Le Voyage de l’Apprenti
J∴ M∴
« Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison
Et puis est retourné plein d’usage et raison… »
Ces vers de Du Bellay, nous les connaissons tous, et cet hommage rendu à Ulysse et Jason nous rappelle combien d’ingéniosité, de courage, de force il leur aura fallu pour parvenir à leurs fins.
D’autres, comme Thésée ou Hercule, ont réalisé des exploits maintes fois relatés. Mais ces voyages accomplis, souvent au péril de leur vie, n’avaient qu’un but, parvenir à la finalisation de leur Destinée : l’accès à la Royauté ou à la Déité, Couronnement Suprême de l’Homme accompli, passé des Ténèbres à la Lumière.
Les Voyages réalisés par les futurs Initiés, ne sont plus aussi terribles, il n’en reste pas moins que leur principe est d’apporter un plus à celui qui les vit. Ce plus permettant au futur apprenti, de gravir un échelon dans la Connaissance des autres, du Monde et surtout de Soi.
Du moment où le profane frappe à la porte du Temple, il entre de plein pied dans une tradition millénaire qu’est la tradition Hermétique. Celle-ci s’exprime par le biais de mythes et de symboles dont le but est de révéler la Connaissance et permettre ainsi la conquête du véritable état humain, l’Etre Originel que tout homme a perdu dans la Chute et qui se place en position humaine inférieure par rapport à lui-même, raison pour laquelle il se doit de restaurer son Moi véritable demeuré occulte en son Intérieur. Cette tradition permet de renaître à l’état authentiquement humain.
Le Profane sait ou ressent le fait qu’il est disposé à sa réalisation spirituelle qui comprend la Connaissance vivante des lois du Cosmos, de la Connaissance de Soi et de la réalité de l’ordre de vie.
En acceptant ces épreuves, il accepte de pénétrer victorieusement un espace difficilement accessible dans lequel se trouve le symbole de la puissance de la sacralité et de l’immortalité.
Aux yeux des Alchimistes, il est une image du travail entier de l’œuvre avec ses difficultés majeures, celle de la Voie qu’il convient de suivre pour atteindre le centre, cette crypte où se retrouve l’Unité perdue de l’Etre et plus les voyages sont difficiles, plus le profane se transforme et acquiert au cours de cette initiation itinérante, un nouveau Soi.
Pour se faire, il va être confronté aux quatre éléments primordiaux, sources de Vie: la Terre, l’eau, l’air et le Feu qu’il se devra de maîtriser, afin d’en occuper la place qui lui revient : le Centre
Ces épreuves symboliques ont un sens exact de l’ascension des Ténèbres vers la Lumière : En alchimie, on commence par les éléments lourds (Terre et eau) pour s’élever aux légers (Air et Feu). Le Sceau de Salomon englobe ces 4 éléments, que l’Alchimie représente par 4 triangles dont 2 barrés et signifiant : Un le tout
Curieusement en maçonnerie, deux de ces éléments sont inversés (Air et Eau), probablement pour appuyer le cours normal de la naissance, celui de respirer à la sortie de la Matrice.
Cette matrice, la Materia prima des alchimistes, où le profane lors de son premier voyage, car il s’agit bien d’un voyage, va semer la graine de la spiritualité. En avançant dans son moi intérieur, il va
sur un terrain connu, ce qui naîtra sera issu de lui-même et sera le résultat d’une très longue transformation par l’intermédiaire des trois autres éléments.
Cette terre, symbole de régénération dans un rituel palingénésique avec l’eau l’air et le feu, donne le pouvoir de créer, recréer, faire naître. La culture de la terre et de l’âme, sont analogues. Les alchimistes nommaient leur science : l’art du labourage.
A force de creuser et de retourner les entrailles de sa terre, il arrivera à en extraire le minerai susceptible d’être transformé en pur métal car il est conscient que « L’OR I VIT » (anagramme de Vitriol). Alors, comme le dit Oswald Wirth :
« Rentrons en nous-mêmes, approfondissons, faisons abstraction des apparences extérieures et pénétrons jusqu’au squelette de la réalité dépouillée de tout décor extérieur. Quand Saturne (le temps) aura fait son Œuvre, le Coq de Mercure éveillera notre intelligence, ouverte désormais aux vérités initiatiques »
Ainsi émergeant de cette terre, aveugle et désorienté, il va être submergé, pénétré, ballotté lors de son deuxième voyage par le plus insaisissable des éléments : l’Air. Tel Ulysse soumis aux déchaînements et à la fureur des vents, le futur apprenti va être confronté aux mêmes fureurs de son Ego refusant d’être maîtrisé. De même qu’Ulysse sera secouru et accompagné tout au long de son périple par Athéna, ainsi le futur apprenti sera t il aidé et soutenu par l’Expert de la loge. Cet air, qui peut être brise ou tempête, est l’expression même de la vie consciente, inconsciente, présente et impalpable. Ce souffle est l’existence omni présente de tout ce qui existe, il pénètre tout du microcosme au macrocosme. Il est le souffle de vie : le Prana indien. Le futur initié respire et déjà la corde autour de son cou disparaît, un début de libération, le cordon ombilical est sectionné.
