Mon chemin vers l’Etoile

Auteur:

F∴ R∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
:  NC

Je vivais, comme la plupart des hommes, à la surface de moi-même, écartelé entre la peur de perdre et le désir de gagner chaque jour un peu plus.



À peine arrivé au midi de la vie, à l’âge égocentrique où l’on croit encore être l’unique préoccupation de la Providence,voici que des hommes, que vous ne connaissez pas, vous décrivent d’abord tel un « Humble candidat plongé dans les ténèbres » puis vous révèlent que vous ne pourrez désormais surmonter les obstacles que votre existence, agitée de passions, placera sur votre chemin que dans la mesure où vous acquérez « l’énergie morale et les connaissances qui …permettent de lutter contre l’adversité ». Vous découvrez finalement qu’une part de vous-même, dont vous ignoriez tout ou presque, n’a jamais fonctionné.



Voilà qui explique la sensation d’incomplétude qui vous saisit un beau matin, au saut du lit, alors que vous vous destiniez à une journée normale qui ne se produira plus…. Avec l’aurore la ville commence lentement à s’ébrouer. Vous ne percevez plus les bruits de rue familiers mais un ronronnement sourd, monotone, où l’on ne distingue pas les sons des machines de ceux des hommes, ou des bêtes. C’est toujours la même heure mais, ce jour-là, la lumière grise n’appartient plus ni au jour ni à la nuit comme si le futur qui se profile devant vous devait être désormais entièrement dépourvu de ce qui faisait la saveur de vos jeunes années, a jamais enfuies.



Quand le doute s’installe, il n’est plus possible de respirer sereinement …



Nous appartenons à un peuple déchu qui en dehors de son patrimoine génétique n’a pratiquement plus rien en lui du souffle qui animait nos anciens….



La Chute s’est produite il y a environ 7 millénaires.L’humanité se limitait alors à quelques millions d’individus, de 5 à 20 selon les sources.C’est l’époque où sont supposés s’être produit les évènements, réels ou mythiques, qui ont inspiré les premiers récits des rédacteurs du Volume de la Loi Sacrée. En quelques mots c’est le moment où l’Histoire émerge des temps protohistoriques et où la Tradition prend forme.



La plupart des spécialistes s’accordent aujourd’hui pour confirmer qu’avant cette période de rupture les hommes n’éprouvaient pas l’état de « séparation » d’avec le Cosmos qui nous caractérise. Dotés de Moi « interdépendants », vivant en empathie avec leurs congénères et en symbiose avec la Création, sous toutes ses formes, ils ne connaissaient ni le bien ni le mal, seulement l’équilibre et le déséquilibre. Au sein des groupes constitués régnait culturellement la compassion qui, dès la petite enfance, oriente les émotions vers la solidarité. S’il y avait conflit celui-ci se réglait rituellement et non dans le chaos. Il en était de même pour toute transgression aux règles de vie communautaire.


Ces populations antédiluviennes étaient insensibles à l’accumulation de richesses, l’acquisition d’un standing ou d’un pouvoir, et vivaient dans un état d’harmonie psychique qui ne nécessitait ni substitut ni compensation. En revanche, elles connaissaient le Beau, comme en témoignent leurs arts rupestres, signes abstraits ou peintures figuratives, remontant pour certains à plus de 41 000 ans.


Nos grands ancêtres respectaient l’équilibrenaturel parce qu’ils voyaient la nature comme une création du Grand Architecte de l’Univers et, se considérant eux-mêmes comme une émanation du Principe Créateur, ils s’identifiaient à elle.


Dans leur conception du monde, matière et esprit étaient indissociables. Tout être, toute chose avait une âme. La spiritualité guidait leur existence en parfaite concordance avec la nécessité organique du développement de l’espèce.


Ils contemplaient la Voute étoilée avec crainte certes mais aussi avec admiration, construisant des temples éphémères à ciel ouvert, au modèle de la Petite Ourse et de l’Etoile Polaire.


