La Cyber-Maçonnerie
E∴ L∴
Il est coutume de dire que la Vie commence par un Cri.
Nos vies maçonniques ont chacune commencé par la
chute d’un Bandeau.
Oserais-je paraphraser en vous avouant que ma vie maçonnique
est re-née par le double clic suivi d’un simple
clic sur une souris informatique ?
Un double-clic qui m’a propulsée dans une aventure
humaine que les mots ne peuvent que trahir, tant mes dons
littéraires sont maigres, et tant les mots sont
réducteurs.
J’ai rencontré la FIF, un peu par
hasard, à la recherche d’une
franc-maçonnerie qui élargirait
l’horizon des émotions, et je me suis inscrite
à cette fraternelle il y a maintenant deux ans.
Mais notre Frère Jean-Paul ne m’a pas
demandé de faire l’historique de mes relations
fifiennes… Il m’a simplement demandé de venir
témoigner de ma rencontre avec la chose du
troisième type, la cyber-egrégore.
Car, oui, mes Frères et mes Sœurs, elle existe, je l’ai même rencontrée, et je l’ai même vécue à plus d’une occasion. Ce qui me permet de contredire ici un de mes philosophes préférés, Albert Jacquard, qui affirme, dans sa « Petite philosophie à l’usage des non philosophes », ceci : « Il faut (…) prendre conscience de l’apport d’autrui, d’autant plus riche que la différence avec soi-même est grande. (…) L’informatique, dans la mesure où elle apporte de l’information, est précieuse ; mais elle n’apporte que de la communication mise en boite, surgelée. Elle est incapable de provoquer les sursauts créateurs qui se produisent tout naturellement dans un dialogue vrai, fait de silences autant que de paroles. »
Mais comment vous dire, comment vous faire partager
cette expérience, alors même qu’il est
déjà difficile de se mettre d’accord
sur une définition de
l’égrégore !
Une de mes sœurs a trouvé, dans un dictionnaire de
la Franc-Maçonnerie, cette définition :
« Egrégore : Terme
employé par les symbolistes pour désigner la
force de cohésion dans un groupe humain – ici une loge. »
D’autre part, un de mes FF en a
proposé une autre, qui me convient encore
davantage :
« L’égrégore,
c’est un orgasme intellectuel et spirituel ».
Et là où le dictionnaire et la vie peuvent se
rejoindre, c’est que
l’égrégore de l’un
n’est possible qu’à la condition que
celle du dictionnaire soit remplie.
Considérant donc comme acquise la préexistence de
la force de cohésion dans notre groupe, j’ai envie
de compléter la définition de notre
frère, qui deviendrait ceci : « L’égrégore
est un orgasme intellectuel et spirituel, une pulsion
émotionnellecollective,
convergente, contemporaine, et sa catharsis ».
Et dès lors, comme tout orgasme, il se
prépare. Il faut y croire pour le laisser vous envahir, il
faut s’abandonner à recevoir ses signes, les
manifestations de cette émotion
cybernético-fraternelle, au moment où elle se met
à vous étreindre. Et il faut surtout, alors, lui
ouvrir la voie royale de son cœur.
Mais comment vous la décrire. C’est effectivement
comme l’orgasme : on a tant écrit
à son sujet, et pourtant, à défaut de
le vivre, on ne peut imaginer ce que c’est. Alors, je vais
tout simplement vous raconter, vous livrer quelques-unes unes de ces
expériences d’amour total et fraternel,
où l’émotion monte et vous
étreint tant que les larmes jaillissent, que le bonheur
d’être avec ces frères et
sœurs-là est un des plus grands qui soit.
La première fois, c’était dans ma bombinette rouge, au volant de laquelle je roulais mécaniquement vers un rendez-vous professionnel. Je venais, comme à mon accoutumée, de repenser à mes FF et SS de la FIF, dont j’avais lu la veille (enfin, la nuit…) quelques messages très personnels et engagés, dans lesquels je percevais des vécus de mes correspondants. Et roulant donc mécaniquement, c’est eux que je voyais, chacun différent de tous les autres, avec son imaginaire propre. Chacun avait sa vie personnelle derrière lui, autour d’elle. Et ils ont tous pris corps dans mon cœur et dans ma tête. Je les ai imaginés, qui avec des problèmes d’argent, qui devant faire face à un surcroît de travail, untel en passe de se lier pour toujours au compagnon de sa vie, tel autre ayant enfin réussi ce qu’il espérait entreprendre depuis si longtemps, et tels autres enfin, qui, tout banalement, passent leur vie à essayer de s’en sortir et à rayonner un tout petit peu, mais à rayonner quand même. Bref, ils se sont mis à exister, jubilatoires, timides, muets ou prolixes, hargneux, teigneux mêmes, mais là, tous initiés comme moi.
