Le desir et le besoin
Non communiqué
Qu’est-ce qui me rapproche le plus des hommes ? : « Connais-toi toi-même » en faisant appel à des normes abstraites, ou « fais-toi valoir toi-même » en faisant appel à des virtualités créatrices ?
Bien sûr, j’oscille entre le désir de m’affirmer comme unique et le besoin d’être rassuré, protégé, inséré dans un ordre aux multiples facettes. Mais le désir n’est-il pas plus fort, plus exaltant, plus dangereux que le besoin ? Le désir plus fort que le besoin ? N’est-il pas plus dangereux aussi ?
La question, pertinente, ouvre la relation entre la condition naturelle et la perspective culturelle et sociale.
Le besoin quand il est satisfait, est supprimé. Le désir au contraire renaît et se renforce des satisfactions qu’on lui donne. Mais, organiquement, le désir et le besoin ont une origine commune.
Ce qui les distingue, c’est l’impact de l’imaginaire sur la conduite.
Se connaître ne suffit pas si l’on n’est pas en mesure de se comprendre et, se comprendre, c’est percevoir la relation avec le monde, avec les manifestations sensibles. Il n’est pas possible de prétendre se connaître si l’on n’est pas parvenu à la perception des rapports entre soi et le monde, et, en ce sens, se connaître ce n’est pas se considérer dans son unicité, mais dans sa relation avec la relativité inhérente à toute expérience de soi dans le tissu de la condition humaine.
Le sort réservé aux hommes est une perpétuelle mise en cause des certitudes qui fondent sa paix, mais, si l’on y réfléchit, n’est pas un aboutissement lucide, mais un renoncement résigné, une sorte de détachement des choses. C’est en quoi se connaître ne donne pas la paix, mais le sentiment de l’instabilité à laquelle on ne peut échapper. Savoir que le besoin commande c’est savoir quelque chose de simple. Mais quel est le besoin qui n’est pas peu ou prou sur la route qui conduit au désir ? Le désir de quoi ? en définitive, le désir ne peut se définir par son objet, le désir n’est jamais fondé à l’extérieur de nous, mais en nous, et, si nous sommes la proie au désir, c’est de nous-mêmes que nous sommes la proie. Parce que le monde est là, qui s’offre, nous projetons nos désirs sur un de ses aspects, et nous justifions ce qui est en nous par ce qui est hors de nous.
Seulement, la possession n’est pas un aboutissement. Elle n’offre jamais qu’un repos passager. Si la paix intérieure est possible ce n’est pas au prix de la satisfaction des désirs, mais à celui d’une castration radicale, qui nous réduit à une viduité difficile pour qui n’est pas prêt à la supporter. Or, comment supporter le vide dans l’attente de la mort ?
Voilà une gageure qui est celle qu’assument tous ceux qui ont fait le choix de chercher la paix intérieure. C’est pourquoi, certains trouvent dans la plénitude de la foi l’équivalent du vide et emplissent leur cœur et leur esprit de l’image de Dieu, qui chasse tout autre tentation d’Etre par soi. C’est là le danger : vivre comme si l’on n’était pas quelqu’un. Vivre comme si l’on ne pouvait être que par le monde extérieur, vivre comme si l’aventure de chaque instant était la condition même de cette paix intérieure que nous cherchons. Renversement inhérent à tout ce qui est humain, au fond, nous sommes toujours victimes de nous-mêmes, et c’est le danger que présente la force du désir.