Saint-Jacques à Compostelle histoires ou Histoire ?
M∴ D∴
Pourquoi suis-je allé à pied
à Saint-Jacques de Compostelle ?
Pourquoi revendiquer pour moi le mot pèlerin, mais pas le
mot pèlerinage, lui préférant
cheminement ou démarche ? Pourquoi m’être senti
pèlerin tout au long de ce chemin, beaucoup moins
à son terme, et pas du tout à Lourdes ou
à Rocamadour, autre lieux de pèlerinage ?
Il me manque toujours cette réponse
définitive qui épuiserait ces pourquoi.
Je ne peux donc proposer de réponses que partielles, voire
partiales.
Ces réponses vont passer pour partie par le miroir de mon
propre cheminement pédestre et intellectuel, pour partie par
le miroir de l’Histoire, et pour partie par le miroir de ces histoires
peut-être plus incertaines, mais qui ont pour moi autant de
vérité que l’Histoire.
C’est pour cela que je vais raconter une histoire. Un peu comme un
enfant en raconte ou s’en raconte, quand l’adulte lui
rétorque : ne me raconte pas d’histoires…
Mais avant d’en venir à cette histoire, je
commence par un double préambule pour situer le contexte de
ma démarche, pour bien définir d’où je
parle.
D’abord, d’un point de vue philosophique, j’énonce de
manière très lapidaire trois postulats.
Postulat 1. Le cheminement vers Saint-Jacques de Compostelle est une
métaphore de la vie.
Postulat 2. Il n’y a pas de vie vivable sans un acte de foi qui en
transcende la contingence.
Postulat 3. Toute croyance est par essence une
métapsychologie. C’est-à-dire un mouvement qui
commence à l’intérieur de soi et qui est ensuite
projeté vers l’extérieur sur l’univers et les
dieux.
Ensuite, s’agissant de spiritualité, Paul
Claudel qui donne la parole à Saint-Jacques au cours de la
deuxième journée du soulier de satin signale que
le nom de Saint-Jacques a parfois été
donné à la constellation d’Orion qui visite tour
à tour l’un et l’autre hémisphère.
Et il fait dire à son Saint-Jacques : « moi
phare entre les deux mondes, ceux que l’abîme
sépare n’ont qu’à me regarder pour se trouver
ensemble. (…) C’est la douleur qui fait dans le monde ce grand trou
au travers duquel est planté mon sémaphore. Quand
la terre ne sert qu’à vous séparer, c’est au ciel
que vous trouverez vos racines ».
Le pape Jean XIII, lui aussi, fera de Saint-Jacques de
Compostelle le phare de l’univers.
Pourquoi Saint-Jacques de Compostelle ? Qu’y a-t-il donc de si
essentiel là-bas, qui ait propulsé sur les
chemins depuis mille ans des milliers et des milliers de marcheurs, des
milliers et des milliers de cheminants ?
Théophile Gautier, dans son livre voyage en Espagne, puisque qu’il va être question de l’Espagne, a écrit cette phrase en apparence banale : « sans me piquer d’une dévotion bien fervente, je ne suis jamais entré dans une cathédrale sans éprouver un sentiment mystérieux et profond »…
Je suis agnostique et je ne parviens toujours pas à faire exister un dieu. Mais c’est certainement ce même sentiment profond et mystérieux que je cherche à éprouver par exemple dans ce temple maçonnique quand sonne pour nous l’heure de quitter le monde profane. Ce sentiment profond et mystérieux participe d’un mot : transcendance.
Et c’est peut-être pour l’éprouver
que je me suis mis en chemin.
Et j’aime ces vers d’un poète espagnol, Antonio Machado
extraits de ses champs de Castille, titre
générique d’un recueil de ses poèmes :
C’est en marchant que se fait le Chemin.
Quand tu marches
Tu ne vois que la trace
Que jamais plus ton pied ne foulera. (…)
Ah ! renaître à nouveau, parcourir le chemin,
En ayant retrouvé le sentier perdu !
Et cheminer en rêves
Par amour de la main qui nous mène.
Je suis parti sur ce chemin à la recherche
d’une trace lisible et secrète laissée par les
pèlerins qui m’ont précédé.
