Jeunesse et Société

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A∴ L∴

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Pourquoi cette réflexion sur « la jeunesse », un mot qu’il nous faudra au préalable tenter de cerner plus précisément. Les F & S présents ici peuvent à bon droit penser que l’exercice de mon métier m’ayant mis depuis 27 ans en face de populations entre 15 et 20 ans, celui-ci a guidé la volonté de réaliser cette planche. Mais ils commettraient un double contresens. D’une part la tranche d’âge dont il va être question ici est plus élevée et dans une situation personnelle fondamentalement différente que celle des lycéens. C’est pourquoi une première ambiguïté devra être levée, celle de la définition actuelle de la « jeunesse », si tant est que l’exercice soit possible. D’autre part, cette réflexion s’ouvrira sur la société globale, à savoir quelle intégration réserve à sa jeunesse la France du début du troisième millénaire ? Plus précisément, le thème fondateur de ma planche tournera autour de cette question : « la France maltraite-t-elle sa jeunesse ? ». Si j’ai choisi de traiter ce morceau d’architecture devant vous mes F & S, c’est parce que le but de la FM est de rassembler ce qui est épars, pour participer à la construction du temple de l’humanité. Qui mieux que nous rassemble des hommes et des femmes venus d’horizons différents, et surtout fusionne dans une pratique identique de la solidarité et un même amour de l’humanité, des générations nées dans des périodes opposées, guerre ou paix, croissance ou crise, espoir ou sinistrose. Car la réponse ultime à cette planche sera bien celle que nous saurons donner concrètement dans la vie profane à la répartition équitable des richesses et des pouvoirs entre les différentes générations. Or aujourd’hui, alors que la jeunesse comme toujours demeure le seul outil de survie de la société, la réponse à cette interrogation révèle un profond déséquilibre, générateur de risques pour notre descendance. Il n’y aura pas de renouvellement de population si une pression trop exigeante est exercée à l’encontre des jeunes actifs. J’ai adopté un plan très simple pour traiter ce sujet. D’abord, je vais tenter de définir la jeunesse, en étudiant la construction de cette catégorie sociale à travers l’histoire. Ensuite, je vais décrire les principales caractéristiques de la jeunesse d’aujourd’hui, en partant des difficultés d’entrée dans la vie adulte pour déboucher sur les comportements sociétaux spécifiques de cette catégorie. Enfin, je vais étudier les générations jeunes d’aujourd’hui comparativement à leurs aînées, à travers leurs histoires respectives. A LA RECHERCHE DE LA JEUNESSE, CONSTRUCTION ET HISTOIRE : Le dictionnaire indique simplement cette définition « période de la vie d’un être humain qui s’étend entre l’enfance et l’agemûr ». Certainement mais à quel âge cesse-t-on d’être adolescent, et à quel âge entre-t-on dans l’âge adulte ? On peut lire, contradictoirement, que la génération de mai 1968, très représentée sur nos colonnes, est restée toujours jeune, alors que pour Pierre Bourdieu « la jeunesse n’est qu’un mot »! La Loi sur les « emplois-jeunes » a permis de se rendre compte de la pertinence de ce propos. En effet, initialement réservée à des « jeunes » de 20 à 25 ans, cette limite a été étendue à 29 ans pour les RMIstes. Un RMIste approchant la trentaine, recrute comme emploi jeune, pourrait l’être encore à 35 ans, âge où certaines professions peuvent prétendre à la liquidation immédiate de leur retraite et au droit a pension ! Il faudra donc rechercher ailleurs que dans le vocabulaire courant, celui du droit, de la médecine ou de la psychologie, la définition de la jeunesse. Nous ne pouvons définir le mot « jeunesse » qu’en étudiant la participation spécifique à la société, des générations la constituant a priori. En clair la question invite à s’interroger sur l’organisation du déroulement des âges. Quelle place les différentes cohortes occupent-elle dans la structure sociale, ce mot englobant les rapports économiques et politiques ? Toute étude de base sur la jeunesse traite donc des conditions sociales du passage de l’adolescence à l’âge adulte, parcours allongé et semé d’embûches depuis quelques années. La jeunesse serait donc une invention sociale, historiquement située, et évoluant suivant les conditions matérielles de la société étudiée. C’est pourquoi je vais m’attarder quelque peu sur la promotion de la catégorie sociale « jeune ». Apres l’invention de l’enfance chez les classes riches