14° #411012

Accueille toutes les opinions mais ne les

Auteur:

M∴ G∴

Obédience:
SCPLF
Loge:
Non communiqué

Accueille toutes les opinions
mais ne les déclare justes

que si elles
 t’apparaissent telles à ton examen propre



Lors de la réception au degré de Maître Secret, le Vénérable Maître Néophyte est soumis à quatre voyages sur un chemin courbe (symbole du passage de l’équerre au compas). Des sentences sont prononcées durant ce périple et leur vocation est essentiellement morale. Ainsi lors du deuxième voyage, le TFPM précise notamment « Accueille toutes les opinions mais ne les déclare justes que si elles t’apparaissent telles à ton examen propre ». Il s’agira donc ici dans un premier temps, de définir ce que l’on entend par « opinions », ensuite de voire s’il y a opposition entre opinions et vérité puisqu’il faut pouvoir « les déclarer juste ». En dernier lieu, puisque nous sommes passés de l’équerre au compas, tenter de comprendre les implications d’un examen propre. En conclusion, il me faudra donner « mon opinion » ou plutôt mon sentiment sur le sujet que m’a aimablement proposé de traiter notre TFPM. En cela, je dirais que « le début de la sagesse est de réaliser que nos opinions ne sont que des opinions ».



Définition


Commençons par le début : Nous avons tous un certain nombre d’opinions relatives à différentes choses. Nous avons notre avis sur un grand nombre de choses et nous tenons à ces avis. Qu’en est-il au juste de l’opinion ? Le mot opinion est un mot qui appartient à la langue courante où il a plusieurs sens comme c’est souvent le cas avec la langue courante. Il signifie : avis personnel au sujet de quelque chose, avis que l’on tient pour vrai, sans quoi il ne serait pas le notre. L’opinion, c’est un énoncé qui prétend être vrai.


Or ce qui nous intéresse, c’est moins ce que signifie le mot que ce qu’est la chose elle-même. Il faut passer du sens du mot à l’essence de la chose, saisir ses caractères propres. Pour cela, on peut observer que les opinions sont prononcées de manière irréfléchies : spontanée, sans aucune justifications, et raisonnements. Lorsqu’on opine, on n’a même pas l’idée de démontrer notre jugement, l’affirmation fait l’économie de toute forme de justification de ce que l’on affirme.



On remarque aussi qu’elles proviennent de sources non contrôlées, non maîtrisées et non réfléchies : l’expérience quotidienne, les médias, notre éducation, l’intérêt, les passions. L’ensemble des phénomènes qui ont une influence incontrôlée sur notre esprit. De manière spontanée, irréfléchie, nous reproduisons, nous répétons des jugements, tout faits prononcés par des individus qui ont sur nous une certaine autorité, en qui nous faisons confiance ou tout simplement que nous aimons. (Tu ne forgeras pas des idoles humaines pour agir aveuglément sous leur impulsion). Enfin, les opinions rassurent car elles nous permettent de croire que nous connaissons la réalité, et donc d’agir comme il convient, en fonction de ce que sont les choses. Elles donnent du sens au monde et à l’existence. Elles évitent l’effort intellectuel. Moyen d’intégration sociale, elles nous permettent d’être reconnus parce que nous adoptons les préjugés du groupe. Ce qui est plus facile que la vérité et sa recherche.



Opinions et vérité


L’opinion se définit essentiellement (c’est ce qui vient d’apparaître) par le rapport que le sujet entretient avec ce qu’il affirme. Les philosophes et les scientifiques, comme on aurait pu l’attendre ne s’en prennent pas aux opinions parce qu’elles sont fausses, puisque rien ne permet d’exclure qu’elles puissent être vraies, mais parce que nous ne savons pas ce que nous disons lorsque nous opinons. Aussi bien, comment déterminer le rapport de nos opinions à la vérité sinon en disant qu’elles ne sont ni vraies ni fausses ? L’opinion se situe en dessous du seuil du vrai et du faux, mais, parce qu’on la prend pour vraie, on dira qu’elle est de l’ordre du vraisemblable, c’est-à-dire semblable au vrai, mais sans l’être vraiment.C’est précisément cette vraisemblance de l’opinion qui lui donne un grand pouvoir de séduction. L’opposition entre le vrai et le vraisemblable est très présente chez Descartes qui pour des raisons de méthode, décide de tenir tout ce qui n’est que vraisemblable et donc suspect, douteux, pour faux, dans le but de pouvoir isoler dans l’ensemble de nos idées celles qui sont authentiquement vraies.



