14°
#411012
La Lumière
M∴ G∴
Le vaste sujet de cette planche oblige à quelques précisions, qui délimiteront le cadre de la réflexion.
Selon le plan de travail de l’année, nous aborderons ce sujet à partir de l’œuvre de Robert Grosseteste, moine franciscain, un des premiers maîtres d’Oxford (1168-1253) pour être ensuite située plus particulièrement au degré de Maître Secret et ses différents apports symboliques.
Ainsi, nous mettrons en perspective la Lumière avec la phrase du rituel « L’éclat du jour a chassé les ténèbres, la Grande Lumière commence à paraître » prononcée au moment de l’ouverture des travaux. Et si l’on peut se poser légitiment la question suivante : Qu’est-ce que la Lumière ? On pourra répondre en conclusion, qu’elle ouvre le chemin.
Théologien et homme de science anglais, Robert Grosseteste, moine franciscain, est parmi les plus importants penseurs de la première moitié du XIIIe siècle. Né vers 1168, il étudie les arts libéraux à Hereford et enseigne ensuite à Oxford. Plus tard, il conquiert le titre de maître en théologie, sans doute à Paris, puis revient à Oxford pour y professer à nouveau et devenir le premier chancelier de l’université naissante. En 1229/1230, à l’invitation de son ministre provincial, il enseigne au studium franciscain, ce qui en fait le fondateur de l’école franciscaine d’Oxford (marquée par un fort intérêt pour les sciences et les mathématiques), laquelle sera brillamment illustrée par son disciple Roger Bacon. En 1235, tournant de sa vie, il est élu évêque de Lincoln, le plus grand diocèse d’Angleterre.
L’œuvre de Robert Grosseteste est très abondante, tant dans le domaine des sciences que dans celui de la philosophie, de l’exégèse et des traductions (chose rare pour un philosophe de l’époque, il maîtrisait le grec et connaissait un peu d’hébreu). On peut distinguer deux périodes dans sa production littéraire (comme dans sa vie). La première, qui est celle de l’enseignement, est marquée par les commentaires de la Bible et d’Aristote (il est un des premiers commentateurs des Seconds analytiques et de la Physique). Robert Grosseteste s’oppose à l’idée aristotélicienne de l’éternité du monde car elle contredit le dogme chrétien de la création. Grosseteste s’illustre aussi dans le domaine scientifique, où il apparaît comme un théoricien de la méthode expérimentale : il est l’auteur de traités de géométrie, d’optique (inspirés des Arabes), d’astronomie.
Sa cosmologie est entièrement dominée par la lumière, à tel point que l’on a pu parler d’une « métaphysique de la lumière ». Il expose celle-ci notamment dans son De luce seu de inchoatione formarum, ouvrage qui explique la formation du monde par Dieu à partir de la lumière, première forme créée dans la matière primitive sans forme. D’où il s’ensuit nécessairement que l’optique (et les parties des mathématiques qui s’y rattachent) se trouve à la base de la science naturelle. D’autres opuscules scientifiques de Grosseteste témoignent de son intérêt marqué pour la lumière (De motu corporali et luce ; De iride ; De colore ; De caloris solis).
En somme, bien qu’influencé par Aristote, Grosseteste ne rompt cependant pas avec la tradition néoplatonicienne et augustinienne (illumination, exemplarisme). En anthropologie, il soutient le primat de la volonté (affectus, « disposition du cœur ») sur l’intellect (aspectus, « regard »), thèse qui marquera pour longtemps tout le courant franciscain.
L’une des plus belles descriptions de la naissance du Ciel sous la forme d’un Big Bang est celle que nous lui devons: «Ainsi, la lumière, qui est la première forme créée dans la matière primordiale, se répandit elle-même une infinité de fois de tous côtés et se diffusa uniformément dans toutes les directions. Au commencement du temps, la lumière tira donc la matière qu’elle ne pouvait laisser derrière et l’étendit en une masse de la grandeur de l’univers matériel».
Les principaux éléments de toutes les descriptions du Big Bang sont là: diffusion infinie de la lumière, naissance du temps, expansion de l’univers matériel.