A peine le voici nouveau-né respirant à plein poumons, qu’ il convient à présent de le laver de ses souillures qui le ternissent. C’est le contact avec l’eau, seul élément à posséder les trois états : gazeux, liquide et solide. A l’identique de l’évolution spirituelle nous passons par le matériel (solide) puis la Connaissance (liquide) et enfin le spirituel (éthéré).
L’eau est un processus dont la fin engendre le commencement, car du fait de son cycle perpétuel l’eau ne semble jamais finir ni commencer. Elle est la sagesse car ne conteste pas, elle épouse toutes les formes qu’elle rencontre sans jamais les contrarier, comme elle le fait des difficultés de la vie pour mieux les dépasser. Elle semble faible alors qu’elle est la Force. De la source au ruisseau, de la rivière au fleuve, du fleuve à la mer, de la mer à l’Océan, de l’Océan au Ciel et du Ciel à la Terre, l’eau est cycle de vie, elle est l’élément d’abnégation du perpétuel être pour les autres, symbole de purification, de sagesse et de vie spirituelle. Seule l’eau peut permettre la dissolution de la terre stérile dont la minéralisation stratifie le futur initié dans le mutisme et le silence de la pierre.
Le dernier voyage est le plus redoutable car l’impétrant se devra de trouver le courage d’affronter le dernier des éléments et non des moindres : Le Feu, carburant de tout ce qui est, il dérive de la nature spirituelle de la lumière.
Paradoxalement rien n’aurait pu être sans lui, mais il n’existe pas s’il n’a rien à brûler. C’est l’élément purificateur.
Il scelle, par la fusion, tous les actes d’engagement, il embrase, il est le sens de l’ascension transformant son énergie en éveil de la spiritualité.
Voilà la gageure du futur initié : être le feu mais en être le maître, être chaud et doux mais vif et prompt pour sentir le danger de l’ego ; ne pas allumer le feu de la passion mais réchauffer le cœur.
C’est l’élément de la transmutation permettant l’accomplissement du grand Œuvre, mais attention à ne pas trop l’approcher tel Icare qui s’est brûlé les ailes au soleil de la Connaissance pour laquelle il n’était ni prêt ni initié.
Pythagore disait :
« Alors que Dieu était seul dans le Principe, il créa une substance que nous appelons première matière : de cette substance il créa quatre autres choses : le Feu, l’Air, l’Eau et la Terre, desquels, il créa toute chose tant supérieure qu’inférieure et par ces quatre éléments il créa l’Homme. »
Ainsi l’apprenti, aux sortirs de ces quatre épreuves, est-il Créé. Dès lors, la loge deviendra l’Athanor dans lequel il évoluera et mûrira en quête de Connaissance, jusqu’à son plein épanouissement. Il parviendra à cette connaissance supérieure en ordonnant ses sentiments, ses pensées, comme la nature ordonne en lui, les fonctions corporelles, afin de lui permettre de voir, d’entendre, de respirer. Il apprend peu à peu à respirer et à voir par l’âme, à entendre et à parler par l’esprit.
Le nouvel initié se doit d’assimiler toutes les règles et principes qui lui auront été communiqués durant ces voyages, car s’il travaillait à sa formation sans en observer les préceptes, il risquerait de pénétrer des mondes supérieurs sans y voir clair ; au lieu de percevoir la réalité, il serait victime d’erreurs et d’illusions et risquerait de ne pouvoir distinguer le vrai du faux et perdre toute direction dans l’existence.
Le grand risque qui attend le nouvel initié est que, peu soucieux du véritable chemin de la Connaissance, il cherche à se frayer l’accès à des réalités supérieures fût-ce par des chemins tortueux. Les voyages pratiqués par le nouvel apprenti doivent lui faire prendre conscience que la route est longue et que rien n’est jamais acquis.
Pour conclure, il faut retenir que le voyage initiatique, permet à l’Etre entier de s’engager sur une voie, mais sans aucune assurance de parvenir jusqu’à son terme et obtenir ce qu’il cherche, car quoi de plus difficile que d’abandonner toute certitude, que de renoncer à sa vanité et tenter de vivre en esprit et vérité. Pénétrer dans l’Univers initiatique c’est reconnaître son ignorance mais surtout désirer connaître.
« Seul celui qui se transforme lui même sur le chemin de l’Initiation parvient réellement à voir une autre réalité que sa vanité et son égoïsme »
(Sri Aurobindo)
Vénérable Maître, j’ai dit