Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer
Non communiqué
La
Gloire Du Grand Architecte De L’Univers
Deus Meumque Jus
RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTE
Ordo ab Chao
Au nom et sous les auspices du SUPRÊME CONSEIL DE FRANCE
Liberté
Égalité
Fraternité
Toi qui chemine,
le chemin
N’est que la trace de tes pas. C’est tout.
Toi qui chemine, il n’y a pas de chemin.
Le chemin ne se trace qu’en avançant.
Toi qui chemine, le chemin
N’est que la trace de tes pas. C’est tout.
Toi qui chemine, il n’y a pas de chemin.
Le chemin ne se trace qu’en avançant.
Je ne fais qu’interroger ici mon propre cheminement. Au jour d’aujourd’hui, mon chemin passant par cette Loge de Perfection, je me confronte à un enseignement centré sur la recherche d’une Parole perdue. Cette recherche doit être mon devoir. Tel que le revisite le Rituel de Maître Secret, ce concept philosophique de devoir résonne maçonniquement. Emmanuel Kant en avait singulièrement développé une acception morale. Le Rituel l’ouvre à d’autres perspectives. Le devoir maçonnique devient plus qu’un impératif moral : un impératif initiateur de démarche(s), de recherche(s), de cheminement. Impératif certainement difficile à soutenir puisque, entre autres recommandations, figure dans le Rituel de Maître Secret la maxime du Taciturne: il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer…
Donc, devenu Maître Secret, je me dois d’entreprendre et de rechercher une Parole perdue et/ou une Vérité absolue. Recherche exigeante qui consiste ici à cerner les relations évidentes et secrètes entre ces deux mondes que tout symbole révèle. Je dois me préparer à persévérer parce que toute recherche de sens est rarement réussie, surtout pour qui tient ne pas prendre les mots pour des idées.
S’agissant maintenant de cette Vérité absolue, le Rituel de Maître Secret l’évoque d’une manière qui reste encore pour moi sibylline, l’annonçant d’abord inaccessible à l’esprit humain, puis signalant que la route du devoir même sûrement à elle et enfin m’avertissant : ne profanez pas le mot de Vérité en l’accordant aux conceptions humaines. Or, même si je dois toujours chercher l’idée sous le symbole, je me dis que sans les mots pour la dire une idée n’est pas intelligible. Dans mon jargon, je dirai qu’il n’y a pas de signifié sans signifiant. Ainsi en va-t-il de cette Vérité absolue, laquelle pour être intelligible doit absolument s’accorder à ces conceptions humaines – certes imparfaites – qui participent du langage.
Et puisque je dois entreprendre, je dois aussi me demander quel lien cette Vérité absolue pourrait entretenir avec la recherche d’une Connaissance métaphysique évoquée par le Rituel. Cette recherche demeure pour moi incertaine quand, sans rien nommer explicitement, le Rituel de Maître Secret suggère l’invocation de principes transcendants, rejoignant là des préoccupations humaines permanentes donc traditionnelle. Ces préoccupations reviennent chaque fois que les questions liées à la finitude de la condition humaine, autrement dit liées à la représentation de la mort, se font trop insistantes quand les réponses qui surgissent de l’ici et du maintenant de la vie restent cruelles ou décevantes et sont alors considérées comme fausses. Partant, l’invocation d’une transcendance se fait classiquement sur fond d’espérance pour tenter de reconstruire ces supposées certitudes détruites par la vérité ordinaire de la vie.
Pour ce qui me concerne, quand il s’agit d’entreprendre et d’organiser résolument le cheminement de ma vie, les
Connaissances métaphysiques ne sont pas absolument cruciales.
Je ne fais qu’interroger ici mon propre cheminement. Bien qu’épris d’absolu, je parviens à vivre avec ce que je sais de la réalité de ma vie et de son intransigeance. Et, quand il s’agit d’entreprendre pour m’extraire du monde de l’ignorance, des préjugés et des superstitions, je parviens, comme le suggère la maxime du Taciturne, à me passer d’espérance. Au moins pour cette raison : espérer, pour moi, aujourd’hui, c’est désirer sans savoir ni pouvoir. Je garde en mémoire l’exemple de Giovanni Drogo, ce héros du livre de Dino Buzzati, le désert des Tartares, qui a usé sa vie à vivre dans l’espérance de lendemains qu’il imaginait réussis. Il ne s’est pas rendu compte qu’en vivant d’espérance, il vivait d’illusion… Giovanni Drogo s’est condamné à ne rien entreprendre et à ne rien réussir dans sa vie à hauteur de ce qu’il en espérait. Effectivement, pour qui se fait comme le Taciturne un devoir d’entreprendre, l’espérance n’est sans doute pas nécessaire.
Mais comment entreprendre sans cesse quand je dois aussi me demander si ma vie a ou bien ce sens que je lui donne ou bien un sens qui la dépasserait et qui me dépasserait ? Là, deux chemins divergent : celui de l’Ecclésiaste et celui de Parménide.