d’Europe chrétienne, le Siècle des Lumières a vu la bourgeoisie aisée créer la catégorie d’adolescent pour ses propres enfants. L’émancipation des classes d’âge de 13 à 19 ans, pour reprendre le terme anglais de teen-agers, découle à la fois de la croissance économique, condition permissive, et des idées révolutionnaires, le règne de la liberté et la fin des places assignées. En fait il existait trois jeunesses dans la société française du XIX : – une jeunesse bourgeoise élitiste, estudiantine et libérée avant de prendre sa place dans l’établissement familial pour les garçons ; élevée à la maison dans l’espoir d’un beau mariage pour les filles ; – une jeunesse ouvrière à scolarité inexistante, qui travaillait très tôt, car ses parents n’avait ni projets pour elle ni maîtrise de la fécondité. D’où la question : pouvait-on la distinguer de la classe ouvrière proprement dite ? Cette jeunesse connaîtra les transformations les plus profondes, on pourrait même dire qu’elle a vraiment commencé à exister, avec les Lois de Jules Ferry de 1882-84 créant l’école publique, laïque et obligatoire. – une jeunesse traditionnelle rurale, différente de la précédente par le secteur d’activité et les valeurs plus traditionnelles qui la sous-tendaient. L’apparition de la catégorie « jeunesse » a produit les premières tentatives d’encadrement au XIX siècle. Le mouvement catholique a tenté de l’entraîner ou du moins de ne pas la perdre grâce aux mouvements de patronage, dirigés surtout vers les jeunes ouvriers soupçonnés d’être menacés de perdition par l’action des socialistes, ce mot n’ayant pas la même signification aujourd’hui. Effectivement les partis dits ouvriers se sont toujours préoccupés d’encadrer très tôt les jeunes travailleurs. Le Front Populaire symbolise cette volonté avec le développement des mouvements d’éducation populaire et de loisirs sous l’impulsion de Léo Lagrange. Le régime de Vichy, comme tous les fascismes, a fait de l’encadrement de la jeunesse une affaire d’Etat. Les « Compagnons de France », rien à voir avec nous, était le mouvement officiel, visant par la pratique et la propagande à réaliser l’idéal communautaire et corporatiste. Les gouvernements de la Libération ont poursuivi avec d’autres moyens moins coercitifs une politique de la jeunesse, dans le but déjà, en plus d’éduquer, de prévenir la délinquance par la lutte contre l’oisiveté. Parallèlement à la croissance économique et à celle du niveau de vie, les « 30 glorieuses » ont connu la « montée des jeunes ». Elle a débouché à la fin des années 50, en même temps que la guerre d’Algérie qui a marqué fortement ces générations, sur l’ère des « blousons noirs », sur fond de rock and roll et d’imitation des Etats-Unis. Les bandes d’adolescents, une forme culturelle originale inconnue sous cette forme en France, ne signifient pas comme aujourd’hui l’exclusion et le désoeuvrement, car leurs membres étaient généralement au travail, en apprentissage ou, moins souvent, scolarisés. Mais commence à prendre forme le « sursitarisme » cette période de latence entre adolescence et âge adulte, une indétermination prolongée dans les choix de vie familiaux, professionnels et politiques. Je terminerai cette évocation historique par la révolte de mai 68, cet éclatement si surprenant pour les adultes, catégories aisées et populaires confondues. Le début de la massification estudiantine pour les enfants de la petite bourgeoisie a provoqué une sourde inquiétude dans leurs rangs. Au milieu des revendications matérielles et du refus des codes moraux traditionnels s’exprime déjà, dans la période gaullo-pompidolienne jugée de grande prospérité, l’angoisse de l’avenir. La volonté d’affirmation contre la société régie par les adultes, en mettant en avant les choix contradictoires d’affirmation des individus et de valeurs solidaires et universalistes, annonce les conflits inter générationnels de la période de crise sociale qui va suivre. C’est ce que je vais traiter dans ma deuxième partie. LES JEUNES DES ANNEES 90 : UNE ENTREE DIFFICILE DANS LA VIE ADULTE. Le départ de chez les parents ou la formation d’un couple stable sont maintenant plus tardifs qu’autrefois. Les jeunes des années 60 et 70, dont de nombreux frères et soeurs décorent nos colonnes, désiraient et pouvaient quitter leurs parents de plus en plus tôt. C’est l’inverse depuis une quinzaine d’années. Ce changement de mentalité et de pratique est-il seulement un effet des difficultés d’insertion professionnelle ? Une analyse de ces évolutions montre que le report des étapes d’entrée