J’ai le sentiment d’avoir perpétué une
démarche en mettant mes pas dans les pas de ceux qui sont
passés avant, pour que d’autres puissent à leur
tour accomplir la même démarche.
Ce sentiment très fort, je l’ai aussi croisé dans
cette loge quand elle passe du registre profane au registre
sacré. Peut-être n’est-il pas
nécessaire de se rendre à Saint-Jacques de
Compostelle pour être pèlerin. Peut-être
dans nos loges suivons-nous une trace lisible et secrète
laissée par d’autres et qu’il nous appartient de transmettre
à partir de nos symboles.
Ceci dit, j’en viens à mon histoire. Ou
plutôt à l’Histoire.
Vers 380, dans son Traité sur la Trinité, Didyme
d’Alexandrie rapporte apparemment sans nommer personne qu’un des
Apôtres reçut en partage l’Inde, une autre
l’Espagne, et un autre encore une autre région,
jusqu’à l’extrémité de la terre.
Jacques le Majeur, fils de
Zébédée et frère de Jean,
n’est pas nommé. Ce sera chose faite vers le
VIème ou le VIIème siècle, et il est
attribué pour mission d’avoir
évangélisé l’Espagne avant
d’être décapité en 44 à son
retour en Terre Sainte. Certains de ses disciples auraient alors
décidé de ramener les corps de l’Apôtre
et ses deux disciples, Théodore et Athanase, en Espagne,
utilisant pour cela une barque de pierre rejoignant les côtes
de Galice du côté de Padron.
Histoire ou légende ?
Il se trouve maintenant qu’un sépulcre est exhumé vers 815-830 là-bas, en Galice. Il se dit qu’un moine, un ermite, Pelagius, se laissant guider par une étoile découvre un sarcophage dont la présence lui a été annoncée par un ange en un lieu dit campus stellae, le champ des étoiles, qui deviendra Compostelle. Dépêché sur place, un évêque, Théodomire, attribue le contenu du sarcophage à Jacques le Majeur. L’Histoire est en désormais en marche.
Le Moyen Age qui s’annonçait avait besoin de
ces histoires qui vont faire l’Histoire. Et en ces temps
troublés il fallait à l’Espagne
chrétienne cette découverte à plus
d’un titre miraculeuse pour faire face à un double
péril, extérieur c’est-à-dire
musulman, mais aussi intérieur c’est-à-dire
hérétique. Et Jacques dit le Majeur n’est pas le
moindre des Apôtres.
Et dans sa vie il est difficile de démêler le
légendaire de l’historique, de lui attribuer ou de
lui retirer ce qui peut appartenir à un autre Jacques. Parce
que des Saint-Jacques, dans les écrits canoniques et
apocryphes, il y en a beaucoup. D’où de multiples sources de
confusions.
Mais peu importe : les chrétiens d’Occident
purent alors invoquer Saint-Jacques, déjà
surnommé par Jésus fils du tonnerre, quand ils
livrèrent bataille aux Infidèles, aux Maures.
La chrétienté a d’abord fait de Saint-Jacques un
spadassin, un coupeur de têtes avant de le
représenter avec les attributs du pèlerin. Il
suffit de relire la geste du Cid ou de se rappeler ces statues
équestres de Jacques le Matamore dont le cheval foule des
corps décapités. Il se dit même
qu’à force d’invocations, Jacques le Majeur fut
aperçu, épée en main, en 844, au cours
de la bataille de Clavijo.
Pour l’histoire, il n’y a sans doute jamais eu de
bataille à Clavijo…
Pour l’histoire, cette barque de pierre qui aurait ramené
Jacques en Galice est aussi présente dans des
légendes bretonnes, et la Bretagne est une
contrée celte, comme la Galice…
Pour l’histoire, une tradition celte fait dériver
Compostelle non pas du latin mais d’un mot celte qui signifierait
Cimetière, nécropole, champ de morts.
