La Table d’Emeraude
Non communiqué
La Table
d’Émeraude, en latin « Tabula
Smaragdina » constitue le plus court
résumé, sinon le plus clair, du Grand Oeuvre
alchimique.

D’après la
légende, cet
abrégé de l’opus aurait été
gravé avec une pointe de diamant sur une lame
d’émeraude et découverte par les soldats
d’Alexandre le Grand à l’intérieur de la grande
pyramide de Giseh. Cette légende est avant tout un
témoignage de l’origine à la fois grecque et
égyptienne de l’hermétisme, et un hommage rendu
par l’esprit hellénique à la
vénérable ancienneté de la sagesse qui
avait fleuri dans les sanctuaires des bords du Nil. L’auteur de la
Table d’Émeraude reste un inconnu malgré les
supputations qui la font attribuer à un philosophe
néo‑pythagoricien du 1er
siècle de notre ère, Apollonius de Tyane dont
l’existence semble d’ailleurs avoir été plus
mythique qu’historique. Hermès Trismégite,
Hermès le « trois fois
grand » (telle est la signification de
Trismégiste) qui se désigne à la fin
du texte de la Table comme son auteur, est tantôt
considéré comme un sage égyptien, un
adepte de la Gnose qui aurait vécu peut-être au Ilème
siècle avant J.C., tantôt comme le dieu
lui‑même, qui apparaît dans le panthéon
égyptien comme le premier ministre de Thot ? dieu lunaire,
et qui sera assimilé par les Grecs, vers le IVe
siècle avant J.C., au Logos, c’est à dire au
Verbe. C’est ainsi que Platon l’évoque dans son dialogue
intitulé Cratyle ; Hermès est
également appelé psychopompe (ou guide des
âmes), il agit au niveau du ciel, de la terre et des enfers,
il est le maître des trois mondes, et voici
peut-être au travers de ces précisions
l’explication du qualitatif
« trismégiste ».
Quoiqu’il en soit de son origine ou de son auteur, la Table d’Emeraude
ne sera connue en Occident qu’au XIIème
siècle dans une traduction latine dont le philosophe et
savant Albert le Grand, provincial des Dominicains,
théologien, maître de St Thomas d’Aquin,
canonisé lui‑même mais beaucoup plus tard, se fit
le propagateur. Le texte original grec, qui n’a pas
été retrouvé, avait auparavant
transité par des traductions syriaques et arabes. Albert le
Grand en effet tient un grand nombre de ses connaissances scientifiques
et alchimiques de la source arabe et de la civilisation
ibéro-islamique dont le centre de Culture était
la ville de Cordoue (ce n’est pas pour rien qu’un important colloque
scientifique international s’est déroulé
à Cordoue sur le thème « Science et Connaissance »
!). On notera aussi que les savants arabes du Moyen‑Age nourrissaient
une très grande vénération pour le
réel ou mythique Apollonius de Tyane
considéré comme l’auteur du Secret de la
Création des Etres, livre qui développait une
véritable cosmologie et cosmogénèse et
qui s’achevait sur les préceptes de la Table d’Emeraude que
nous lisons dans la version qu’en donne Fulcanelli en ses Demeures
philosophales :
Il est vrai, sans mensonge, certain et
très véritable
La première phrase est, comme on voit, très
affirmative et redondante. La même idée est
exprimée quatre fois, clôturée en
elle-même par une sorte de quaternité expressive.
On a le sentiment que l’auteur de la Table définit l’espace
quadrangulaire d’un mandala. Si l’on accepte
l’interprétation jungienne du mandala comme enfermant la
figure psychologique du Soi, ou de l’idéal du moi, on pourra
admettre que la materia prima, la matière
première de l’alchimiste auquel s’adressent les
préceptes de la Table, est analogiquement sa
psyché même, tout autant que le mercure
philosophique grâce auquel il prétend
élaborer la pierre philosophale, en vue d’une
spiritualisation de la matière. Celle‑ci, l’intention de
spiritualisation, est perceptible dans la formule du premier principe
exposé.
Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut
Autrement dit le monde terrestre a son modèle
céleste ; c’est la formule de l’analogie
appliquée à l’espace ; chaque geste d’en bas
procède d’un archétype qui est « en haut ». Ainsi
les Idées pour Platon se projettent dans la
réalité matérielle. Cependant, pour
l’auteur de la Table d’Emeraude, l’analogie est réversible
et la proposition admet sa réciproque : et ce qui
est en haut est comme ce qui est en bas.
La formule ainsi complétée combat le thème de la supériorité de l’Idée sur la matière. L’homologie est complète entre le bas et le haut, si bien que ces positions spatiales ne sauraient désigner une hiérarchie de type moral ; ce qui est « en haut » ne peut se targuer d’aucune préséance sur ce qui est « en bas ».
