avant d’entrer dans le temple. Il est à la fois la voix des yeux de notre guidance, celui qui nous guide dans l’obscurité par son savoir, celui qui nous conduit tout droit vers le temple, celui qui nous énonce les règles à suivre, le silence à énoncer, les postures à assurer…. Et vient le moment où, le grand expert, lâche notre main :  seuls, nous nous retrouvons alors, pour accomplir et affronter nos voyages chaotiques de l’inconnu, de l’initiation, pour nous éprouver à marcher vers…

Alors capable ou pas capable ! … Notre route nous le dira.

Au début nous avions la voix des yeux du grand expert, puis notre guide nous confie aux mains d’un guide puinée, le second surveillant. C’est à ses côtés que va se poursuivre notre éveil intérieur.

Notre droite va ainsi, croiser la perpendiculaire ou le fil à plomb du second surveillant, autrement-dit celui qui va nous permettre de poursuivre la route de l’intérieur, intrinsèquement vers le meilleur. Car si nous considérons l’axe symbolique, à l’instar de la flèche du temps, la règle est droiture et rectitude et seule une perpendiculaire n’est possible à la droite donnée pour un point considéré sur ladite droite : puissance offerte à ce levier de droiture.

Il nous reste maintenant, à percevoir l’ésotérisme de la règle dans le sacré. La règle permet la mesure du visible et de l’invisible. Elle se pose comme le symbole de la droiture, de la précision. Matériellement, elle permet de tracer des plans mais à l’aulne du soi, elle permet de tracer l’invisible, l’accession vers le chemin intérieur. Elle permet d’orienter de désigner le sentier à suivre. Elle trace notre voie de franc-maçon, que le second surveillant va éveiller et conduire à l’intérieur de notre « soi » : voyage à l’intérieur de soi.

La règle n’a pas de fin comme la droite en mathématiques, cette dernière ne s’interrompt pas sauf si on lui applique une fin désignée par une sécante ou par une graduation définie pour la règle. Sinon elle est infinie comme notre chemin vers notre transmutation intérieure. Elle semble porter en elle le sacred cut qui rejoint la nouvelle appréhension du temps (A New Theory of time), de Julian Barbour, en proposant un univers à double face avec un temps évoluant dans deux directions antagonistes, soit The Janus point, le Dieu Romain du recto/verso, du passé/futur.

La règle nous porte vers l’alchimie de ce qui fera de nous pierre brute, un beau métal d’or. En suivant sa droiture on se déleste plus aisément, de nos lourds métaux visibles et invisibles pour évoluer vers le meilleur, dans notre monde qui, comme le souligne Guy Corneau est notre création. Cette dernière passe nécessairement par notre révolution intérieure, qui suit si elle est juste la règle d’or dont l’éthique de réciprocité nous conduit vers la Loi du royaume (Bible) qui permet l’expression selon Jung, de la mise en place de la parfaite synchronicité.


Aussi la règle symbolise-t-elle, la spiritualité du chemin, la ligne entre notre dualité et la route à suivre. Elle n’a pas de dimension fixe, pourtant y figure les repères du temps découpés en cycle circadien dont le rythme est caractérisé par une alternance de jour et de nuit. Annexée à la relativité de la vie de chacun, ponctuée par le mouvement du soleil, la règle est rectitude, droiture. Elle est notre ascension vers notre pierre philosophale : notre soi d’or. Elle est mesure relative, fonction du subjectif, elle est l’homme et vie dans le frère ou la sœur. Possible possibilité offerte au prisme de l’effet miroir qui nous éclaire tout en nous apaisant car concomitamment, il nous recentre en nous ramenant à notre puissance personnelle créatrice (G. Bergon).

En effet, c’est en nous-même, que l’infini réside et comme l’explique Murphy, il ne se dérobe jamais. Nous avançons vers nous et en nous avec cette Loi royale (cf. Pentateuque) ou Golden rule dans notre monde au cœur d’autrui (qui constitue et participe à notre monde, l’Univers). Nous sommes la source intérieure de notre fleur de vie qui permet l’éclosion de notre conscience vers la lumière, le lien toroïdal de la trame entre l’espace et le temps, continuum du temps sacré.

Mais attention, si vous rencontrez le Bouddha, tuez-le, nous met en garde Linji Yixuan (Lin-chi I-hsuan) via son énigmatique Koan d’enseignement.

Notre cheminement, notre vie est un apprentissage constant, une avancée dans la dualité. Nous sommes accompagnés, mais nous ne devons pas copier notre maître qui porte cette guidance. Il ne s’agit pas de devenir un plagiat, mais de devenir, dans l’ombre de ses pas portés par le pavé mosaïque.

Car le second surveillant, c’est lui, le maître qui sait tracer droit, qui nous mène vers ce cheminement intérieur, et nous, nous suivons, glissons les pieds en équerre droits et respectueux, par trois fois.

Une trinité qui nous porte vers la vérité, la connaissance ou divinité du delta lumineux où prône le Yod hé Vav Hé (י הוה), incarné par l’univers. Ce grand architecte, qui seul sait et détermine si nous devons continuer, notre route de la connaissance et continuer à apprendre (en toute humilité).
L’architecte pour bâtir a besoin d’outil, il porte donc les clefs ou plus exactement les outils des bâtisseurs. Or, la genèse de tous les outils est la règle. La règle qui signifie en latin regula, équerre, bâton mais aussi loi, principe, trouve sa source dans le verbe rego, diriger, conduire…
Voilà ce qui a permis à Platon, de retranscrire la pensée de Socrate dans son apologie éponyme :

Ce que je sais c’est que je ne sais rien.

Nous cheminons sans fin, tout le long de notre chemin initiatique graduellement, en suivant la droite, la règle pour progresser tendre vers, les autres niveaux : tendre vers la vérité. Gardons en mémoire, qu’il n’existe pas de vérité maçonnique révélée, mais plutôt une faculté humble de l’esprit intuitif de l’apprenti qui trouve sa source à travers un développement de vie personnelle, éveil enrichi par la guidance du second surveillant, au moyen du symbolisme et des rituels.

Ainsi, il est possible d’approcher seulement, mais seulement, jusqu’à un certain degré de vérité.  Car comme l’explique Joseph Murphy, la vérité est infinie, illimitée et éternelle. Effectivement, nous n’en arriverons jamais au stade où nous n’aurons plus rien à découvrir.
Nous ne sommes en tant qu’apprenti pour l’heure que résident à l’étage de la purification de notre cœur qui est pour paraphraser Guy Corneau comme une fleur qui émet son parfum sans réserve.

Le chemin est long et infini, alors n’ayons surtout pas peur de sortir du cadre en pensant outside the box, rendons libre notre esprit (John Adair) car n’oublions pas que nous disposons de l’éternité.

Alors pour faire écho à Kant :
Sapere aude! Osez savoir !

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