14° #411012

Le dévoilement du Génie : Conscient ou inconscient ?

Auteur:

D∴ L∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué
Au Nom et sous la Juridiction

du Suprême Conseil


des Souverains Grands Inspecteurs Généraux


du 33° et dernier Degré


du Rite Ecossais Ancien et Accepté

pour la France




Bienvenue d’abord, à nos nouveaux Frères Grands Maîtres Architectes, qui ont su s’élever par le cheminement dans la Voie, qui ont su se découvrir eux-mêmes et percevoir alors que l’Essence de la Déité est sa propre essence. Ils comprennent ainsi que l’Homme n’est pas uniquement une image immortelle de la divinité, mais qu’il est une expression de la réalité divine, découverte indispensable et universellement énoncé dans la Tradition initiatique : « Connais Toi toi-même et tu connaîtras l’Univers et les Dieux et Tu seras Dieu ».


Rappelons tout d’abord que le voile doit garder les insondables mystères de la divinité, ainsi que de la vie, en leurs multiples manifestations. Le dévoilement des mystères, chez les Anciens, est un dévoilement graduel et parcimonieux, selon les mérites et la progression accomplie, selon aussi la plénitude ou la totalité du don de soi, puisqu’on ne reçoit jamais que ce qu’on apporte. C’est à cette irradiation progressive, à cet «aspect du divin qui est la chose la plus cachée qui soit» comme l’explique Ibn Arabî (mystique arabe du XIème siècle né en Andalousie et mort à Damas en 1240) dans la « Sagesse des Prophètes », que se rapporte la danse orientale des « sept voiles » qui s’accomplit, dans le Soma des Soufis, une main toujours levée vers le Cosmos, pour en recevoir la grâce, et l’autre baissée vers le monde des Hommes, pour en répandre l’enseignement.


Ce soir, mes Frères Grands Maîtres Architectes, vous nous avez rejoint au sein du grand courant traditionnel universel. Nos Travaux débutent quand le Génie parle en nous ; nous les cessons quand il se tait. Vous aurez sans doute remarqué, au fil de votre progression initiatique, que nos Travaux sont de plus en plus épurés, que nous allons directement à l’essentiel, que nous essayons de plonger au plus profond de notre Etre intérieur; mais cette transmutation alchimique n’est que de courte durée, et le dévoilement du Génie n’est qu’un instant ténu de notre propre réalisation toujours en devenir mais non encore accomplie – pour l’instant -.


Sans revenir sur les Travaux présentés par nos Frères Grands Maîtres Architectes, j’aimerai vous éclairer sur certains points, indispensables à la compréhension de notre sujet.
A l’ouverture des Travaux de la Boulomie, le Sublime Grand Maître interroge le Premier Excellent Gardien : « Qu’est, elle même la Philosophie ? » et ce dernier de répondre: « C’est la Lumière jetée par l’esprit humain sur les choses de la Nature ». Je vais donc essayer de montrer que le sens de la démarche maç., particulièrement en Atelier de Perfection, est une prise de conscience progressive qui m’éclaire et m’apporte cette Grande Lumière engendrant ce processus fusionnel de mon Esprit/Etre et du Monde.


Le dévoilement ou le Noûs-Alêtheia (Intelligence-Vérité).



Replongeons-nous un instant dans la Tradition et la mythologie grecque, que restitue la manifestation intérieure, interne, de l’Absolu. Les Eons, sortis de Dieu émanèrent à leur tour comme Dieu. Noûs et Alêtheia engendrèrent la Parole et la Vie (Logos et Zôé). Logos et Zôé émanèrent l’Essence-humaine (Anthropos) et l’Assemblée (Ecclêsia). Anthropos est l’Homme­Type dont notre Humanité n’est qu’une copie lointaine, et qu’Ecclêsia est l’ensemble, la globalité du Cosmos. De sorte que Anthropos, mâle, et Ecclêsia, femelle, sont les deux archétypes du monde de l’intelligence et de celui de la matière.