Ce faisant, j’ai en fait imaginé
des bribes d’identités au-delà de
l’écran. Ce qui a
généré une cascade d’images,
d’éprouvés, qu’il
m’a fallu « leur » communiquer.
Je voudrais à ce stade faire une boucle à propos
de l’identité et du sentiment
d’appartenance, car ceci soude le groupe, et permet la
circulation du verbe, mais aussi du « non
dit ». Ceci expliquant grandement le
« cela » qui va suivre.
Dans « Les
Identités Meurtrières »,
Amin Maalouf disserte à propos de la notion même
d’identité…
Là où il nous est demandé de
définir notre identité en termes
d’appartenance à tel ou tel groupe, il va opposer
une définition – beaucoup plus simple, logique
à mes yeux, juste enfin, car personnelle :
« Mon identité, c’est ce qui
fait que je ne suis identique à aucune autre personne.
(…) Et il ajoute :
« L’identité de chaque personne
est constituée d’une foule d’éléments
qui ne se limitent évidemment pas à ceux qui
figurent sur les registres officiels. Il y a, bien sûr, pour
la grande majorité des gens, l’appartenance à une
tradition religieuse ; à une nationalité, parfois
deux ; à un groupe ethnique ou linguistique ; à
une famille plus ou moins élargie ; à une
profession ; à une institution ; à un certain
milieu social…
Et « Toutes ces appartenances n’ont
évidemment pas la même importance, en tout cas pas
au même moment. Mais aucune n’est totalement insignifiante.
Ce sont les éléments constitutifs de la
personnalité, on pourrait presque dire «les
gênes de l’âme »
(…).
Et c’est ici que vient se greffer notre double
caractéristique commune : l’une, est notre
appartenance à la Fraternelle des Internautes Francophones,
l’autre, préalable, mais un peu moins
« monolithique », est le fait que
nous ayons tous et toutes été initiés
– en des obédiences diverses, et selon des rites
qui leur sont propres…
Nous sommes donc constitués d’une foule de sentiments d’appartenance, d’une multitude de caractéristiques, dont les poids relatifs sur le vécu que nous avons de notre identité sont éminemment variables dans le temps. Or, lorsque nous « sommes » dans notre vie quotidienne, ce n’est pas notre « moi fifonaute » qui émerge sur les autres de nos caractéristiques. Mais quand nous nous attablons devant notre « machine à communiquer avec le monde », et que nous basculons dans l’univers de cette communication particulière qu’est la Liste de Diffusion et ses dérivés, nous basculons aussitôt vers cette identité spécifique qui nous rapproche singulièrement des autres participants. La distance qui nous en sépare devient symboliquement nulle (d’ailleurs, on la qualifie souvent de distance virtuelle)…
D’autre part, le temps a d’autres
caractéristiques que notre temps quotidien, habituel,
chronologique, logique : c’est un temps
cassé, hachuré,
déstructuré… Le moment où
untel a écrit son message (et où il
était en contact avec une émotion
donnée) n’est pas, sur le plan
réaliste, celui où moi je prends connaissance de
son écrit. Or, pour moi, même si je sais que ce
décalage existe je n’en ai nullement la
perception, et inconsciemment, je le gomme… et
même je transposerais celui dont je lis la prose, dans MON
temps, dans MON lieu imaginaire et symbolique, ce qui va me permettre
d’avoir l’intuition d’être en
train de vivre quelque chose avec lui, en même temps que lui,
en fonction de lui, et ceci, où qu’il soit et
à quelque moment qu’il l’ai
écrit.
Dès lors, quand j’ai raconté ce qui
m’était passé par la tête
dans ma petite voiture, en laissant passer les émotions qui
en découlaient, mes FF et mes SS l’on
reçu, et perçu comme si ma narration
était instantanée et en ont tout
aussitôt éprouvé une autre
émotion personnelle, que certains ont livrée au
groupe.