dans la vie adulte s’explique pour moitié par l’allongement des études, et pour l’autre moitie par le chômage. L’instabilité des premiers emplois joue aussi un rôle important. Les frontières de la jeunesse se sont déplacées. On entre plus tard dans la vie active, on reste plus longtemps chez ses parents et on retarde le moment de former une famille. Les seuils d’entrée dans la vie adulte ne sont pas simplement plus tardifs : ils sont aussi moins synchrones et moins définitifs qu’autrefois. Les jeunes restent plus longtemps chez leurs parents. Entre la génération née dans les années 60 et celle née au début des années 70, l’age médian de départ de chez les parents a été retardé d’environ 2 ans : dans la première génération, la moitie des jeunes avaient quitté leurs parents avant 21 ans, dans la seconde ils ne l’ont fait qu’après 23 ans. On entend ici par  « départ de chez les parents » un logement permanent indépendant, y compris si les parents assurent en tout ou partie les revenus de l’enfant concerne. Ce départ reste cependant très difficile à mesurer pour les étudiants. La proportion de jeunes vivant chez leurs parents n’a pas suivi une évolution linéaire, mais a épousé la courbe de la croissance économique, puisque après une stabilisation entre 1988 et 1992, elle s’est accélérée de 1993 à 1997 et la montée rapide du chômage. Cette progression a été plus forte pour les jeunes femmes et les plus diplômés. Parmi les jeunes de 20 à 24 ans, plus de la moitié résident encore chez leurs parents en ce début de millénaire. Ils vivent moins souvent en couple et plus souvent seuls. Du début des années 80 au milieu des années 90, la proportion des jeunes vivant en couple a diminué, passant même à peine au-dessus de 10% pour les hommes de 20 à 24 ans. L’âge moyen de formation des couples a augmenté, passant de 22 à 24 ans, avec un report plus important pour les femmes. En effet, pour celles-ci, l’établissement social n’est plus donné prioritairement par le mariage mais par le travail rémunéré. Le couple devient une association symétrique, donc réversible. Il ne faut pas confondre ce retard dans la vie de couple avec celui qui concernerait la vie sexuelle, puisque au contraire l’âge moyen du premier rapport a baissé, avec dissociation totale d’avec le mariage pour les jeunes garçons. Ces rapports précoces sont devenus moins vénaux, de part l’augmentation de liberté des comportements féminins en la matière. La vie sexuelle commence bien avant la vie amoureuse ou la vie en couple grâce à la contraception, cette dernière dissociant vie en couple et procréation. L’intimité juvénile s’exerce le plus souvent hors de portée du regard parental. Mais l’apparition du SIDA a obligé à certains changements de comportements, nouvelles conduites qui ne sont pas spécifiques aux jeunes d’ailleurs. Les expériences ponctuelles sont moins nombreuses que dans la décennie 70. Une enquête montre d’ailleurs que la culture judéo-chrétienne continue d’imprégner les jeunes filles, pour qui le sentiment amoureux et la fidélité restent une condition nécessaire des rapports sexuels. L’embellie économique que connaît la France depuis 3 ans a ralenti ce phénomène de retard dans l’établissement de la vie de couple, et ce mouvement devrait s’accentuer. Parmi les couples où la femme a moins de 30 ans, la moitié vivent en union libre, alors qu’il y a une quinzaine d’années, près de 9 couples sur 10 étaient mariés. Cependant la progression de l’union libre n’a pas suffi à compenser le déclin spectaculaire du mariage. A contrario, la proportion de jeunes qui vivent seuls a progressé depuis 10 ans, y compris dans la tranche 25-29 ans, que l’INSEE assimile à des « jeunes » : près de 15% contre moins de 10%. Les garçons sont plus souvent dans ce cas, et ce d’autant plus que leur niveau d’études est élevé. La part de jeunes qui vivent seuls est plus élevée chez les cadres et les professions intermédiaires, mais la progression de ce mode de vie a été aussi forte chez les employés. Ceci change complètement du modèle d’installation d’il y a 30 ans chez les jeunes ouvriers, ou des milieux populaires en général. Le départ de chez les parents, plus précoce que chez les catégories plus aisées, y coïncidait avec le retour du service militaire, le mariage et un travail stable. Aujourd’hui le faible pouvoir d’achat des jeunes ouvriers et de leur famille, l’instabilité professionnelle plus grande, le refus des jeunes filles de s’engager dans des aventures hasardeuses, interdisent la poursuite de cette stratégie. L’âge moyen au