La vérité, dans son acception grecque, voulait dire « dévoilement » (Alêtheia), qui engendra le Logos. Jacques Derrida, dans « Les marges de la philosophie » nous fait voir l’entrelacement (« Verwebung ») du langage, de ce qui dans le langage est purement langage et des autres fils de l’expérience, ce qui constitue un tissu, car « tissu veut dire texte » et « Texte veut dire tissu ». Ainsi le mot « Verwebung » renvoie à cette zone métaphorique : les couches sont tissées, leur intrication est telle qu’on ne peut discerner la trame et la chaîne…Le « Verwebung » de la traduction se voit dans cette ouverture à la différence, où signe et sens, signifiant et signifié s’entremêlent dans un jeu et un enjeu dangereux, dans un décalage légèrement perceptible faisant basculer le second dans le premier pour échapper au despotisme des mots et à la tyrannie des choses. Car attention, le Génie n’est pas forcément bon, il peut-être pervers et retors, force du chaos. Socrate évoquait déjà en ce sens son démon intérieur qui se manifestait à lui sous la forme d’une voix, pour le détourner de ce qu’il allait faire (Platon, apologie de Socrate). Mais plus légèrement, les philosophes anciens les considéraient comme des être divins, ni bienveillants, ni malveillants, intermédiaires entre les dieux et les hommes, aidant ceux-ci à se rapprocher du monde divin (Plutarque, Sur la disparition des Oracles). Le langage traduit notre droit à la différence, notre propre mode d’être et de pensée, sans que cela puisse être un exemple à suivre et à imiter. Nous ne vivons pas « dans notre langue », mais nous la vivons réellement et indubitablement, puisque la langue est la « demeure » existentielle de l’homme comme l’expliquait Heidegger. Vivre sa langue est une « écoute poétique » de ce qu’elle dit, à l’instar du « Kun » (« Sois! » en arabe, le terme indiquant l’ordre divin adressé à une chose pour qu’elle existe, pour la sortir hors du néant) qui s’est adressé depuis la procréation jusqu’à l’éternité aux prototypes constants afin de voir la lumière de l’Etre en échappant à l’obscurité du néant.


Henri Corbin (dans « Terre céleste et corps de résurrection ») a parlé du « suprême miracle », de l’irruption d’un autre monde dans notre connaissance, irruption qui déchire le réseau de nos catégories et de leurs nécessités, de nos évidences et de leurs normes. Et d’ajouter : « Mais il doit être entendu qu’avec cet autre monde, il s’agit d’un monde qui ne peut perçu par l’organe de la connaissance commune, ni prouvé ni récusé au moyen de l’argumentation commune: un monde tellement autre qu’il ne peut être ni vu ni perçu que par l’organe d’une perception « hûrqualyenne » (Hûrqualya : terre céleste, terre des visions). Le monde, qui n’est point perceptible par les sens, est celui où ont lieu des événements spirituels réels, mais réels d’une réalité qui n’est pas celle du monde physique, ni celle qu’enregistre toute matérialisation historique ». Dans ce temps qualitatif se découvre la dimension suprasensible des êtres. La terre des visions est « inaccessible aux abstractions rationnelles aussi bien qu’aux réalisations empiriques… elle est le lieu où l’esprit prend corps comme caro spiritualis, corporéité spirituelle ». Les matérialistes et les rationalistes, les Frères que nous étions avant mes Frères Grands Maîtres Architectes, ne se sentent pas concernés par le contenu de ce texte d’Henri Corbin, car ils ne possèdent pas l’expérience de la « Terre céleste et du corps de résurrection ».


Mais, mes Frères Grands Maîtres Architectes, vous avez enfin compris que toutes les voies spirituelles conduisent à l’éveil de l’être intérieur, à la même Vérité, votre Vérité, même si la forme extérieure diffère. Seul celui qui décèle et voit leur unité peut espérer s’approcher de la Parole Perdue.


Au travers de ce que vient d’être dit et de ce que j’ai précédemment énoncé, tout est dit. Notre Rituel d’ouverture des Travaux au 12ème degré le synthétise parfaitement :


« Le Centre représente l’Esprit humain, foyer de la Connaissance qui à la fois projette la Lumière sur les choses et réfléchit l’image ou Idée ». « Le Compas symbolise les diverses opérations logiques par lesquelles l’Esprit humain coordonne ses connaissances et construit ses systèmes ».


A la question « Et maintenant que faites vous ? », la réponse est « Je veux et je construis », ce que pourrais également traduire par « Je suis et je pense ». Je suis en effet dans la Boulomie, l’endroit où l’on veut, l’endroit ou JE veux.