Cependant, on trouve chez Platon, dans le Ménon, la notion d’opinion droite (orthodoxa). L’opinion droite peut être dite vraie en ce que son contenu est en accord avec la réalité, mais elle l’est par accident, par hasard. Celui qui n’a qu’une opinion droite est incapable de dire pourquoi son opinion est vraie. A la différence de celui qui dispose d’un savoir qui, lui, peut rendre compte, par le raisonnement, de la vérité de son savoir.


Mais dire que les opinions ne sont ni vraies ni fausses et dire qu’il existe des opinions droites, en cela qu’il existe des opinions qui sont exactes ou vraies, implique que nous entendons la vérité en deux sens différents.


On peut la définir comme un énoncé adéquat, c’est-à-dire qui correspond rigoureusement à la réalité, mais celui qui la prononce ne sait pas pourquoi elle est vraie, ne peut pas démontrer sa vérité. Ce qui renvoie au deuxième rapport sous lequel il est possible de définir la vérité. Est vrai ce qui est démontré au moyen du raisonnement, d’une démonstration.


Isolés, ces deux aspects peuvent se révéler insuffisant : il se peut que mon discours soit adéquat au réel, mais si je ne peux pas démontrer mon discours, je suis dans l’opinion droite, qui comme une statue de Dédale, peut s’envoler si je ne l’enchaîne pas. Et, il se peut aussi que je démontre de manière valide un énoncé et que sa conclusion soit fausse du point de vue de la réalité, c’est-à-dire inadéquat.


Que l’opinion ne soit que vraisemblable, et qu’à ce titre, sa prétention à la vérité soit contestable et illégitime, cela est désormais acquis. Mais je sens un certain malaise parmi vous, mes FF : Où veut-il en venir me diriez-vous ? Et vous auriez raison. Donc allons y.



Implication d’un examen propre : s’arracher à la sphère de l’opinion pour entrer dans la réflexion (ainsi savoir discerner)


Il faut aller au-delà de cet acquis, il faut une rupture. Parce que l’on croit tenir des discours vrais, lorsqu’on se trouve dans l’opinion, on ne peut que l’ignorer. Ce n’est qu’une fois qu’on en est sorti qu’on en prend conscience. Ce qui permet de sortir de la sphère de l’opinion est la rencontre avec l’altérité. « Accueille toutes les opinions ».


Différentes, opposées aux nôtres, ou contradictoires entre elles, il va de soi que selon la nature de la différence entre les opinions, leur rencontre n’aura pas les mêmes effets sur nous. Rencontrer de l’opposition ou une contradiction est plus dérangeant, plus susceptible de nous forcer à réfléchir.


Platon puis Aristote, pour désigner à la fois cette rencontre et ses effets sur nous, parle de l’étonnement. Ce mot ici a un sens fort, le sens rappelé par son étymologie : tonnerre, être frappé par la foudre, être foudroyé par la prise conscience de l’existence de quelque chose à quoi on ne s’attendait pas, qui nous surprend compte tenu de nos opinions. Pour Platon et Aristote, l’étonnement est le sentiment qui déclenche la rupture avec l’opinion et l’entrée dans la réflexion, la philosophie. C’est le sentiment philosophique par excellence. Pourquoi ? Parce que ce qui le déclenche, c’est la découverte soudaine d’une opposition ou d’une contradiction entre une de nos opinions et celle d’un autre ou une observation. Donc parce que ce qui étonne correspond très exactement à ce qui caractériseun problème philosophique : une contradiction entre deux discours qui semblent être tous les deux vrais, ce qui n’est pas possible puisqu’ils se contredisent précisément.



Attention : on peut avoir des étonnements de divers ordres, il est par exemple possible de s’étonner qu’il existe quelque chose plutôt que rien, qu’il y ait un monde, du réel. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Question posée en ces termes par Leibniz. L’importance de cette expérience de l’étonnement a fait dire à de nombreux philosophes que celui qui ne s’étonne de rien, donc celui pour lequel tout est « normal », ne sera pas philosophe.