Appliquée
à l’univers humain la phrase définit les
conditions d’une parfaite égalité en
même temps que celles d’une différenciation
nécessaire entre le haut et le bas des couches sociales. Ce
précepte hermétique n’est‑il pas celui qui
régit la démocratie exemplaire et cependant
ordonnée, hiérarchisée des Loges ? Ce
qui est dit du haut et du bas, du zénith et du nadir, peut
aisément être étendu au midi et au
septentrion, à l’orient et à l’occident. La vie
d’un Atelier est en effet fondée sur l’échange et
la circulation des rôles que, tour à tour, nous
sommes amenée à y jouer.
Projetée sur notre entité psychique la phrase
hermétique nous invite à ne négliger
aucun aspect de notre personnalité ; nos fonctions ont beau
être hiérarchisées de la « terre » du
corps au « ciel » de notre
intellection, elles ont chacune la même importance ; si bien
que l’unité psychique consistera dans une correspondance
parfaite entre le corps, l’âme et l’esprit, qui sont les
trois étages du microcosme humain. Egalement, suivant le
postulat qui nous est cher, le microcosme humain n’atteindra son
unicité que s’il se met en harmonie avec le macrocosme,
c’est à dire avec les grandes lois qui, régissent
l’univers ou la Nature. Toujours dans le même sens, notre
extériorisation correspond à notre
intériorité et notre intériorisation
répond à ce qui est notre
extériorité. Et l’on peut dire encore que le moi
se modèle progressivement sur le soi, et que la
découverte de soi ou du Soi dépend aussi de notre
moi.
… par ces choses se font les miracles d’une seule
chose
C’est cette seule chose qui est le centre de tout, le foyer par lequel transitent et s’échangent les choses du haut et du bas. La pierre cubique représente pour la Franc‑maçonnerie cette unité qu’il poursuit, de même que la pierre philosophale symbolise pour l’alchimiste le sens unitaire de sa propre quête. Dans les deux cas la pierre apparaît comme un lieu de concentration des énergies telluriques et des énergies célestes, et le temple, qui est un agrégat de pierres, reçoit de cet échange et de cette circulation des influences d’en haut et d’en bas, sa raison d’être physique et sa signification métaphysique.
Et comme toutes les choses sont et proviennent d’UN, par la médiation d’un, ainsi toutes les choses sont nées de cette chose unique par adaptation :

Le Soleil en est le père, et la Lune la mère. Le vent l’a porté dans son ventre. La terre est sa nourrice et son réceptacle. Le Père de tout, le Thélème du monde universel est ici.
Le
« thélème »
c’est l’anima mundi, ou mieux le « spiritus
mundi », « l’esprit du
monde » le principe de tout ce qui vit, c’est
à dire de tout ce qui est puisque, nous venons de le voir,
tout ce qui est participe de quelque façon à la
positivité de la vie. (Et ainsi la mort n’aurait pas
d’existence substantielle, la mort n’étant que la
disparition d’une apparence en vue de la constitution d’une autre
apparence).
L’esprit de la vie est la résultante des quatre
éléments. On notera pourtant que le texte de la
Table n’évoque pas l’Eau, quoique celle-ci soit
structurellement représentée par la Lune. La
conjonction hermétique du Soleil et de la Lune est en effet
représentable par la superposition du triangle alchimique du
feu et du triangle alchimique de l’eau qui forment ensemble la figure
d’une étoile à six branches que l’on appelle le
« sceau de Salomon ». Le sceau de Salomon représente
l’achèvement du grand Oeuvre et son point central correspond
à la pierre philosophale née de ces noces
alchimiques. Le Soleil et la Lune suffisent pour l’engendrer (le Soleil
en est le père et la Lune la mère) mais non pour
produire sa manifestation : car la pierre philosophale qui est
l’équivalent de l’esprit du monde ou du
« thélème »
évoqué par le texte, doit devenir « poudre de
projection » ou « souffle vital » et alors c’est en effet le vent qui le
porte dans son ventre. Au niveau de la terre « sa nourrice et son
réceptacle » elle rencontre la matière
elle-même et s’y incarne.
A l’inverse de ce qu’on connaît par l’initiation (les épreuves de la terre, de l’air, de l’eau et du feu) l’esprit du monde parcourt les éléments selon une gamme descendante et à son dernier stade trouve son incarnation. Pour les maçons, la démarche est très normalement ascendante : nous venons des formes obscures de la manifestation et de la chair pour nous élever vers l’apparition lumineuse de l’esprit du monde, vers cette gloire du Grand Architecte de l’Univers dont l’aurore est symbolisée par le premier enlèvement du bandeau sur nos yeux.
On peut encore remarquer que
la quaternité élémentaire,
équivalent à la structure carrée d’un
mandala comme nous l’avions déjà
observé à propos de la première
phrase, a pour résultante un cinquième
élément (qu’on appelle parfois la quintessence),
lequel cinquième élément
opère un retour à l’unité ‑ qui est le
Père de tout.