premier mariage avait baissé jusqu’en 1973, alors que le chômage augmentait déjà. Mais depuis le premier choc pétrolier cet âge augmente, avec un effondrement du mariage des jeunes au début des années 80. Le mariage est devenu une institution délaissée, comme le prouve le nombre de naissances hors mariage, y compris pour les 2e ou 3e enfants. Une insertion professionnelle plus tardive. Les modes de vie des jeunes ont évolué dans un contexte d’allongement de la scolarité et de difficultés croissantes sur le marché du travail. Depuis 20 ans le nombre d’élèves et d’étudiants a considérablement augmenté, les chômeurs sont devenus plus nombreux alors que le nombre de jeunes occupant un emploi a diminué. A l’exception de cas marginaux, la quasi totalité des moins de 20 ans est désormais scolarisée, y compris dans des études dites « courtes ». Les taux de scolarisation des 20-24 ans ont triplé depuis 1975, sous l’effet de la triple volonté des jeunes, de leurs parents, et de l’Etat. Corollaire de l’allongement des études, l’entrée sur le marché du travail est devenue plus tardive. La moitié des jeunes nés en 1963 avaient un emploi à 21 ans, alors que les jeunes nés après 1969 devront attendre d’avoir plus de 23 ans pour atteindre cette proportion. Par ailleurs, l’accès à l’emploi est plus incertain : au cours de la décennie 90, plus d’un jeune de 26 à 29 ans aura connu le chômage. La relation entre titres scolaires et postes occupés s’est aussi considérablement relâchée. La rentabilité des diplômes a chuté, alors que la croyance à la nécessité vitale de les obtenir n’a pas cessé d’augmenter. L’allongement de la phase de transition professionnelle fait qu’il se produit moins de fixations instantanées et définitives. Au contraire progresse pour les jeunes générations une situation intermédiaire entre fin de la scolarité et emploi, à base de postes précaires, de stages plus ou moins justifiés, d’emplois aides, lots habituels des sans diplômes. Des inégalités se développent donc au sein des cohortes de jeunes, en particulier au niveau du taux de chômage inversement proportionnel au nombre d’années d’études. Ces inégalités cessent de s’aggraver depuis 1997 cependant, grâce aux emplois-jeunes. La catégorie des actifs de 15 à 29 ans est particulièrement touchée par le chômage, 20% soit le double des actifs entre 30 et 49 ans. Cependant ce taux baisse plus vite que celui des autres catégories depuis 3 ans grâce, on l’a vu, aux emplois-jeunes. Mais les jeunes femmes subissent toujours une discrimination négative. Le même phénomène se manifeste au fur et à mesure que le niveau social baisse, jusqu’a plus de 30% de chômeurs chez les jeunes sans diplômes. Donnée renforcée par le risque de refus des employeurs en fonction de la durée du chômage ; or la période de recherche est d’autant plus longue que le diplôme est bas. Plus rare, l’emploi des jeunes est aussi plus instable, y compris pour ceux qui sont recrutés par l’administration: à travail égal, leur statut ressemble rarement à celui des adultes. Les jeunes subissent le temps partiel involontaire et les stages peu ou pas rémunérés à répétition. Conséquence de tous ces faits, la situation financière de certains jeunes cumulant les handicaps peut aller jusqu’à la pauvreté. Certes la modicité relative des ressources des jeunes s’explique par la phase de début d’accumulation, mais les observations de l’INSEE montrent que la situation relative des jeunes ménages s’est fortement dégradée dans la décennie 90. Paradoxalement, les jeunes vivant en logement indépendant sont plus pauvres que ceux résidant chez leurs parents. La difficulté de mesure des transferts privés intra-familiaux, qui limitent les inégalités entre jeunes, adultes et personnes âgées, ne change pas le problème de la dépendance des jeunes et renforce les inégalités entre CSP. Le rapport sur la pauvreté estudiantine en France, récusé par le précédent ministre, a décrit les difficultés matérielles de nombreux étudiants, qui en font une population active d’appoint pour de nombreux secteurs de production, en particulier liés aux activités saisonnières, de week-end ou de nuit. Mais le cas des jeunes non diplômés est encore plus difficile, en particulier ceux d’origine immigrée, car leur dépendance se double de l’exclusion. Pour remédier à cette disqualification sociale, de multiples dispositifs ont été mis en place, destinés aux jeunes les plus en difficulté, partis précocement de la famille et en rupture avec elle, distants du marché du travail, quelquefois en souffrance psychologique