Dotés d’une intelligence pratique, instinctive et intuitive, mais également déjà capables d’abstraction, ils étaient dans l’Âge de la Vertu Parfaite, équivalent chinois de notre Paradis Perdu judéo-chrétien, qui s’est achevéenviron 5000 ans avant notre ère.



Ce regard porté sur l’espèce humaine d’avant la Chute n’est pas celui d’unpartisan de la théorie Gaïa ou d’un nostalgique des origines pas plus qu’il ne se réfère au mythe adamique ou au péché originel. En revanche, force est de constater que la violence sociale n’est devenue récurrente et que la domination masculine ne s’est installée,dans un état de guerre profane et perpétuel, que le jour où nos lointains ancêtres sont « sortis du Tao », ou l’humanité s’est égarée dans soncheminement vers l’Etoile.



Le changement climatique brutal intervenu à la fin de l’Ere glaciairea eu des effets déterminants sur l’évolution de l’espèce humaine. La désertification a généré une immense ceinture aride autour de la Terre, de l’Afrique du Nord à l’Asie centrale. Dans ce contexte d’intense sécheresse des catastrophes météorologiques, telles les grandes crues au confluent du Tigre et de l’Euphrate, ont totalement bouleversé les modes d’existence ancestraux. La croissance exponentielle des populations, la lutte pour les zones fertiles raréfiées et le développement des religions monothéistes avec leur rejet endémique de la nature, du sexe, du corps et des femmes ont accéléré le processus d’altérité jusqu’à engendrer un sentiment vertigineux de solitude et une posture systématique d’inimitié.



La Chute est la transmutation intervenue dans la psyché, collective et individuelle, des groupes humains. Avec l’augmentation du volume du cerveau, la conscience du « Moi », de l’individu, s’est amplifiée. Certains évoquent même une « Explosion de l’Ego » ou le« Je » serait prisonnier à l’intérieur du crâne tandis que le reste du monde serait libre à l’extérieur.



Dans nos sociétés policées  et raffinées , où chaque « Moi » est isolé et centrifuge, l’individu a le sentiment d’être « autre » en présence de son voisin, de la nature, du Cosmos et du Principe dont il est issu. Notre rapport au temps, à la naissance, à la vie, à la mort et à « la vie après la mort » est ainsi totalement différent de celui de nos ancêtres archaïques, de même que nous sommes atteints par une souffrance psychique etsociale qui leur était tout à fait étrangère.



Le matin où nous réalisons que l’éclairage profane, qui nous expose au regard des autres (fût-ce même de manière favorable) n’est que le reflet éclaté d’un miroir aux alouettes, où nous découvrons en nous l’ombre invasive engendréepar la Chute, nous nous sentons appelés vers une autre façon de concevoir le monde et d’y exister.



Nous marchons dans les ténèbres, mais c’est au moment où nous n’y croyons plus quele ciel blanchit et que le jour revient. Comme un rayon de soleil pointant à l’horizon ou un sourire qui se pose sur un visage, voici venu le moment de la rencontre avec notre futur parrain. Comme le disait Simone de Beauvoir : « Les hasards de notre vie nous ressemblent ».



Deux interrogations à caractère ontologique peuvent dès lors guider la quête du Franc Maçon, qui abandonne volontairement l’état figé de la conviction pour s’engager dans la dynamique d’une perpétuelle recherche :


Quelle est la manifestation première du Principe Créateur dont, avec le Rite, nous proclamons l’existence ?


Lorsque nous rejoignons l’Orient éternel et que notre enveloppe charnelle disparaît, reste-t-il quelque chose de la part de conscience développée pendant la vie terrestre?



