11° #608012

Le Tablier de notre 1er Ordre ou l’illusion des larmes

Auteur:

B∴ B∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Le point de départ de cette Pl est simple : quand j’ai découvert la décoration du Temple, mes yeux se sont portés longuement sur les larmes de couleur étonnamment rouge accrochées sur des draps noirs…les larmes m’étaient connues mais blanches…je me demandais après avoir vécu symboliquement la dite « punition des traitres » si ces larmes ne cachaient pas des gouttes de sang…le passage de blanc à rouge d’un même symbole ne me parlait pas…je ne suis pas; il est vrai, calé en symbolique des couleurs.

Sollicité comme chacun pour une Pl symbolique, j’ai donc pensé travailler sur ce symbole des larmes…je le percevais d’autant plus central que je croyais que sur notre tablier de 1er Ordre un poignard était entouré par des larmes. Tout ici part donc d’une erreur des sens qui révèle pour moi une illusion + symbolique, plus révélatrice, c’est à cette exploration que je vous invite… Elle est personnelle mais vous parlera, je l’espère.

Je décidais donc d’élargir ma recherche à la symbolique du tablier. Je vous le dis d’emblée, j’avais sauté la rubrique « décor maçonnique » au tout début de notre rituel…il y est précisé qu’il doit être « blanc bordé de noir, portant un poignard dont la lame est d’argent et la garde d’or, et qui est entouré de 9 flammes rouges ; la bavette est noire bordée de rouge ; au milieu seront trois flammes rouges ». J’aurai donc pu trouver tout de suite une réponse mais j’aurai alors interrompu mes questionnements.

A un moment j’ai ressorti mon tablier pour l’observer… J’ai regardé et bien-sûr j’ai vu que ce que je croyais être des larmes n’en étaient pas. Je voyais un tout autre symbole que je ne pensais pas avoir déjà rencontré, au moins sous cette forme : non pas une goutte de sang ou une larme rouge mais un symbole curieux à 5 branches ascendantes…plus tard, je pus relier ce symbole à une représentation de feu que j’avais découvert sur un livre concernant les Ordres de Sagesse emprunté à notre T S…celui-ci…sur la page de couverture, une représentation allégorique de l’initiation…la lumière qui éblouit le profane, des vérités dérangeantes sur l’être donc…je me mettais alors en quête d’autres illustrations maçonniques pour vérifier que ces branches ascendantes représentaient bien les flammes, c’est-à-dire ici la LUMIERE puisque ce symbole est représenté 9 fois comme les F dits Elus.

J’ai alors trouvé un livre à la bibliothèque des Champs Libres avec de nombreux dessins, peintures, photos de faïence, de tabliers de loge bleue et aussi de hauts grades. J’ai alors retrouvé ce symbole de nombreuses fois autour de l’Etoile flamboyante et je l’ai aussi découvert sur un tablier du 1er Ordre toujours autour du poignard mais cette fois-ci associé aux larmes comme vous le voyez sur la feuille qui vous a été distribuée.

Voilà donc mes questions que j’ai essayé de travailler dans cette Pl :

1. pourquoi avais-je remplacé dans mon esprit ce symbole de lumière par des larmes ?y aurait-il quelque chose de gênant à associer lumière et poignard ?

2. 2ème question : Pourquoi ces soi-disant larmes entourent-elles ce poignard ou pour être plus clair : quel sens donner à l’association entre la lumière et le poignard et ce que l’un et l’autre symbolise ? Je terminerai cette Pl en vous proposant ma lecture du tablier car tout symbole appelle à être interprétée : en Loge, le poignard, comme tout autre outil, ne peut être ramené à sa seule fonction profane même s’il est parfois difficile d’élever notre esprit à la hauteur de sa fonction, à sa valeur symbolique…

Pour que notre inconscient crée une illusion qui tienne suffisamment, il faut des points de similarités. Ici c’est la couleur rouge qui remplit cet office : remplacer les flammes par des larmes ou par une liseret rouge ou une corde à nœud ne dérangerait pas notre faculté raisonnante parce que la couleur est semblable et la forme relativement proche, d’une certaine manière circulaire… Lever l’illusion implique maintenant de comprendre ce que cette similarité trompeuse permet de couvrir, de dissimuler.

Le tablier associe ce symbole de larme-lumière à un poignard. Si illusion il y a, cela voudrait dire qu’associer lumière et poignard serait dérangeant et qu’associer larmes et poignard au contraire serait rassurant.