liée ou pas à la toxicomanie, ou enfants des cités de banlieue toujours chez eux mais sur la voie de la délinquance. Une partie de ces jeunes « en errance », au sens premier du terme, est pris en charge par les DDAS, les CCAS ou les CHRS, mais une partie non négligeable est sur la voie de la clochardisation. Etapes professionnelles et familiales : quels liens? Le lien entre allongement des études, progression du chômage juvénile et augmentation de la proportion de jeunes qui vivent chez leurs parents est évident : les chômeurs et les étudiants sont plus nombreux qu’autrefois et ils cohabitent plus souvent avec leurs parents que les jeunes actifs occupés. Toutefois, les variations conjoncturelles du chômage comme la progression de la scolarisation n’ont pas d’impact immédiat sur le mode de vie des jeunes soutenus par leurs familles. La période de croissance de 1988 à 1991 n’a pas empêché la cohabitation avec les parents de légèrement progresser. D’autres éléments que la conjoncture influent donc sur le mode de vie des jeunes, que j’examinerai tout à l’heure. A scolarité, chômage ou activité occupée égale, la part des jeunes vivant chez leurs parents aurait dû moins augmenter, et la proportion vivant en couple aurait dû moins chuter. L’évolution des comportements est d’ailleurs plus forte chez les jeunes femmes que chez les jeunes hommes. Certes, c’est d’abord le temps et les normes créées par la société dans ce domaine, âge pour les garçons ou éloignement de la fin des études pour les filles, qui incitent les jeunes actifs à quitter leurs parents. Ces variables du cycle de vie ont l’influence la plus déterminante, dans les années 80 comme dans les années 90. Mais la situation professionnelle joue aussi un rôle important : le fait d’être au chômage ou d’occuper un emploi précaire incite fortement à retarder le départ du toit familial, et la force de cette incitation augmente. Au début de la décennie 80, l’instabilité de l’emploi n’avait d’effet propre que sur la mise en couple, et le chômage n’avait un effet que chez les garçons. A l’inverse d’autres variables, tenant à l’origine sociale des jeunes et non à leur situation actuelle, ont perdu de leur influence. C’est le cas notamment du milieu familial qui exerçait un rôle, devenu non significatif au regard des autres caractéristiques. Les jeunes partaient plus vite, toutes choses égales par ailleurs, lorsque leur père était cadre ou exerçait une profession indépendante. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Une autre cause pourrait expliquer la présence de la cohabitation longue : la chute de la taille de la fratrie, alors que les logements occupés par les parents à ce stade de leur vie sont de moins en moins exigus. Les jeunes dans la société Apres ces considérations sur la famille et la situation économique des jeunes, je vais maintenant examiner la place occupée par les jeunes dans la société. La spécificité de comportement par rapport aux adultes plus âgés peut s’étudier sous des angles divers. En tant que consommateurs, les jeunes ménages repartissent leur budget de manière très différente par rapport à celle en usage dans les autres classes d’âge. Alors que l’intendance des dépenses courantes et nécessaires est souvent assurée par les parents, la part des loisirs, intérieurs comme extérieurs, et des transports est très importante. Ceci se remarque aussi chez les plus jeunes, dont la sociabilité est marquée par le regroupement dans l’univers scolaire. Il existe alors une véritable culture jeune, assez homogène si on la compare aux différences sociales existant dans les autres classes d’âge, permise par le temps libre et l’absence de responsabilités, et qui concerne surtout l’habillement, les sorties, le sport, la musique. C’est le temps des amis, où les jeunes sont à la fois acteurs et spectateurs. Ces jeunes vivent encore dans leur famille d’origine, ayant avec leurs parents des rapports plus sereins que ceux connus dans les classes d’âge précédentes, sinon la cohabitation prolongée ne pourrait pas se poursuivre. Ces post-adolescents gardent cependant une vie personnelle non contrôlée directement par leurs parents. Puis vient, au stade pré conjugal, une augmentation de la solitude, favorisée par la croissance du nombre des ménages d’une personne. Au stade conjugal, qui se prolonge longtemps sans enfants, l’archétype est le loisir domestique, le temps des réceptions à l’intérieur d’un cercle d’amis de plus en plus restreint. Une constante de cette classe d’age 18-30 ans est la baisse du temps passé en