Pour l’histoire, une tradition alchimiste fait cette fois
dériver Compostelle de compost stellae, faisant allusion
à ces poussières d’étoiles composant
ce compost dont se servaient certains alchimistes travaillant en ce
lieu parce que ce lieu serait le lieu de convergence de deux courants
telluriques, le premier venant de la Voie Lactée et le
second reliant les unes aux autres les contrées celtes
depuis l’Irlande jusqu’à la Galice. Et beaucoup de textes
mentionnent cette ligne tracée au firmament qui guide les
pas des marcheurs vers Compostelle.
Cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle.
En-deça de l’actuelle façade baroque se trouve un
accès plus ancien, le portique de la Gloire, lequel, par
trois portes, commande l’accès à la
cathédrale. Vers 1180, un architecte-maçon,
Maître Matthieu, modifie le décor de l’ancien
portail roman en puisant son inspiration aussi bien dans l’Ancien que
dans le Nouveau Testament pour proposer au pèlerin une
véritable genèse du christianisme. La lecture de
ce portique peut partir de la base de la colonne centrale. S’y trouve
Maître Matthieu sous les traits, paraît-il, du
Saint des bosses. Cette colonne sculptée
représente l’arbre de Jessé. Le thème
de l’arbre de Jessé a son origine dans une phrase
d’Isaïe (Livre d’Isaïe, 11-1) :
Un rameau sortira de la souche de Jessé
Un rejeton jaillira de ses racines.
Sur lui reposera l’esprit du Seigneur :
Esprit de sagesse et de discernement. (…)
Il ne jugera pas d’après ce que voient ses yeux.
La thématique de l’arbre de Jessé,
liée à la généalogie du
Christ invite en suivant cette colonne à passer de la
généalogie humaine du Christ à sa
généalogie divine. Lequel se trouve au centre du
tympan entouré des instruments de la passion.
Sur l’archivolte, les 24 vieillards de l’Apocalypse,
présents ici comme à Moissac, dont le tympan date
sensiblement de la même époque.
Sur la gauche sont représentés les
prophètes Jérémie, Daniel,
Isaïe, Moïse et sur la droite les apôtres
Jean, Jacques, Paul, Pierre.
Maître Matthieu ne pouvait pas ne pas
connaître cette phrase très sibylline, prise donc
dans le livre d’Isaïe : Il ne jugera pas d’après ce
que voient ses yeux.
Et à Saint-Jacques de Compostelle, comme ailleurs, les
maîtres maçons se sont souvent livrés
à quelques facéties en revisitant à
leur façon la symbolique chrétienne naissante.
Et Maître Matthieu à mon avis ne s’en est pas
privé…
Pour l’histoire, sur ce portique, certains vieillards,
au moins quatre, ont en leur possession non pas un instrument de
musique mais un objet ressemblant à des flacons de parfum,
et certains disent que cet objet pourrait être la cornue des
alchimistes.
Pour l’histoire, sur ce portique, les pieds de tous les personnages
sont parfaitement représentés, tous dans des
positions différentes. Et des chercheurs y voient comme un
message caché, dans un langage
ésotérique semblable à celui des
sourds-muets mais qui reste non-déchiffré.
Questions : y a-t-il – parallèle à
la lecture chrétienne – une lecture
ésotérique des thèmes de ce portique ?
Maître Matthieu y a-t-il déposé des
allusions alchimistes plus nombreuses qu’il n’y paraît, pour
qui sait les déchiffrer ?
Encore pour l’histoire, parmi les personnages présents,
alors que l’expression de chaque visage est particulièrement
saisissante et invite à l’interprétation, j’en
retiens deux, Jacques et Daniel.
J’interprète, pour ne pas seulement juger d’après
ce que voient mes yeux.
Que dire de Saint-Jacques, dont la
sérénité participe d’un
détachement, d’une distance prise, semble-t-il, vis
à vis du cours de la vie pérégrine qui
s’écoule à ses pieds ? Jacques semble
énigmatique. Pourquoi ?
Que dire maintenant de Daniel dont l’expression du visage semble, elle,
plus facétieuse ? Pourquoi ce sourire
indéfinissable ?
Il ne jugera pas d’après ce que voient ses yeux.
J’ajoute maintenant un troisième personnage,
Maître Matthieu lui-même, concepteur du portique.