Et de fil en aiguille, en procédant de la sorte, on se met
à se sentir particulièrement proches les uns des
autres, au point qu’on a l’impression
d’appartenir à une seule même et grande
famille…
Donc, et contrairement à ce que prétendent certains penseurs modernes, la communication mondialisante permise par Internet n’est nullement cloisonnante, ni réductrice de la personne en une cellule totalement hors du contact chaleureux avec les autres Hommes. Que du contraire : pratiquer quotidiennement, fréquenter avec une telle impudeur parfois toutes ces personnes avec qui on échange des propos qui partent droit du fond de son être, crée une intimité qui force l’envie de se rencontrer « pour de vrai », de se « voir »…et qui favorise l’ouverture de soi à la perception de ces émotions communes et convergents.
Et c’est ainsi, mus par ce besoin, que furent
organisées les rencontres fifiennes, Repas, Fifête
etc…
Et nous nous sommes donc rencontrés.
Quel bonheur ! Que de larmes ! On entre dans une
salle où on a convenu de se retrouver, on pointe un doigt
vers une personne, on dit : Eva ? et on s’embrasse
comme si on se connaissait depuis toujours, et qu’on ne
s’était plus revu depuis des lunes. Et puis,
ensemble, on pointe le doigt vers
« elle » :
C’est Doris ? Et on se tombe toutes les trois dans
les bras l’une de l’autre, à
n’en plus pouvoir. Et les autres, ces Frères
présents à ces retrouvailles, là
autour de nous, émus comme nous, tous un peu
ébranlés…mais si humains !
Les mots deviennent inutiles, les regards parlent
d’eux-mêmes… Les mots n’auront
plus jamais la même froideur apparente.
Mes Frères et mes Sœurs, vous êtes
habitués à une maçonnerie qui, bien
que présente quotidiennement dans vos vies, se met en
œuvre au moment des tenues, deux ou trois fois par mois. Et
entre chaque tenue, il y a la vie quotidienne, l’empreinte
permanente du profane.
Participer activement à une fraternelle sur Internet,
c’est mettre la pratique de la Franc Maçonnerie
à sa portée tous les jours, car c’est
tous les jours qu’on va pomper ses messages (les boites aux
lettres seraient sinon complètement
débordées…) c’est se confronter
quotidiennement avec la réalité
maçonnique de ces autres Frères et
Sœurs d’autres obédiences, pratiquant
d’(autres rites, vivant en d’autres pays, certains
vivant même à l’envers et pourtant, ils
ont le sang qui leur monte apparemment moins vite à la
tête que certains de nos Européens…)
Ces ouvertures quotidiennes sont le souffle d’air pur, de
fraîcheur maçonnique qui élargit
ô combien les horizons de ma pratique hebdomadaire dans mon
propre atelier.
Bien sur, ce n’est pas la même chose, il
n’y a pas de rituel…encore que, la mise en
œuvre informatique pour aboutir à la lecture des
messages prend un temps non négligeable, se fait selon des
gestes et formules bien précises, qui ne le
cèdent en rien – ou si peu –
à d’autres rituels. Alors, pour peu
qu’on y mette du sien, ce moment devient aussi
sacré que d’autres. Alors, comment
s’étonner que des liens
privilégiés s’y nouent ?
Voici encore une expérience
d’unisson qui m’a fortement
touchée : c’était au
départ de ma fille cadette. Elle nous quittait pour vivre
définitivement en dehors du nid. Mais au jour fatidique,
j’en étais malade, et je m’en suis
ouverte à mes Froeurs de la FIF. Même pas une
heure après avoir envoyé mon message,
j’en recevais qui me soutenaient, me témoignaient
leur compassion, me faisaient un peu la morale, me
rassuraient…comme si la Terre entière
s’était mise à essayer de me faire
chaud, pour que je souffre moins du vide omniprésent de son
absence. Des hommes m’ont parlé du chagrin de voir
leurs enfants les quitter pour aller vivre avec leur mère,
en suite de divorces ou autres séparations… Ils
m’ont dit des choses dont je suis certaine qu’ils
ne les avaient auparavant jamais dites comme ils me l’ont
écrit, dont certains m’ont avoué en
avoir pris conscience seulement à la faveur de mon message.