activités militantes, par désintérêt des institutions et des combats jugés anachroniques. Un effondrement même, si on le compare avec la génération de leurs parents. La transmission des valeurs religieuses et politiques par les parents est plus forte dans les classes aisées, mais en règle générale les attitudes en ces domaines sont différentes, donc les désaccords nombreux. Le déclin de l’influence religieuse se manifeste chez les jeunes par la forte baisse de la foi, la quasi disparition de la pratique régulière, et la dégradation de l’image de l’Eglise Catholique dont les prescriptions morales en matière de moeurs s’écartent de plus en plus du vécu des populations. Le désintérêt pour la politique ou le syndicalisme continue d’augmenter, surtout pour les jeunes les plus défavorisés. Comme chez les adultes en situation identique, le moindre sentiment d’appartenance entraîne une forte démobilisation, renforçant elle-même la précarité. Cette dépolitisation s’explique aussi par la transformation du mode de constitution de l’identité sociale, avec le déclin des modèles parentaux et l’incertitude des résultats de l’expérimentation sociale, renforcés par la mauvaise représentation médiatique des hommes et partis politiques. Les jeunes se montrent davantage intéressés par les mouvements humanitaires et caritatifs, la défense de la paix, l’antiracisme, ou les réseaux de micro sociabilité à caractère informel. Mais de toutes façons l’engagement permanent diminue, le vote idéologique aussi. Les jeunes d’origine immigrée gardent une identité culturelle forte, à base religieuse. Mais leur assimilation est en marche, de par l’école et la télévision qui donnent une acculturation type classe moyenne les rendant semblables aux autres jeunes de leur âge. Il ne faut pas oublier une partie heureusement minoritaire de la jeunesse, mais omniprésente dans les media, support aussi de nombreux scénarios au cinéma. Je veux parler de celle concernée par la délinquance, la toxicomanie, la galère ou le suicide, où les couches défavorisées sont sur-représentées. La jeunesse de la galère connaît « la haine » plutôt que la civilité, dans les cités de banlieue marquées par l’échec scolaire, l’exclusion, les rapports sociaux hostiles, les petits boulots précaires et les trafics illégaux. Une sous-culture de « classe dangereuse » s’y développe, qui peut produire des déviances autodestructrices liées à la toxicomanie, aux fugues ou au suicide, ou dévier vers la délinquance voire le banditisme. Apres cette longue description, je vais maintenant m’interroger sur le problème actuel et futur le plus important, bien qu’il soit le plus souvent masqué sous la question ardue mais réductrice de la solvabilité du système français de retraite par répartition. Quelles sont les causes des inégalités entre générations ? Pour quelles raisons le niveau de vie des 20-35 ans a-t-il soudain cessé de progresser ? Ces divergences peuvent-elles perdurer sans danger pour l’équilibre social ? Chacun de vous mes très chers frères et soeurs pourra en son âme et conscience réfléchir avant de tenter d’agir dans sa vie profane. LES JEUNES FACE AUX AUTRES GENERATIONS : LE FOSSE AUJOURDHUI EN FRANCE. Les changements économiques et sociaux attendus à partir de 2005, avec l’arrivée à l’âge de la retraite des générations du baby-boom, expliquent l’intérêt croissant pris par la question des générations, pourtant si mal comprise. La solidarité, première vertu maçonnique, entre générations, le coût des retraites, l’expansion du troisième âge, les changements de modes de vie et des valeurs de personnes âgées constituent autant d’enjeux sociaux et politiques majeurs. La cohorte de naissance regroupe des individus nés au même moment, sinon l’année du moins la décennie. La cohorte ne suppose pas son homogénéité, mais en réalité elle aura vécu souvent la même histoire, guerre, crise, reconstruction, croissance, chômage. Cette expérience collective va structurer plus ou moins inconsciemment le groupe d’âge concerné. C’est ainsi que la cohorte née autour de 1968, les jeunes des années 90, est entrée dans la vie active au pire moment depuis 1945, ce qui la place à la plus mauvaise position sociale dans la société globale, et ce pour longtemps voire tout au long de son existence. La mise en perspective des chances et des malchances des différentes générations à l’entrée dans la vie adulte, puis tout au long de celle-ci, est importante pour comprendre la société dans laquelle nous vivons. Ainsi, d’importantes inégalités entre les générations peuvent être