Où s’est-il représenté ? A la base,
c’est-à-dire à la racine de l’arbre de
Jessé. Comme pour rappeler que dans cette
cathédrale, la mise en scène, la
compréhension de l’histoire telle qu’elle est
représentée, passent par lui…
Il ne jugera pas d’après ce que voient ses yeux. Et depuis
Maître Mathieu fait l’objet d’un rite bien peu catholique.
J’y reviendrai.
A sa façon, Maître Matthieu, par l’intermédiaire de Daniel, voire de Jacques lui-même, s’adresserait à la foule des pèlerins, livrant un message lisible mais secret pour qui n’est pas initié. Un message en forme d’interrogation que je formule ainsi : ne jugez pas d’après ce que voient vos yeux… Et posez-vous cette question : savez-vous vraiment qui est vraiment enterré sous le maître-autel de cette cathédrale ?
Suis-je en train de raconter des histoires ?
Ecoutez plutôt les récits laissés par
des pèlerins.
Lundi 26 janvier 1489. Un pèlerin, Jean de Tournai entre
dans la cathédrale. Il relate : « un
officier de l’église répond en trois langues que
quiconque ne croyait pas fermement que le corps de Saint Jacques ne
soit enchâssé dans le grand autel a fait son
pèlerinage en vain ».
1492. Hieronymus Münzer rapporte : « On pense qu’il a été enseveli sous le maître-autel. Personne n’a vu son corps, pas même le roi de Castille lorsqu’il s’y rendit en 1487. Ce n’est que par la foi qui nous sauve, nous mortels, que nous sommes amenés à l’accepter ».
1498. Arnold von Harff écrit : « on prétend que le corps de Saint-Jacques gît dans le maître-autel. Certains le contestent énergiquement. En distribuant généreusement des pourboires, j’ai essayé de me faire montrer le corps saint. On m’a répondu que le corps de Saint-Jacques se trouve dans le maître-autel et que celui qui en doute devient dans l’instant fou comme un chien enragé ».
1512. C’est au tour d’un certain Zielbecke de s’interroger : « On donne à entendre que le corps de Saint Jacques est sous le grand autel, mais je n’y vois nulle apparence et on n’en montre rien aux pèlerins. Il me semble qu’au jour de Pâques on devrait montrer ou ouvrir quelque chose, comme on le fait ailleurs ».
A leur tour, dans leurs écrits, Erasme (1518) (dans le livre deuxième des Colloques) puis Rabelais, dans son Gargantua écrit vers 1534, se montreront très sceptiques quant à la vérité de ce pèlerinage. Ce scepticisme participe de l’émergence des réformes protestantes. Quant à Luther lui-même, il aurait écrit : « on ne sait pas si dans le tombeau de l’apôtre il y a un chien ou un cheval morts. Laisse y voyager qui le voudra, mais toi, reste chez toi ».
De fait, personne n’a jamais pu considérer la
vérité des reliques depuis…peut-être
Théodomire. Le mystère demeure, un
sépulcral mystère demeure.
D’ailleurs, à partir de 1589, les sarcophages disparaissent.
1589. Suite à la déroute de l’invincible Armada,
les côtes de Galice sont menacées par les
corsaires anglais. Le plus célèbre d’entre eux,
Francis Drake, se signale du côté de La Corogne.
Il se dit que les autorités
ecclésiastiques de l’époque auraient
décidé de cacher les reliques. Elles seront si
bien cachées que pendant trois siècles personne
ne les cherchera vraiment. Comme si ce mystère
lié à l’endroit où
désormais elles se trouvent rendait plus d’un service en
calmant certaines curiosités.
Et j’aime à penser que durant trois siècles au
moins des milliers de pèlerins ont
considéré un sarcophage vide.
Pour l’histoire, en 997 l’Arabe Al Mansur investit Compostelle. La ville est détruite. Al Mansur fait arracher les portes et les cloches de la cathédrale puis les fait transporter par des prisonniers à Cordoue pour les placer dans la grande mosquée. Cet épisode marquera beaucoup les consciences puisqu’au moment de la Reconquista, vers 1236, ce seront d’autres prisonniers, arabes cette fois, qui ramèneront ces trophées à Tolède.