De l’Ecclésiaste, je retiens ces mots : ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Mais je ne partage pas les tenants et les aboutissants de ses constats trop souvent emprunts de pessimisme voire de scepticisme qui le poussent à espérer, à hypostasier l’existence d’une providence divine. La sérénité qu’il revendique me semble à bien des égards douloureuse et je me dis que, là, il n’a pas réalisé que le désir de tout homme était sans objet.
En fait, mon chemin ressemble à celui que Parménide explore quand il écrit : il faut dire et penser que ce qui est est, car ce qui existe existe, et ce qui n’existe pas n’existe pas : je t’invite à méditer cela. Tu ne forceras jamais ce qui n’existe pas à exister. Et j’ajouterai : peu importe que tout soit vanité et poursuite du vent, puisque ce qui est ne peut pas ne pas être.
Pourquoi cela empêcherait-il d’exister ? S’agissant donc de la vérité de ma vie, je veux savoir si je puis vivre sagement avec ce que je sais et avec cela seulement, parce que j’entends m’affranchir de toute forme d’espérance métaphysique que je juge illusoire.
Est-ce bien raisonnable ? On me dit que l’intelligence doit sacrifier son orgueil et la raison s’incliner. Mais même si je conçois les limites de ma raison, je ne la nie pas pour autant, reconnaissant aussi ses pouvoirs relatifs. Je veux simplement me tenir dans ce chemin moyen où l’intelligence peut rester claire. Si c’est là mon orgueil, je ne vois pas de raison suffisante pour y renoncer. Ma vie a non pas un sens, mais du sens ou plutôt ce sens que je lui donne et qui ne dépend que de moi.
Il devient temps de revenir aux vers d’Antonio Machado cités en exergue. Je suis celui qui chemine sur le chemin de ma vie, un chemin que je ne peux découvrir qu’en avançant et qui ne figure sur aucune carte parce que nul destin n’est définitivement écrit.
Présentement, je ne conçois de Vérité absolue inaccessible à l’esprit humain que liée à la mort. Ma vie demeure imprévisible et éphémère. C’est ce qui la rend non pas vaine mais supportable. Paul Valéry me pardonnera de le paraphraser : pour tenter de vivre, il me faut absolument entreprendre et persévérer, surtout quand le vent se lève.
Je ne fais qu’interroger ici mon propre cheminement. Puisqu’il me faut entreprendre, dois-je désormais me hâter de gravir les pentes de la montagne sans m’attarder dans les sentiers fleuris? Qu’y aurait-t-il donc à trouver à son sommet que Sisyphe n’ait point vu ?
Sisyphe, personnage complexe, est condamné par les dieux à rouler un rocher jusqu’au sommet d’une montagne pour le voir sans cesse redescendre la pente qu’il venait de gravir. Peu importe le chemin qu’il entend suivre, le terme reste toujours le même, cruel et désespérant. Autant dire absurde.
Comment Sisyphe va-t-il supporter cette condition humaine absurde ? Qu’il se mette à formuler une quelconque espérance au bas de sa montagne et l’épreuve de réalité qui l’attend au sommet n’en sera que plus cruelle et plus désespérante encore. Le salut de Sisyphe se trouve dans l’inespérance. Qu’il se réfère à Antonio Machado, et, pas à pas, il lui devient possible de se tracer un chemin. Qu’il intègre les sagesses de Parménide et du Taciturne et il lui devient possible de rendre sa vie vivable. Dès lors, peu importe ce qui l’attend au sommet de la montagne : son chemin est le chemin. Autrement dit : sa vie est la vie, et le ciel peut rester vide.
Je laisse Sisyphe au bas de sa montagne. Son univers sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir son cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. Finalement, peut-être y a-t-il quelque bonheur à trouver dans la poursuite du vent…
Quant à moi, j’entends continuer à devenir un peu plus sage à chaque pas entrepris, parce que, même absurde, mon destin m’appartient. Il m’appartiendra tant que je ferai mienne la maxime du Taciturne en différenciant toujours désir et volonté. Il m’appartiendra tant que je pourrai suivre Parménide enne forçant jamais à exister ce qui n’existe pas. Là je situe cet exigeant devoir dont le quatrième degré du Rite Écossais Ancien et Accepté développe la thématique. Je me dois d’être un Cherchant opiniâtre puisque je ne peux devenir maître que de ma vérité. Quant à d’éventuelles réussites, depuis que je suis devenu franc-maçon, je suis trop soucieux de Perfection pour m’en satisfaire et imaginer une Œuvre humaine essentielle définitivement réussie donc achevée.
Sans doute n’y a-t-il de sagesse maçonnique que dans l’appréhension de l’inachèvement et de la passagèreté de la condition humaine. Sans doute est-ce pour cela qu’il me faut sans cesse entreprendre et persévérer à tracer ce chemin maçonnique qui m’invite in fine au dépassement d’une certaine idée de moi-même…
Sur une colonne absente, j’ai dit.