Rationnalisme et Pensée Symbolique
Non communiqué
Très souvent dans nos loges, dialoguent ceux qui croient à la raison et à sa valeur aussi bien dans le domaine de la connaissance que de l’action et ceux qui pensent qu’il y a d’autres moyens et d’autres méthodes pour découvrir l’ultime vérité et régler notre conduite humaine ; c’est-à-dire, ceux qui estiment que le symbole, l’imaginaire sont des outils dont l’homme en général et le franc-maçon en particulier ne sauraient se passer pour aller vers la lumière.
Il me semble difficile de nier l’importance et la valeur de la raison que les philosophes du 17ème siècle appelaient « Lumière Naturelle », en particulier de la raison scientifique. Celle-ci a permis à l’homme de développer son savoir et d’accroître sa compréhension et son pouvoir sur la nature.
Et pour un franc-maçon rationaliste, la franc-maçonnerie se doit de développer la rationalité au plan de la connaissance comme au plan de l’action, de faire triompher la raison sur les sens et sur l’imagination, sur le mysticisme et sur l’occultisme, de faire triompher la lumière des ténèbres.
Mais la raison ne peut être à elle seule l’idéal et la forme achevée de la pensée humaine. Elle peut nous indiquer les moyens, les relations entre les idées et les faits, mais elle ignore tout des fins, des valeurs, de ce qui donne un sens à l’existence. L’homme si rationnel qu’il soit serait un barbare s’il ne s’efforçait pas d’explorer, de déchiffrer aussi le monde de la subjectivité, qui est celui du sens des valeurs.
La raison est inapte à nous faire saisir la totalité de l’être, et chaque être dans sa réalité vivante. Connaître la biologie et la chimie d’un arbre ne nous donne pas une idée de ce que signifie « être un arbre » et pourtant l’arbre vie, existe et meurt.
Le symbolisme est l’instrument qui permet
à la pensée de s’aventurer dans des
domaines où la connaissance scientifique n’apporte
aucune réponse.
Le propre du symbole c’est qu’il ne peut
être traduit (comme dit Pierre Emmanuel, expliquer un symbole
c’est peler un oignon pour trouver un oignon). Mais il donne
à penser, en indiquant, derrière les apparences,
derrière les objets, une dimension plus profonde de
signification. Il est l’instrument
privilégié d’une connaissance
métaphysique de la vie, des valeurs, et de la
réalité « en soi » du monde,
dont la science purement rationnelle ne connaît que la
surface.
Tout symbole signifie, mais que signifie-t-il ? Il donne un sens, mais quel sens ? Et parmi la pluralité et la multiplicité des significations, quelle est celle qui correspond à la vérité ?
Il est certain qu’on en peut chercher dans la pensée symbolique la rigueur qui s’impose dans le maniement des concepts scientifiques. Si un symbole, considéré isolément, est ambigu et d’un contenu plutôt vague, en revanche un ensemble de symboles, ceux qui par exemple constituent « notre symbolique », est une représentation de la vie (un modèle comme disent les savants) à beaucoup d’égard plus juste que ne peut être une théorie scientifique. On peut dire d’une symbolique qu’elle est fausse dans sa lettre mais vraie dans son esprit. Les tableaux des 2 premiers degrés sont d’ailleurs une représentation des éléments essentiels de la réalité du monde.
Mais il est vrai que le symbole, ambigu et obscur par
nature, ouvre un champ dangereusement vaste aux
élucubrations…gardons-nous de ces
interprétations trop faciles où certain
confondent les réalités purement spirituelles
qu’expriment les symboles et les
réalités purement physiques. Croire par exemple
que lorsque nous formons la Chaîne d’Union, un
« fluide » passe de l’un à
l’autre, comme un courant électrique,
c’est tout simplement croire à la magie. Or rien
n’est plus contraire à l’esprit de la
franc-maçonnerie que la croyance à la magie. La
pensée symbolique ne doit pas se confondre avec le
spiritisme et le paranormal, même s’il y a une part
de vérité dans la croyance dans ces
phénomènes.
La pensée symbolique se situe sur un autre plan,
au-delà de la raison là où
s’arrête la pensée rationaliste. Elle
repose sur la découverte, dans l’âme
humaine, sous la conscience claire, d’une dimension obscure
qu’il faut à la fois explorer, libérer
et maîtriser. En cela, l’étude du
symbolisme côtoie parfois, sans s’y confondre,
l’interprétation psychanalytique.
Les images et les symboles, ceux de nos rêves comme ceux des
mythes et des religions sont selon FREUD les messagers de
l’inconscient. Mais la théorie freudienne et en
particulier l’explication des symboles est
réductrice, ainsi le symbole n’est pour FREUD que
l’effet de la libido refoulée ; autrement dit-il
se réduit à un symptôme.
En fait, l’interprétation freudienne des symboles
n’est qu’une forme du rationalisme scientifique, ou
plutôt du rationalisme scientiste.
JUNG quant à lui, dont la psychologie ressemble à une Gnose initiatique, a compris que quelque chose dans le symbolisme résiste aux tentatives réductrices de la psychanalyse orthodoxe. Il a saisi l’existence d’un inconscient collectif, constitué d’archétypes, de grandes images dont on pourrait trouver des incarnations dans notre symbolique.
La pensée des grands métaphysiciens s’est nourrie de symbolisme. PLATON eu recours aux mythes et aux mystères orphiques et pythagoriciens, SPINOZA à la Kabbale, LEIBNITZ était rosicrucien. La tradition religieuse, et surtout la Bible, a été pour eux une source d’inspiration permanente.
Les physiciens aussi ont puisé leur inspiration dans le symbolisme. Notamment NEWTON pour qui la Grande Machine de l’Univers, unifié par la loi de la gravitation, manifeste avec évidence la présence d’un Grand Architecte.
Plus près de nous, Werner HEISENBERG,
l’un des créateurs de la physique atomique, parle
de ce qu’il appelle l’Ordre Central du Monde qui
régit et organise chaque chose dans l’univers. De
cet ordre qui renaît perpétuellement du Chaos
d’où sont exclus le hasard et
l’arbitraire.
Finalement, il semble que pensée symbolique et rationalisme
peuvent se retrouver dans la reconnaissance de cet Ordre Central du
Monde dont parle HEISENBERG; ordre qui est mystérieusement
le même, que l’on se place au point de vue de la
valeur morale, de la beauté ou de la
vérité scientifique. Quel l’on soit
sensible à l’idée d’un centre
de nature spirituelle ou plutôt à
l’idée d’un ordre qui se manifeste dans
les lois de la nature et de la raison, il est parfaitement possible
à la fois de « raison garder
» dans la pensée symbolique, et, en usant de sa
raison, de préserver le sentiment de la profondeur du
réel.
JM M