Question : alors que Saint-Jacques commence à apparaître en 997 comme celui qui combat le prophète Mahomet, alors que lui est associée la reconquête chrétienne de l’Espagne infidèle, pourquoi Al Mansur décide-t-il, selon la tradition, de respecter et d’épargner les reliques de son ennemi qui en la circonstance n’avaient pas été cachées ? Etrange conduite de part et d’autre…
Pour l’histoire, il faudra attendre 1879 pour qu’une
campagne de fouilles soit entreprise. A cette époque,
Saint-Jacques de Compostelle n’attire plus grand-monde. Il se dit
même que le 25 juillet 1867, il n’y avait qu’une quarantaine
de pèlerins présents à Saint-Jacques
de Compostelle…
Peut-être était-il temps de relancer l’Histoire.
Après recherches, des ossements sont mis à jour
sous le pavement médiéval Est-ce surprenant ? Et
le 1er novembre 1884, une bulle du pape Léon XIII attribuera
à Saint-Jacques des reliques curieusement
identifiés. Peut-être de la même
façon que 1000 ans auparavant, du temps de
Théodomire…
Je reviens à Théodomire.
Et s’il avait malgré tout partiellement raison ?
L’Histoire se construit aussi par stratification, chaque couche ou
période étant pour la suivante comme un
palimpseste.
Le palimpseste représente ce manuscrit dont les moines
copistes effaçaient la première
écriture pour pouvoir écrire par-dessus un
nouveau texte. Procédé courant au moyen
âge. La symbolique du palimpseste tient dans ces mots de
Victor Hugo : « les souvenirs du jeune
âge reparaissent sous les passions comme le palimpseste sous
les ratures ». Et s’agissant de
Saint-Jacques de Compostelle, qu’est-ce qui pourrait bien faire
palimpseste ?
Je remonte le temps pour m’arrêter vers 370.
En ce temps-là, qui est le temps des débuts de la
chrétienté, s’est
développée en Galice une
hérésie sous la conduite d’un
théologien nommé Priscillien. Priscillien aurait
été un personnage complexe et
charismatique, imprégné d’occultisme,
d’hermétisme et de gnose.
Pour l’histoire, cette inspiration gnostique reliée
à l’antique tradition hermétique
suggère des liens avec une autre
hérésie, l’hérésie Cathare.
Priscillien passa au christianisme, réservant dans son
interprétation des rituels une place importante au paganisme
galicien et aux femmes. Il se fit nommer évêque
d’Avila. Il refusa de faire allégeance à la
hiérarchie ecclésiastique romaine et rapidement,
en Galice au moins, il fit figure de Saint.
Les réactions ne se firent pas attendre. Le
procès de Priscillien eut lieu à
Trèves autour de 385. Saint-Martin de Tours fut parmi ses
défenseurs. Mais les actes d’accusation (magie, orgies,
paganisme, mœurs dépravées…)
étaient trop lourds. Priscillien fut condamné
à mort avec deux disciples. Priscillien fut
décapité. Décapité…
Une autre histoire se met peut-être en marche. Sulpice Severe
le rapporte : des disciples de Priscillien auraient
décidé de ramener le corps des
suppliciés en Espagne. Sans doute par voie maritime et sans
doute en Galice, là où il faisait figure de Saint.
Passe le temps. L’histoire se perd dans le temps qui
passe, qui est alors un temps de tradition orale. L’histoire change de
statut, devient légende. Un Saint Martyr en Galice, un Saint
Martyr décapité…
Le temps passe. Nous revoilà au début des
années 800. Le priscillianisme est tombé en
désuétude.
L’évêque d’Avila ne s’appelle plus Priscillien
mais Théodomire.
Du côté de Compostelle, des sarcophages sont
exhumés.
Compostelle est sans doute une ancienne nécropole celte.
Théodomire se rend sur place.
Trois squelettes. La décapitation semble
avérée.
Et si Théodomire avait face à lui les restes de
Priscillien ?
Théodomire connaît forcément l’histoire
de Priscillien.