La lumière est pour nous le symbole de la Sagesse et ici il est vrai qu’il est difficile d’associer naturellement le poignard avec ce qu’il apparaît être, c’est-à-dire un outil de force brutale…au contraire, les larmes évoqueraient la fragilité, la vulnérabilité de l’être… De manière innée, il est difficile de faire du poignard un symbole de justice…quand je dis innée, je veux parler des associations d’idées que nous pouvons faire librement au sujet d’un poignard : violence, brutalité, souffrance de l’autre, cruauté, perversité même, sang, rouge, meurtre…l’inconscient n’est pas la Raison, ce n’est pas lui qui peut donner à un symbole cette dimension positive symbolique, celle d’une vengeance qui parce qu’elle servirait un pouvoir légitime transformerait le crime en autre chose. L’inconscient ne peut non plus nous amener vers la dimension symbolique de la pointe qui avec le compas, le glaive, l’épée flamboyante ou donc le poignard signifie aussi l’aiguillon du cœur, de la conscience, c’est-à-dire l’ouverture, l’éveil de l’Etre. Au contraire, il me semble que l’inconscient nous ferait associer le poignard à ce qu’il prétend combattre, c’est-à-dire la perversité, la tromperie, la jalousie, le vice pour reprendre la terminologie de nos F du 18è et 19è s.

Je pense donc que le tablier de notre 1er Ordre symbolise en un sens une position de trouble qui correspond à une contradiction difficile à dépasser, cette contradiction qui se révèle dans le texte même du rituel : « Tout vous a annoncé la vengeance, mais l’Ordre est bien loin de vous inspirer un pareil sentiment. Il vous engage, au contraire, à ne jamais oublier que tout bras armé autrement que par un pouvoir légitime ne peut être que criminel ». Il y a là une gymnastique difficile à produire pour l’esprit que les rédacteurs du rituel expriment bien par cette « pirouette » : iI s’agirait d’une vengeance assumée comme telle par ses auteurs mais qui en fait n’en serait pas une…voilà un saut que je qualifierai volontiers de périlleux.

En fait c’est peut-être paradoxalement aussi le rouge que nous ne voulons pas voir. Je m’explique…ce rouge rappelle certainement plus pour l’inconscient non pas l’ardeur des M à rechercher la Justice comme le dit notre rituel mais davantage le sang coulé non du M Hiram mais de son meurtrier, meurtrier qui se serait ici suicidé par culpabilité mais avec quand même une tête coupée…dans tous les cas, les Elus sont passés par un acte horrible d’une extrême violence. La métaphore de l’acte, je le rappelle, n’est pas accessible à l’inconscient mais à la Raison… C’est comme si cette couleur rouge permettait, c’est mon hypothèse, de ne pas associer la sagesse représentée par la lumière à la vengeance symbolisé par le poignard. En réalité, nous voyons par illusion beaucoup plus les larmes que leur couleur. Et cela nous rassure car nous pouvons nous recréer inconsciemment ce que j’appellerais le confort des larmes en Loge bleue et qui pour moi est symbolisé par ce « Gémissions, Gémissons, Gémissons ».

Ainsi cette illusion produite par l’inconscient nous permettrait en réalité de ne pas écouter notre rituel quand il nous dit que le rouge signifie que « l’ardeur des F Elus à rechercher la Justice ne peut être éteinte que par la PUNITION des coupables ». Cette difficulté pour notre Esprit se confirme avec l’usage, par les rédacteurs du rituel, de cet euphémisme…parler de punition quand il s’agit de toutes évidences de mise à mort, ou en fonction de l’optique, de meurtre institutionnalisé par la décision d’un roi.

Je parlais d’euphémisme, il est peut-être utile de rappeler que les Frères Elus semblent ne pas avoir à user de leur arme, les 2 C se jetant dans une fondrière, le 3ème se suicidant. C’est comme si personne n’avait coupé leurs têtes.

Un 3ème détail sur le choix du tablier…car les choix ne sont jamais neutres. Dans mes recherches, j’ai trouvé quelques tabliers du 1er Ordre représentant le poignard armé d’un bras. Nous ne faisons pas ici ce choix, mais plus encore, notre esprit ne nous fait plus voir cette possibilité, ce choix… Je veux dire que nous nous n’associons plus ce poignard à ce qui le tient.

Nous sommes donc là face à un processus de désincarnation qui remplit lui aussi une fonction rassurante, ce à quoi sert précisément une illusion : oui; il y a bien un poignard mais c’est comme s’il ne renvoyait pas à celui qui le tient, il perd donc en quelque de son potentiel de violence…comme si ce potentiel effrayait ou comme si notre esprit n’était pas en accord avec cette invitation.