mises en évidence. Par exemple, depuis la fin des « trente glorieuses » (1945-1975), cette période de croissance sans précédent de l’économie française, le salaire net moyen a progressé modérément : entre 1975 et 1995, le gain fut d’environ 20% pour le salarié moyen à plein temps. Pourtant, ce surplus fut inégalement partagé. Dans les années 70, l’écart de salaire entre les personnes de 50 ans et de 30 n’était que de 15%, l’ancienneté était faiblement valorisée. En 1993, cet écart est passe a 40%. Il ne s’agit pas simplement d’une meilleure valorisation de l’ancienneté. Les jeunes de 1975, nés dans les années 40, entrés dans le monde du travail entre 1965 et 1975, en période de hauts salaires à l’embauche, de plein-emploi, de développement du secteur tertiaire qualifié dans le privé et dans le public, ont bénéficié immédiatement de bons salaires par rapport aux aînés. En prolongeant leur carrière, ils en ont conservé les avantages jusqu’à nos jours. Les salariés âgés d’aujourd’hui, favorisés par rapport aux jeunes, et les jeunes bien rétribués d’hier sont issus de la même cohorte. De cette façon, en 20 ans, le surplus de 20% du salaire moyen est allé essentiellement aux cohortes nées avant 1950. Celles nées ensuite ont eu, au mieux, à un âge donné, le même niveau de salaire que celui obtenu par leurs prédécesseurs. En revanche les générations nées entre 1930 et 1950 on toujours eu plus que leurs propres aînés. Ainsi le capital et le revenu total, inclus le salaire, se concentrent aux mains des cohortes nées avant 1950. Celles-ci prolongent aujourd’hui, comme par inertie, la dynamique d’enrichissement des « trente glorieuses », alors que les générations arrivées trop tard, la jeunesse objet de ma planche d’aujourd’hui, ne connaissent plus de progression d’une génération à l’autre. D’où le danger de certaines réformes proposées pour sauver la retraite par répartition, que je défends par contre fermement, mais qui en faisant porter tout l’effort sur les cotisants actuels et à venir en leur demandant de prolonger leur vie active jusqu’à 65 voire 68 ans pour les maximalistes, aboutirait au contraire de ce que faisait Robin des Bois : prendre à ceux qui ont le moins pour donner à ceux qui ont le plus ! Les changements de mode de vie découlent de cette nouvelle répartition de la croissance du PNB entre générations : dans les années 70, les jeunes de 20-24 ans partaient 2 fois plus en vacances que les personnes âgées de 60 à 64 ans. Depuis ce temps, le taux de départ des jeunes n’a quasiment pas progressé, alors que les plus âgés, jeunes des années 60, ont connu un doublement des départs en vacances. On a longtemps pensé que la société se développait par périodes : la période de stagnation de l’entre-deux-guerres, la croissance des « 30 glorieuses », puis la croissance ralentie depuis 1975. En réalité, ces changements de périodes marquent surtout le destin des nouveaux arrivés : les opportunités nouvelles vont surtout aux jeunes, tout comme les risques nouveaux. Avoir 20 ans en 1920, en 1940, en 1960, en 1980 ou en 2000 a marqué ou va marquer la vie entière de ces générations, avec des aubaines et des malchances. Les générations nées jusqu’au début du XX siècle ont été les plus malchanceuses : souffrantes et décimées durant la 1re guerre mondiale, appauvries par la crise des années 30 et la 2e guerre mondiale, participant durement, malgré leur âge avancé et leur espérance de vie faible, au début de la reconstruction d’après la Libération sans avoir eu le temps d’en recueillir les fruits. La génération de leurs enfants, née entre les deux guerres, sans avoir eu la possibilité de faire de longues études, a pu bénéficier d’une élévation forte du revenu et de la consommation, d’une mobilité sociale ascendante, d’une carrière complète, d’un temps de retraite allongé sans problèmes financiers. Par contre la cohorte plus éduquée des années 60 trouve pour l’instant devant elle le chômage, la précarité, la difficulté de fonder une famille, tout ce qui a été décrit dans la partie précédente, sans apercevoir nécessairement le bout du tunnel. La forme de la stratification sociale pourrait donc changer avec les générations : la société de classe des générations nées avant 1920 a fait place à la société de moyennisation des générations nées de 1920 à 1950. Pour les suivantes, la croissance de la pauvreté laisse supposer l’émergence d’une société plus polarisée entre ceux qui trouvent une place et les autres, principalement nés de la fin des années 50 au début des années 70. Le changement social