Théodomire connaît forcément l’histoire
de Jacques le Majeur et de la translation de son corps en Espagne. Il
peut volontairement ou non, opérer une translation,
attribuant à un Saint ce qui finalement appartient
à un hérétique…
Et si sous le Maître-autel de la cathédrale de
Saint-Jacques de Compostelle gisaient les restes de Priscillien
l’hérétique…
Le sourire de Daniel peut dès lors être ironique,
nous invitant effectivement à ne pas seulement juger
d’après ce que voient nos yeux…
Maître Matthieu, maçon
cultivé, pouvait-il ignorer ces faits ? Les a-t-il
restitués à sa façon, de
manière lisible et secrète, sur le portique de la
Gloire ?
Et la crypte de la cathédrale…a-t-elle
livré tous ses secrets ?
Une datation dite au carbone 14 permettrait
peut-être d’identifier les os déposés
dans le sarcophage qui doit encore se trouver quelque part, dans la
cathédrale. A supposer qu’on retrouve LE sarcophage
originaire. Une vérité pourrait
apparaître, ou réapparaître. Quelle
vérité ?
A quoi au juste servirait-elle ?
Je cite Monseigneur Louis Duchesne, auteur d’un article
intitulé « Saint-Jacques en
Galice » publié en 1900 dans
les Annales du midi : « De tout ce que
l’on raconte sur la prédication de Saint-Jacques en Espagne,
la translation de ses restes et la découverte de son
tombeau, un seul fait subsiste, celui du culte galicien. Il
remonte jusqu’au premier tiers du IXème siècle et
s’adresse à un tombeau des temps romains que l’on crut alors
être celui être celui de Saint-Jacques. Pourquoi le
crut-on ? Nous n’en savons rien. »
Nous n’en savons rien…
Les doutes ont sans doute toujours existé, nourrissant plus
d’une conversation sur le chemin. Ces doutes n’ont
empêché personne de se mettre en chemin. Et Luther
que je citais plus haut n’a peut-être pas mesuré
la vérité de la démarche
pèlerine sur ce chemin. Parce que cette
vérité de la démarche
pèlerine participe, sur ce chemin, d’une démarche
intérieure, d’une démarche existentielle
irréductible à toute rationalisation,
irréductible à une datation au carbone 14.
Curieusement, le pèlerinage vers
Saint-Jacques de Compostelle présente cette
particularité de proposer un double terme et des rites peu
catholiques.
Singulièrement, sur ce chemin, le rapport à la
pierre est quasi constant.
Pour perpétuer une vieille coutume, la veille de mon
départ, je suis allé dans mon jardin chercher une
pierre. Elle m’accompagnera jusqu’à ce que je la
dépose, parmi tant et tant d’autres, au pied de la Cruz de
Ferro, au dessus de Rabanal del Camino, à 250
kilomètres de Saint-Jacques de Compostelle. Avec ce geste
accompli dans la lumière du soleil levant, aurait pu prendre
fin mon cheminement sur ce chemin. Avec ce geste et ce qui depuis mon
départ l’avait symboliquement et matériellement
rendu possible, j’avais sans doute réalisé
l’essentiel… Laissant là une pierre, j’en pris
trois, toutes destinées à accomplir d’autres
cheminements.
Le rite du toucher existe dans de nombreux pèlerinages. Comme si le pèlerin à son arrivée cherchait quelque vérification palpable à l’acte de foi qu’il vient d’entreprendre. Ainsi au moment de l’entrée dans la cathédrale, le rite passe par l’imposition de la main dans une empreinte sur l’arbre de Jessé. Puis certains passants ou pèlerins frappent du front, par trois fois, le front de Maître Matthieu dans l’espoir d’obtenir un peu du génie du maître-maçon. Rite en apparence peu catholique qui renvoie à cette place occupée par Maître Matthieu, voire peut-être à son interprétation de l’histoire.
Mais ce n’est pas tout.
Des pèlerins ne s’arrêtent pas à
Saint-Jacques de Compostelle.
Ils continuent leur chemin jusqu’au cap Finisterre, cent
kilomètres plus à l’ouest, là
où la terre se perd définitivement dans
l’océan… Là où se situait
le terme de l’occident chrétien, Donc le terme du chemin
(enfin, jusqu’à Galilée et Christophe Colomb).