Il n’y a donc pas de chronologie certaine dans le Grand Oeuvre :
l’esprit du monde, qui est la quintessence ou l’essence de tout ce qui
est à la fois l’origine de la différenciation
élémentaire et le résultat de
celle-ci. Elle est la fin et le commencement suivant la parole de l’Evangile
appliquée à cette autre « pierre » que fut le
Christ (il convient en effet de rappeler que le Christ est pour
l’alchimiste une manière de lapis philosophorum ou de pierre
philosophale). Le Thélème est l’Alpha et l’Omega,
et il nous faut abandonner l’idée rationnellement
scientifique d’une série causale où tout effet
s’explique par une cause antérieure. La Table
d’Emeraude évoque un système ou
toute chose causée est en même temps causante,
où la « Nature » comme
dirait Spinoza est à la fois naturée et
naturante. Ainsi les catégories du temps ordinaire
où il y a un « avant »
et un « après »
s’abolissent dans le Grand Oeuvre. Il ne reste plus peut‑être
qu’un « éternel »
présent : le Père de tout, le
Thélème universel est ici.
Sa force ou puissance reste entière, si elle est convertie en terre.
Entendons
peut-être qu’elle doit se soumettre à un devoir
d’incarnation, sous peine de demeurer virtuelle et sans efficace. De
même sommes‑nous invités à nous tourner
vers la matérialité du monde profane pour faire
rayonner nos principes dans la « terre’, qui en a le plus besoin.
Mais, ajoute le texte, Tu sépareras la terre du
feu, le subtil de l’épais, doucement avec grande industrie.
Fixer le volatil, volatiliser le fixe disent encore d’autres textes alchimiques. Il s’agit de tirer toute chose de son contraire, de découvrir le feu dans la terre, la lumière de l’obscurité, d’aboutir en somme à une spiritualisation de plus en plus grande de la matière. Telle est aussi la méthode maçonnique qui rend capable de percevoir et d’exprimer la conjoncture ou la complémentarité des opposés, qui rend de cette façon apte à comprendre et à surmonter les oppositions binaires : et l’eau n’éteint pas le feu, pas plus que le feu ne fait disparaître cette dernière. Nous conservons ensemble l’eau et le feu et nous profitons de la dynamique de leurs tendances opposées.
Il monte de la terre et descend du ciel, et reçoit la force des choses supérieures et des choses inférieures.
Ainsi l’esprit du monde ne
néglige aucun apport. Toute la force du
thélème est une sorte
d’égrégor des forces contraires et unies. De
même la force d’une loge provient de la diversité
de ses composantes humaines, dont les unes sont plus « manuelles » et les
autres plus « intellectuelles »
(mettons des guillemets à ces deux qualificatifs, car il
existe un aspect pratique de l’intellectualité comme il y a,
d’évidence, une intelligence des mains). Des tendances
caractérielles différentes qui, ailleurs, dans le
monde profane, entreraient en conflit sont, au sein de la Loge,
harmonisées en vue du profit supérieur
à la fois des individus et de leur assemblée
égrégorique.
Enfin, dit la Table d’Emeraude ‑ et c’est là-dessus que
j’arrêterai mon commentaire, car les dernières
phrases ne sont qu’un récapitulatif de ce qui
précède ‑ Tu auras par ce moyen la
gloire du monde, et toute obscurité s’enfuira de toi
La « gloire du monde » doit
être entendue non comme le souci d’une quelconque
célébrité mais comme
l’équivalent terrestre de la béatitude
céleste. La gloire est alors l’éclat dont toute
chose se trouve revêtue sous l’œil de
l’initié qui la regarde. La nature, les êtres qui
partagent notre vie quotidienne comme ceux que nous n’apercevons qu’un
instant, prennent un sens nouveau sous l’œil de
l’initié qui sait et qui contemple. Qu’est ce que le
sentiment du sacré sinon la possibilité
d’envisager chaque chose pour elle‑même et en
elle‑même sans nous préoccuper de la ramener dans
la sphère de l’utilitarisme ? Alors les êtres et
les choses cessent de nous être des moyens propres
à satisfaire nos intérêts. Tout ce qui
est nous apparaît comme existant pour soi, et
nous-même nous sentons que nous vivons pour nous, ou plus
exactement en vue de la réalisation du « soi »
évoquée au début de ce propos. La
splendeur de la liberté flotte sur toutes les apparences et
auréole ou glorifie notre propre présence dans le
monde.
Ce miracle ontologique, cette coïncidence parfaite de la vie et de l’être c’est ce qu’Hermès Trismégiste nomme « I’Oeuvre solaire complet », qui vainc toute chose subtile et pénètre toute chose solide. C’est alors que l’Esprit est devenu Matière et la Matière est devenue Esprit. L’esprit et la matière cessent d’être antinomiques, deviennent homogènes l’un à l’autre.
Nous reconnaissons bien là la cible idéale qu’en Fils de la Lumière nous visons quoique les buts réellement atteints soient en bas assez souvent moins glorieux que ce qu’ils doivent être en haut.
A U
Publié
dans Points de vue initiatiques, cahiers
de la Grande Loge de France, n° 67, 4è
trimestre 1987.