semblerait moins porté par la succession des périodes que par celle des générations qui, subissant ou bénéficiant de situations spécifiques à leur entrée dans la vie adulte, portent avec elles, au long de leur vie, des situations spécifiques. Ces inégalités entre générations, injustes comme toutes les inégalités, sont les plus mal connues car masquées par d’autres causes a priori plus évidentes. Le fossé économique croissant entre les cohortes pourrait laisser supposer l’émergence, à terme, d’un conflit grave des générations. En France, pour la première fois, si l’on exclut les guerres, une génération d’enfants pourrait régresser par rapport à ses parents. Heureusement, devant les difficultés nouvelles de leurs enfants jeunes adultes, la solidarité  familiale fonctionne mieux, les transferts privés entre générations circulent en sens inverse des transferts publics qu’orchestrent les systèmes de retraite. Mais cette forme de solidarité compte aussi ses exclus : parents et grands parents décédés, pauvres face à une nombreuse descendance, ou retraités entretenant des relations médiocres avec leurs enfants et petits enfants. On ne peut donc tout en attendre pour résoudre dans l’équité les problèmes présents et futurs. Un conflit d’intérêt et un rapport de force important vont se jouer dans notre pays, autour des choix de solidarité collective entre les générations au début du XXI siècle, notamment à l’égard des retraités. L’intérêt des générations anciennes, plus nombreuses et plus riches que jamais, plus proche des pouvoirs en place, serait d’obtenir une valorisation maximale de leurs droits à retraite, même au prix de prélèvements alourdis sur les générations suivantes, qui ont pourtant connu de faibles progrès par rapport à leurs parents. A l’inverse, l’intérêt des salariés actifs serait de limiter l’expansion du poids économique des retraites. Un équilibre nécessairement politique, c’est-à-dire appuyé par des décisions du parlement, devra donc être trouvé entre les générations, sans quoi le fossé qui les sépare pourrait dégénérer en conflit. Chers F & S, la recherche urgente de cet équilibre fait partie des devoirs assignés à la F M, rechercher la vérité, rassembler ce qui est épars, exercer la solidarité. Conclusion La « jeunesse » constitue donc une nouvelle phase de la vie, fruit d’approximations successives, passage d’un modèle d’identification héritée, du père au fils et de la fille à la mère, à un modèle de l’expérimentation, aux résultats nécessairement inconnus, ou en tous cas le groupe d’arrivée ou de référence ne ressemble plus au groupe d’origine. Pendant toute cette période de construction de l’identité, la stratégie de report de la constitution d’une famille est poursuivie. La jeunesse d’aujourd’hui n’est donc pas simplement une marche, plus longue que naguère, vers l’âge adulte. Ce serait plutôt la recherche d’une position dans un système incertain dont les nouveaux seuils et repères ne sont pas stabilises. La question sociale cruciale du XXI siècle pourrait être d’éviter la guerre des âges. Les droits acquis sont intangibles seulement sous la condition que les anciennes générations oeuvrent de façon à ce que les nouvelles soient en situation d’en acquérir à leur tour. Notre responsabilité, dont je souhaite la prise de conscience aux F et S aujourd’hui présents à cette tenue, est donc de travailler pour permettre aux générations actuelles de jeunes un avenir aussi bénéfique que le présent dont nous disposons, et surtout de nous abstenir d’accroître notre niveau de vie s’il doit provoquer les difficultés des générations à venir. Est-ce bien ce que nous faisons ? SOURCES : Olivier GALLAND : « Les jeunes » – Repères La Découverte 1999. Louis CHAUVEL : « Le destin des générations – Structure sociale et cohortes en France au XX siècle »- PUF 1998. Christian BAUDELOT et Roger ESTABLET : « Avoir 30 ans en 1968 et 1998 » -Seuil 2000. Données Sociales 1996 – INSEE – Articles de Monique MERON, Claude MINNI, Olivier GALLAND. Nouvel Observateur du 2 au 8 mars 2000 : Interview de Christian BAUDELOT et Roger ESTABLET « La France maltraite sa jeunesse ». Manuel de Sciences économiques et Sociales – Terminale ES -sous la direction de Pascal COMBEMALE et Jean-Paul PIRIOU – Chapitre XII « La cohésion sociale en péril » Dossier 6 « générations et changement social » établi par Louis CHAUVEL. OBSERVATOIRE DE LA PAUVRETE ET DE L’EXCLUSION SOCIALE : Rapport 2000 – 2e partie – Chapitre 4 « Pauvreté et exclusion des jeunes ».

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