Une réponse partielle nous est donnée par la symbolique de la Pierre brute dans la Loge de métier. Tailler la pierre, voire la polir, puis l’insérer à l’emplacement prévu dans la structure de l’édifice n’est pas suffisant. Il faut également la poser en respectant son orientation d’origine, celle d’avant l’extraction de la carrière. Sinon la pierre se décompose et meurt. Or vivre c’est aussi mourir et tout ce qui meurt a vécu….



Certes, chez l’homme, c’est par l’Élan vital, vaste force énergétique qui en chacun de nous transcende notre destinée, nous permettant de l’assumer et, en nous orientant, de la réaliser, que la Vie s’exprime.Mais celle-ci ne se limite pas à la matière organique : Depuis la Chute, nous nous enlisons, siècle après siècle, dans l’erreur en rejetant l’idée qu’elle puisse aussi se révéler dans la substance que nous qualifions « d’inerte ». La prépondérance accordée par nossociétés contemporaines à l’expertise scientifique et au raisonnement discursif, au préjudice de l’intelligence du cœur et de l’argument intuitif, nous conforte malheureusement dans cet égarement.


Le progrès scientifique et technologique n’est pas en en cause, seull’usage que nous en faisons est contestable, surtout lorsqu’il conduit à la réduction de la capacité de l’homme à penser par lui-même et donc à l’aliénation de sa liberté.



La chaîne qui unit le carrier au tailleur de pierres et aumaçon nous montre que tout est vivant dès lors que tout est dynamique. La Vie est, à l’échelle du Cosmos, la manifestation première du Principe Créateur et l’on doit la considérer dans son essence première et non dans sa forme élaborée qu’est l’existence.



La seconde interrogation est peut-être plus délicate par ce qu’elle se rapporte au concept controversé de « l’immortalité de l’âme ». A contrario des églises et des religions qui font de l’âme un corollaire à l’existence de Dieu, le Rite Écossais Ancien et Accepté ne fixe aucune limite à la recherche de la Vérité et ne définit pas plus l’âme que l’immortalité. Par l’étude des symboles et des mythes ainsi que par le recours au raisonnement analogique, il nous livre des clés de lecture du sens caché des mots. C’est ainsi que la Chaîne d’Union formée autour du Pavé Mosaïque, fusion des corps physiques et des âmes, symbole de transmission et de survie, située hors du temps et de l’espace, en un lieu où règne l’équilibre des contraires, nous ramène spontanément à l’état d’avant la Chute ou les « Moi » interdépendants étaient en empathie et ne faisaient qu’Un avec la Création.



C’est seulement si nous avons conscience que l’Infini est l’essentiel, et non les métaux tels que dons personnels ou apparence physique, richesses matérielles ou capacités intellectuelles, position sociale ou degré initiatique, si nous sommes capables de constater, sans frustration, « Je ne suis que cela ! » que nous pouvons vivre enfin. Car nous n’avons de valeur qu’à l’aune de l’essentiel et si nous ne trouvons pas le chemin qui y mène l’existence terrestre est une pure perte, parcours maçonnique y compris.



La méthode maçonnique puise son énergie à la source même de la Vie. Elle permet à l’Initié, qui s’oriente sur la voie de l’Eveil, d’aller à la rencontre de lui-même, de se reconstruire, d’élargir le champ de sa conscience et de l’illuminer progressivement, au fur et à mesure qu’il se rapproche de l’Etoile vers laquelle il fait route.



Pour conclure, j’emprunte d’abord à Tennyson cette citation : « Cours toujours après la Vérité, jamais tu ne la rattraperas mais en chemin tu pourras peut-être gagner ta liberté », ainsi que ce rubaiyat, découvert au hasard d’une lecture, à Omar Kahyiam:



« Que passe ma trace


que mon nom s’efface


du livre d’Histoire,


du livre de Gloire.


Je préfère croire
quand viendra mon tour


de mourir un jour


que je serai digne


d’avoir une ligne


dans le livre d’Amour ».



J


Vous devez être abonné pour accéder à ce contenu


S'abonner

Retour à l'accueil