Cap Finisterre.
Autre terme très métaphorique où peut
s’accomplir un autre rituel. Le pèlerin se
dépouille de ses habits anciens. Il s’immerge dans
l’océan pour renaître à une autre
destinée.
Le pèlerin sur ce chemin a longtemps marché vers
l’ouest, à la rencontre du soleil couchant. Il vient
d’atteindre l’océan, ce terme très symbolique
au-delà duquel il lui est physiquement voire mentalement
impossible d’aller. Qu’y a-t-il désormais
au-delà, là où il voit
disparaître le soleil, là où
métaphoriquement ce qu’il sait de sa vie
s’arrête pour laisser place à l’inconnu ?
Ayant ainsi fait l’expérience de sa propre finitude, le
pèlerin est désormais prêt à
renaître, autrement dit à envisager sa vie
autrement et à reprendre cette fois dans l’autre sens
(autant dire dans le bon sens) sa démarche.
Voilà peut-être pourquoi j’aime ce
chemin, j’aime ce mot pèlerin saisi au plus près
de sa racine latine. Littéralement, le pèlerin,
c’est l’étranger. Mieux : l’étranger qui chemine
ailleurs, pour suivre des chemins qui lui sont étrangers.
Acception très occidentale du pèlerinage, ne se
retrouvant guère déclinée ainsi dans
d’autres religions.
Les voyages initiatiques qui ont pris place dans nos rituels
maçonniques participent peut-être de cette
idée de se mettre en marche sur des chemins qui nous sont
étrangers. Ces voyages invitent finalement au
dépassement d’une certaine idée de
soi-même. Pour cela il faut se mettre en marche. En marche
vers un ailleurs…
Ailleurs…Monastère de San Juan de
Ortega, 30 kilomètres avant Burgos. La soupe à
l’ail offerte aux pèlerins par le père
José Maria Maroquin est célèbre sur
tout le Chemin. Pour évoquer le sens de l’ailleurs, il
aurait prononcé ces mots au cours d’une homélie
adressée un soir aux pèlerins de passage et
racontée par un écrivain-pèlerin :
« si vous deviez mourir demain sur ce
chemin, dites-vous que votre vie serait accomplie pleinement, car vous
seriez morts en état de recherche absolue. Et lorsque vous
serez revenus chez vous, dites-vous que vous serez encore sur ce chemin
et que vous y serez désormais toujours, car c’est un chemin
qui ne connaît pas de fin ».
Sous ces mots très forts se trouve esquissées une
certaine ontologie, une certaine idée, une certaine
philosophie du pèlerinage et de la vie. Le
pèlerinage semble bien une métaphore de la vie.
Je cite ces mots très inspirés,
très existentiels de Saint Augustin : « le
jour où tu te dis : cela suffit !… tu es
déjà mort. Avance toujours, marche toujours. Ne
t’arrête pas en chemin, ne recule pas, ne sors pas de la
route. Qui n’avance pas piétine ! ».
Qui n’avance pas piétine…
Peut-être est-ce pour cela que ce chemin vers Saint-Jacques
de Compostelle n’en finit pas d’attirer les pèlerins, les
cheminants en quête d’inaccessibles étoiles. Des
pèlerins pour lesquels Saint-Jacques n’est finalement qu’un
prétexte pour se mettre en marche. Des pèlerins
en recherche absolue de cet ailleurs qui n’existe que dans la
qualité de transcendance qu’ils fixent à leur
vie. Et cette recherche, comme le chemin, ne connaît pas de
fin.
Sur ce chemin, je n’ai eu pour tout viatique que mon sac à dos et mes pensées. Je me suis de fait confronté à l’essentiel et au dépouillement et, curieusement, cette forme d’ascèse aura été le plus souvent jubilatoire. Je me suis réalisé comme je voulais me réaliser. Sentiment très égoïste, mais sentiment enivrant. Je ne me suis peut-être jamais senti aussi libre.