Cette vibration émotionnelle EST présente dans
les mots qui vous parviennent.
L’unisson se vit dans la joie, dans la douleur, dans le
refus. Je songe à quelques moments majeurs de notre vie
internautique récente, qui ont vu des départs de
notre liste, mais aussi d’autres départs, plus
douloureux.
Car nous venons ensemble de perdre un petit être que nous ne connaissions pas, mais dont l’existence est à jamais marquée dans nos mémoires. Son père, notre Frère, nous a annoncé le décès de sa fille tout simplement, parmi l’ensemble des autres messages charriés par la liste. Et voilà que chacun nous le recevons dans le cœur, tous, à nos moments personnels, mais, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, en un moment symboliquement commun, nous avons été profondément et violemment blessés, ensemble, par la douleur de ce Frère. Je vous assure, mes Frères et mes Sœurs, qu’il n’est point d’émotion qui n’ait traversé les kilomètres de connexions électroniques pour parvenir jusqu’à chacun de nous. Je nous ai ressentis ensemble autour de lui, si proches qu’il n’avait plus besoin de puiser dans sa force personnelle pour tenir debout. Notre émotion commune, convergente, a traversé les écrans, s’est échappée de nos doigts, et nous a tous unis dans une même tristesse profonde, et un vif espoir, celui que notre Frère et ses proches arrivent à surmonter cette épreuve, car le Temple reste à être construit, et nous avons TOUS besoins de sa contribution de FM.
Il y eut encore cet autre grand moment
d’émotion collective que nous avons
vécue avec l’élévation
à la maîtrise de l’un de nos
Frères : Jean.
Jean et Jean-Dominique sont père et fils. Le père
a marié le fils, et le fils est le VM du
père… Allez vous y retrouver… Le fils va
élever le père à la
maîtrise. Moment rare, unique dans une famille. A
défaut de refaire le monde, je décide
qu’il faut faire quelque chose, qu’il faut marque
le coup : il faut que le père et le fils en aient
un souvenir encore plus aigu dans une égrégore
– surprise, cybernétique. Alors, que
fait-on ?
Rien de bien compliqué. On s’assure la
complicité du fils et on s’arrange pour se
retrouver – secrètement – dans le bistrot attenant au Temple.
On se retrouve donc à plusieurs obédience, Frères et Sœurs conspirateurs réunis du DHF, GLFF, GOF, GLDF, GOB, DHB, etc… Quelle belle tenue, le regard de Jean, embrassant notre communauté (il était assis en face de nous, sur les colonnes), qui nous détaillait, qui nous regardait à l’intérieur de nous-mêmes, et Jean-Dominique qui nous accueillait la gorge serrée, arrivant tout juste à articuler nos noms… Et puis, ce moment que je n’oublierai jamais, celui où Jean-Dominique a constitué son père Jean Maître Maçon, où son émotion entravait sa diction, mais qu’importe…c’est le cœur qui parle à ces moments-là, et où nous avions chacun justement pris froid qui nous faisait renifler un petit coup, voire éternuer une émotion dans le coin d’un mouchoir… Et puis, il y a eu cette chaîne d’union, j’en ai les mains encore chargées de l’amour qui y a circulé.
Et au-delà de ces anecdotes individuelles, il y a eu ce moment magique, cette Tenue où, en dehors des plateaux du VM et de Gr Ex et de la fonction de M des Cér de l’Atelier d’accueil, tous les plateaux étaient distribués parmi les sexes et les diverses obédiences présents. Sa Chaîne d’Union a réellement uni sur place les frères et les sœurs du monde entier, en une égrégore véritablement universelle (Merci, ma sœur Claudine, d’y être venue depuis ton Québec ensoleillé).
Oui, mes Frères et mes Sœurs, la cyber-egrégore existe, je l’ai rencontrée, et je la rencontrerai encore, car j’ai la ferme volonté, le désir profondément ancré de ne plus jamais laisser quelque barrière que ce soit me séparer de mes frères et de mes sœurs, et tant que je le pourrai, je me rapprocherai d’eux pour leur témoigner mon amour, ma compassion, leur passer de mon énergie si c’est nécessaire, bref, pour partager ce qui me reste de vie à construire avec eux, avec elles, dans l’optimisme de la croyance en un futur meilleur, dans la ferveur de notre construction commune du Temple de l’Humanité.