La position renversée du poignard concoure aussi, selon moi, à amoindrir la force de cet appel terrible au meurtre des criminels : c’est comme si nous ne voyons plus la pointe de la même façon. Pour certains, la pointe renversée révèlerait davantage une position de poignard dans son fourreau, nous ne serions donc même pas dans une position de défense mais de sérénité…le maître en arts martiaux n’utilise jamais son arme. Pour ma part, je préfère même voir dans ce poignard un appel, un appel à la transformation, celle de nos passions destructrices, celles que représentent en particulier la Jalousie et la passion de l’Avoir, des passions qu’il faut combattre en chacun en osant d’abord reconnaître qu’elles existent en moi.

Le poignard a sa pointe renversée parce que nous avons à extirper ce type d’attachement meurtrier pour l’Etre, un poignard donc qui coupe, qui me sépare précisément de ce qui me sépare de mon Etre. Et c’est aussi pour cela que je vois le M Joaben comme celui qui ose aller au fond de sa caverne, c’est-à-dire celui qui, courageux et désireux de lucidité, ose affronter la réalité de son miroir…c’est comme cela que je comprends les 9 lumières autour du poignard : nous aurions pu avoir 8 lumières et voir alors le poignard comme le symbole de Joaben…mais il y a 9 lumières, nous pouvons donc penser que ce poignard est celui d’Abibalc qui grâce à l’épreuve de l’altérité ouvre sa conscience et donc renaît symboliquement dans son humanité en se donnant réellement la mort…nous pouvons aussi penser que nous ne savons quelle est la lumière qui représente Joaben : chacun d’entre nous est en ce sens l’Elu, élu au sens d’appeler à une mission difficile, ici celle d’oser l’affrontement, oser le conflit en soi ou avec autrui, oser y voir une opportunité de transformation, de mutation, de déplacement plus juste des places…l’agressivité est essentielle, elle nous aide à tenir debout, à tenir le coup-teau, la violence est, elle, destruction de soi ou de l’autre…la puissance de l’esprit est du côté de l’agressivité, la force du corps est du côté de cette violence dont nous nous sommes toujours capable…il est donc bon que nous puissions toujours voir avec ces 3 têtes tranchées ce dont nous sommes aussi capable si nous cédons à l’impulsion de la force brutale.

Oser l’agressivité, dépasser La PEUR du conflit…cette peur souvent l’obstacle le plus dur à la résolution des conflits, ou ce que je préfère appeler leur traversée. L’ESCALIER n’élève pas, il rentre dans le roc, les profondeurs, l’intériorité, le Fil à Pl là encore, l’escalier rentre ici dans la roche, dans ce qui a tendance à s’enkyster, à rester immobile…

Il y a toujours une entrée dans une CAVERNE, une entrée qui peut permettre de ressortir en devenant différent…la métaphore d’une métamorphose donc…la LAMPE se situe dans la caverne, pas à l’extérieur, elle n’est pas visible par les autres, et seulement pour nous si l’on veut oser l’éclairage intérieur… Joaben est pour moi cet Abibalc prêt à assumer l’intériorité et ici la responsabilité de ses actes.

Ce cheminement qui emprunte l’escalier et l’entrée dans la caverne ne peut être réalisé que par soi mais aussi grâce à l’entourage des autres…nous passons dans le rituel du l’usage du « nous » au « Je » mais ce « nous » ne disparait pas pour autant : nous passons du « quand êtes-VOUS parti ? Avant le jour » au « J’ai pénétré à l’intérieur d’une caverne effroyable »…passage du Nous au Je mais sans éliminer le nous, la bienveillance toujours des membres de la L…le poignard de la transformation solitaire est pour cela entouré des lumières de la L car notre épreuve se réalise dans la solitude mais pas dans l’isolement. Ces 9 Lumières nous aident à transformer la haine de la vie, de soi ou des autres en force lumineuse de vie.

Ce tablier nous invite donc à voir au-delà de la désincarnation du poignard et de l’illusion des larmes. Il nous invite à explorer les métaphores que nous offrent tous nos symboles, il nous rappelle aussi la force des symboles qui sont le contraire de la simplicité. Lire un symbole est une œuvre complexe, càd ouverte à une multiplicité de sens…c’est cette multiplicité qui est utile pour nos esprits vagabonds. Bon courage donc pour chacun d’entre nous dans ce voyage réellement assumé du Compagnon.

J’ai dit T S et P M

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