Toutefois, la rencontre avec l’altérité , si elle est une condition nécessaire à l’arrachement à la sphère de l’opinion, n’est pas suffisante pour rompre avec nos opinions. Il ne suffit pas de rencontrer l’altérité pour sortir de la sphère de l’opinion, pour quitter l’immédiateté, pour se mettre à réfléchir. Ce n’est pas cette rencontre qui va d’elle-même susciter le passage à la réflexion ; elle ne fait que la rendre possible. Il faut renoncer au désir d’avoir raison pour celui d’en avoir le cœur net, pour celui de rechercher la vérité en acceptant dès le départ qu’il soit possible que ce ne soit pas nous qui la détenons. Sans ce désir de connaître la vérité, la rencontre avec l’altérité est vaine. Et, en l’occurrence, il s’agit bien d’un désir, d’une volonté impérieuse, d’un élan irrépressible,et pas d’une simple résolution ou d’une simple bonne intention : cela ne suffit généralement pas.


Dans le Banquet, Platon indique par là que la recherche de la vérité relève bien plus d’une force qui agit en partie malgré nous que d’une décision raisonnée.



Nous savons qu’il n’est possible de rompre avec nos opinions que si on rencontre l’altérité tout en étant désireux de connaître la vérité. Mais en quoi consiste au juste cette rupture, le saut en dehors de l’opinion ? Le saut consiste moins en une rupture avec les opinions elles-mêmes qu’avec l’attitude propre à l’opinion : il est rupture avec l’immédiateté qui caractérise l’opinion. On passe de l’irréflexion à la réflexion déclarant « juste »ce qui apparaît tel à notre « examen propre ». La réflexion consiste d’abord à prendre le temps et la peine d’y voir un peu plus claire. Elle consiste ensuite à se dire : Mais, au juste, qu’en est-il vraiment ? Est-ce que c’est vrai, cette idée que j’entends ou en laquelle je crois ? Réfléchir, c’est bien, comme on le dit communément, se poser des questions. Mais, c’est se poser des questions et se donner des réponses à ses propres questions.


Cette définition de la réflexion, on la retrouve chez Platon, qui définit l’acte de penser comme un dialogue intérieur au cours duquel on s’interroge soi-même et on donne des réponses à ses questions (Introspection). Jusqu’à ce qu’on n’ait plus de raisons de douter de ce qu’on dit. De ce point de vue, on ne distinguera pas penser et réfléchir.



Pour conclure, dans le rituel de réception, le second voyage incite le VM Néophyte à la méfiance et à la prudence mais aussi au discernement sur les choix à faire entre plusieurs opinions émises. Celles-ci ne sont étayées le plus souvent que sur de simples appréciations sans fondements. Le futur Maître Secret est invité à développer sa capacité d’entendement et à demeurer avec prudence dans les possibilités du raisonnable ; tout en cherchant à rapprocher ce qui peut relier les innombrables conceptions humaines dans leur Unité originelle, ce qui correspond à rassembler ce qui est épars.



Parfois, nous attachons trop d’importance à nos opinions. Et souvent, nous évaluons les opinions des autres en les comparant aux nôtres. Lorsque ces dernières ont le malheur de ne pas être compatibles avec nos positions, nous les rejetons comme s’il était impossible que nous ayons tort.


Il y a toujours quelque chose à apprendre dans une opinion divergente. Si vous vous donnez la peine de chercher, vous découvrirez des choses étonnantes. Votre défi consiste donc à discerner la vérité ou la leçon dans chaque opinion que vous entendez. Même lorsque vous entendez des choses qui vous semblent complètement fausses, cherchez les parcelles de vérité à travers les faussetés, il y en a presque toujours.


Si vous êtes en face d’un rare cas ou une opinion est complètement erronée, alors efforcez-vous de comprendre pourquoi cette personne est convaincue de cette fausseté. De cette manière, vous transformez la situation en une opportunité de mieux comprendre l’autre.


« Tous êtres humains trébuchent un jour sur la vérité. La plupart se relèvent rapidement, secouent leurs vêtements et retournent à leur occupations comme si de rien n’était. » Winston Churchill



J’ai dit



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