On ne peut s’empêcher ici de faire une parenthèse : en évoquant l’absolu (identifié au Divin) qui agit sur quelque chose de non organisé, une sorte de matière première primordiale. Et sa manifestation qui semble alors agir par une lumière qui modifie et organise cette sorte de matière qui, pourtant n’est pas différente de l’absolu ». C’est l’Ordo ab chao, l’émergence d’une potentialité d’être. Et pour l’être humain, la mise en tension « des matériaux énergétiques et la dimension divine qui permettent d’accéder à une harmonie de plus en plus juste avec la Source divine » dixit l’Excellent et Parfait Frère Michel Constant, 31e degré.
Revenons plus précisément à quelques aspects de la Lumière : au degré de Maître Secret.
Lors de l’élévation :
Ayant acquis deux degrés d’instruction, le Vénérable Maître Néophyte n’est pas un ignorant complet. Le TFPM énonce « Mais cette instruction n’est pas complète, pas plus complète la lumière qui frappe vos yeux à travers le bandeau symbolique posé sur votre front. Vous ne comprenez pas bien, de même que vous ne voyez pas bien ».
Il y a donc un lien établi entre la lumière, les yeux (ou l’œil) et la Connaissance.
La Lumière a une double fonction : non seulement, elle forme en elle-même une sorte d’échelle qui nous invite à monter jusqu’aux réalités divines par sa seule contemplation, mais encore elle est un symbole privilégié qui sert d’outil principal de la Connaissance.
Si l’on emploie la voie symbolique : la Connaissance peut évoluer selon deux axes :
Un axe vertical (hiérarchisation des êtres liée par un même genre) et un axe horizontal (relation analogique des êtres de genres différents).
Prenons un exemple : l’œil voit grâce à la Lumière. Or cette lumière sensible et la lumière intelligible (qui est invisible) participent du même genre : l’une constitue le degré supérieur, l’autre le degré inférieur.
Il n’y a pas de solution de continuité entre l’une et l’autre, et la pensée cheminant ici selon l’axe verticale, pourra connaître (selon qu’elle suivra une progression ascendante ou descendante) la Lumière intelligible à partir de la lumière sensible, ou la lumière sensible à partir de la lumière intelligible.
Par ailleurs, la lumière étant nécessaire, encore que sous des modes différents, à l’œil comme à l’intellect, ceux-ci doivent entretenir un rapport analogique essentiel.
Ainsi la pensée pourra-t-elle analyser tant l’intellect à partir de l’œil (son symbole) que l’œil à partir de l’Intellect. C’est pourquoi, entre autre signification, l’Oeil est présent sur la bavette du tablier de Maître Secret.
Mais, il existe bien une autre signification que nous devons à notre rituel : le TFPM ne dit-il pas « l’œil qui est placé sur la bavette de votre tablier, doit vous rappeler, entre autres interprétations, que vous devez veiller à l’accomplissement de l’œuvre ».
L’œuvre alchimique qu’induit la phrase d’ouverture de nos travaux « l’éclat du jour a chassé les ténèbres, la grande lumière commence à paraître ».
Pour le Maître Secret, l’œuvre a déjà commencé : Vénérable Maître néophyte, porteur de lumière fait son entrée par la porte du Midi. Et la grande lumière, que l’on peut situer l’orient dans le Saint des Saints, en figure le plus haut degré.
Cependant, le cycle nouveau oblige le Maître Secret a passé par l’œuvre au noir que « matérialisent » les tentures de la loge. Ce noir parsemé de « larmes blanches » qui annoncent une autre couleur de l’œuvre. Et même d’autres couleurs encore, si nous regardons de plus prêt le tableau de loge.
C’est au Moyen Age, que les étapes successives du Grand Œuvre furent exprimées selon les couleurs des métamorphoses que l’alchimiste remarquait durant la gestation de la pierre philosophale. Selon les voies choisies (sèche ou humide), les adeptes retinrent sept phases : la dissolution ou calcination, la putréfaction (l’œuvre au noir), la purification (l’œuvre au blanc), la distillation, la coagulation (l’œuvre au rouge), la sublimation (l’aigle) et la projection. Ainsi « l’esprit subtil pénétrant toutes choses » sous des couleurs identifiables, naquit la pierre des philosophes, la quintessence ou cinquième essence. Et « la poudre de projection pour transmuer les métaux imparfaits » dit-on.