Dans un roman, le planétarium, Nathalie Sarraute fait dire à un de ses personnages : « il donne une impression de force, de sérénité… Il y a chez lui, dans sa façon de tout survoler, une espèce de renoncement…très rare… Il a réussi. Je dois avouer que c’est ce que j’envie le plus aux autres dans la vie… une ascèse ». Sans doute ai-je ressemblé à ce personnage, sans doute ai-je réussi cela sur le chemin… Si la grâce existe, elle s’éprouve dans ces moments hors du temps qui advenaient si souvent dans la clarté sereine des petits matins quand le paysage semble n’appartenir qu’à celui qui s’y trouve. Cheminer, c’est peut-être ça, éprouver cette plénitude que procure la simple expérience du présent quand on se sent en harmonie avec le paysage et avec le temps. Là, effectivement, selon Charles Baudelaire, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.
Ermitage San Nicolas, près du pont Fitero, 50 kilomètres après Burgos. L’ordre hospitalier des Chevaliers de Malte a restauré une ancienne chapelle et offre l’hospitalité chaque soir à une quinzaine de pèlerins. A la lueur des bougies, une longue table couverte d’une nappe blanche, est dressée. Nous sommes donc une quinzaine à suivre, surpris, les préparatifs. Je suis le seul français. Avant de passer à table, le maître des lieux, un italien, s’adresse à nous pour nous rappeler les missions de l’Ordre. Il évoque la tradition, le devoir d’hospitalité sur ce chemin puis nous invite ensuite à nous rendre autour d’un autel – nous sommes dans une ancienne chapelle – et avec ses compagnons, il va perpétuer cette autre coutume qui voulait que soient lavés les pieds des pèlerins pour participer ainsi à leur démarche.
Nous resterons longtemps sans oser parler, gagnés par le recueillement et la solennité du moment. Ce sera ma soirée la plus belle, la plus accomplie sur mon chemin. Le dîner se prolongera tard dans la nuit et le lendemain, au petit matin, il nous sera difficile de quitter ce lieu qui reste pour moi synonyme de tradition, d’hospitalité et de communion.
Je suis arrivé au pied de l’escalier qui mène à la cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle à l’heure où est célébrée la messe des pèlerins. Nombreuses étaient les personnes voulant assister cette messe. Du haut des marches, un homme s’est adressé aux personnes présentes. Il a du leur demander de me laisser passer, moi qui étais facilement identifiable en tant que pèlerin. Ce qu’elles ont fait, certaines me tapant au passage sur l’épaule et m’adressant des mots que je n’ai pas compris. Mais le geste était là… J’ai pu ainsi assister à la cérémonie du botafumeiro, gigantesque encensoir dont l’existence est attestée dès le XIVe siècle et qu’une dizaine de servants propulsent dans les airs dans un immense mouvement pendulaire. Fasciné par ce balancement, pris par la ferveur des chants, j’ai revu les larmes au yeux l’essentiel de mon cheminement. Quand l’encensoir a eu cessé sa course, j’ai réalisé que mon chemin ne faisait que passer par Saint-Jacques de Compostelle et qu’il était temps d’envisager une autre démarche. Qui n’avance pas piétine. Le chemin, effectivement, ne connaît pas de fin… Enfin, je veux bien m’en persuader. Saint-Jacques de Compostelle n’aura été qu’une étape, un passage.
Mais l’expérience pour moi la plus déroutante se situe ailleurs. Confronté à l’essentiel, je n’avais rien, j’étais d’une certaine façon le plus pauvre possible. Et curieusement je me suis toujours trouvé en situation de partage, d’échange et de solidarité. Je me demande s’il ne faut pas être pauvre pour vraiment partager. J’ai quelque peine à me remettre de cette expérience. Que sont devenus depuis mon retour ces mots éprouvés : dépouillement, partage, essentiel ? Ceci est une autre histoire.
Je cède la place, pour terminer, à un poète, Arthur Rimbaud, qui un jour de mars 1870 a composé cette sensation, poème très impressionniste qui évoque mieux que moi ce que, sur ce chemin, j’aurai vécu et ressenti. Ultime façon pour moi de répondre à ce pourquoi originaire.
Par
les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes
pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je
ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la nature, – heureux comme avec une femme.
Sur une colonne absente, Vénérable Maître, j’ai dit…