Le dévoilement du Génie est donc cette connexion magique qui s’établit entre notre Moi et la part de divinité qui est en nous. Ce lien, lorsqu’il s’établit, est immédiat et sert de vecteur à la Connaissance. La lumière jaillit en un éclair, nous touche et nous «savons» que nous avons entrevu la Vérité.


Ce lien est extrêmement difficile à définir et impossible à démontrer si ce n’est de par l’expérience, grâce à notre vécu. Pour rendre compte de ce genre d’expérience, le terme d’intuition est souvent préféré à celui de conscient ou d’inconscient.


« Nous ne pouvons appréhender l’énergie de l’être uniquement en nous, uniquement lorsqu’il a communion entre le raisonnable et l’ineffable » nous explique Alain Pozarnik dans « La Voûte Sacrée ». C’est la toute la difficulté de l’exercice : maîtriser des courants alliant la raison à l’intuition. Nous sommes toujours conscients, mais il nous faut désormais séparer le fin du grossier avec circonspection, comme nous l’expliquait la Table d’Emeraude d’Hermès Trismégiste. Nous allons donc vers l’inconscient puisqu’il nous faut désormais appréhender notre triple constitution humaine, soit notre corps physique, notre être intermédiaire (que les anciens Egyptiens appelaient le Ka, et le souffle divin surgit de l’au-delà, le Ba). On peut également retrouver cette perception dans la conception trinaitre de la psyché ou de l’âme, qui distingue :


– un niveau de l’âme qui se rattache au corps, à la pensée rationnelle en l’homme et qui s’exprime par la raison, l’intellect, la mémoire. C’est la partie de l’âme qui ouvre au monde de la signification et à la création de la réalité.
– un niveau de l’âme qui se rattache à l’esprit qui donne vie à l’âme et au corps, qui est aussi le lieu de l’inconscient et des imaginations symboliques sacrales, des archétypes numineux ouvrant sur le monde du réel qui est au-delà du conceptuel.
– un niveau intermédiaire de l’âme qui est une zone de métissage ou le niveau rationnel de l’âme peut rencontrer, grâce à une imagination active, le monde non rationnel et l’inconscient. C’est le lieu où des changements profonds peuvent se traduire au niveau de nos croyances, conditionnements, etc…


LE GENIE EST-IL CONSUBSTANTIEL DE L’ETRE, DE L’ETRE HUMAIN ?


Nous avons donc suivi les étapes, celle de l’homme endormi, où l’homme vit ancré dans la dualité, la fragmentation, l’ignorance. La personnalité baignant dans le monde du paraître a perdu tout contact avec l’essence de son Etre et s’identifie à ce qu’elle croît être. Progressivement, conscient de notre souffrance, nous sommes entrés dans une recherche existentielle pouvant conduire à un travail de connaissance de soi. Nous sommes entrés en Loge et avons commencé à abandonner nos anciens modes de fonctionnement et à changer. Puis notre intelligence s’est éveillée, grâce à la compréhension de l’expérience. Nous nous sommes ouvert à l’inconscient collectif, avons fait l’expérience de l’Unité dans la rencontre avec les archétypes. Puis nous nous sommes devenus intuitifs, comprenant que la Vérité n’est pas la quête continuelle de la Totalité, mais que nous devons aussi nous confronter aux forces destructrices de l’inconscient. Nous avons ensuite renoncé aux croyances, aux espoirs et aux illusions pour accepter ce qui est. Enfin, grâce au lâcher prise, le FM pourra vivre l’expérience de l’Etreté, qui est au-delà de l’imaginaire et de la signification. Cette transformation de l’être aboutit en un Homme enfin réalisé et accompli.


Il convient donc de réinventer le temps, de réinventer et donc de reconstruire le temple, de l’investir et de l’éclairer par et pour Nous-même, de nous transposer dans ce Temple et de l’illuminer intérieurement, et peut-être, à cet instant précis alchimique, comprendrons nous que nous arrivons enfin à réconcilier notre être intérieur profond et nous trouver en adéquation avec le Macrocosme, avec l’Univers, avec lequel nous ne ferons qu’Un.


J’ai dit, Sublime Grand Maître.


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