Trouver la pierre philosophale constitue le but du Grand Œuvre : achever les opérations de transmutations, orienter le chemin psychique vers une approche du mystère de la vie et de la mort (donner du sens), c’est se ressourcer et devenir capable de mieux « se » conduire, de secourir son prochain, et d’embellir la nature, moyen octroyé à la condition humaine. Il ne s’agit pas de détruire le corps par une ascèse contre nature, mais de le nourrir de manière sobre afin de désaltérer l’âme qui y est incarnée. Se produira alors le jaillissement de la lumière, lors de la réunion des principes (Soufre, Mercure et Sel).
Pour l’instant, il s’agit pour le Maître Secret de « parfaire l’œuvre de la nature dans la mesure où le sujet est apte à être perfectionné ».
C’est ce à quoi nous invite la Grande Lumière, c’est ce que nous promet la couronne de laurier et d’olivier.
Cependant, le nouveau Maître Secret n’est-il pas l’objet d’une tromperie ? Pour la première fois, on lui parle d’une « Grande Lumière », ce qui laisse entrevoir une graduation de la clarté. Des niveaux que l’on peut résumer très succinctement en : la lumière visible qui correspond à la Nature (au corps), la lumière rationnelle qui correspond à l’Ame, la lumière intelligible l’Esprit. La « Grande Lumière » serait alors la Lumière divine, indéfinissable, la source de toutes les lumières et correspond à Dieu.
La Lumière intelligible, que nous évoquions tout à l’heure, serait la seule à laquelle peut prétendre accéder les « pauvres petits initiés » que nous sommes. Cette parcelle de « la Vérité » qui nous fait prendre conscience de la « loi unique et multiple » qui régit l’univers. Ayons alors le triomphe modeste.
Toutefois, attachons-nous à une considération émise par Robert Grosseteste « les yeux de l’homme, qui sont infirmes, ne peuvent voir en elle-même cette lumière suprême, mais seulement dans son contact avec les choses vraies elles-mêmes et sa dispersion en elles ». Le moine franciscain, pour le moins inspiré, formule le cœur de sa thèse, l’illumination divine atteignant l’âme par les choses sensibles.
Théologien et savant, Grosseteste veut expliquer le monde : la lumière sera pour lui le lien entre les choses corporelles et les réalités incorporelles. Ce qui n’est pas sans rappeler notre démarche Ecossaise.
In Fine, quels enseignements en tirer ? Je retiendrais deux notions en particulier, parmi d’autres : le discernement et le dépassement.
Le discernement en ce que la lumière loin de séparer, impose « une clairvoyance » de la réalité telle qu’on la voit, telle qu’on la devine et telle que l’objet de notre intuition. Ce qui implique qu’il faille rejeter l’existence de ténèbres en soi et n’y voir qu’une lumière minima. En travaillant sur nous même, le devoir d’introspection devenu de plus en plus impérieux, il nous faut identifier non pas « l’ennemi » qui serait en nous, mais le non-être. Cette distinction revêt à mon sens, une importance cruciale : l’égo maîtrisé permet l’émergence de l’Etre. Loin annihilée la personnalité « antérieure », la Lumière éclaire notre personnalité profonde. Nous ne pouvons pas changer (de nature), nous pouvons nous transformer (transformer notre nature).
La Lumière intérieure, le travail intérieur exige un dépassement. Nous ne sommes pas des prisonniers de notre corps (du matériel), simplement nous ne savons pas utiliser la mécanique subtile Corps et Esprit. Là intervient le dépassement pour poursuivre notre chemin. Dépassons alors l’idée de la dualité « matière-esprit » comme on vient de le voir. Choisissons une autre voie : celle de l’équilibre. L’équilibre des complémentaires et non des opposés. Spiritualisons la matière et matérialisons l’Esprit pour devenir un Etre dans sa totalité.
En somme, laissons naître au jour, notre âme ou la Lumière que nous portons.
Maintenant, mes Frères Maîtres Secrets, je fais appel à vos Lumières.