18° #815012

L’acclamation au 18ème degré

Auteur:

L∴ K∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
:  NC



Dans le cadre de notre progression, au 14ème degré nous avons reçu de nouveaux outils conceptuels qui nous ont permis de reprendre notre quête. Ils nous ont communiqué l’énergie nécessaire pour sortir de captivité et entamer la reconstruction du Temple. C’est pourquoi aux 15ème et 16ème degrés, nous avons relevé le Temple en construisant d’une main et bataillant de l’autre. Mais le 17ème degré nous a apporté un nouvel éclairage inspiré de l’Apocalypse de Jean: le Temple est à nouveau détruit et c’est normal, car c’est le destin de toute construction humaine. Nous apprenons alors que le moment est venu de l’avènement d’un Temple exclusivement spirituel.



Or, au début du 18ème degré les circonstances sont calamiteuses. Le soleil s’est obscurci, les ténèbres oppressent la Terre, les symboles sont inopérants. La situation est d’une violence extrême. C’est alors que retentit une acclamation qu’on n’avait plus entendue depuis le 3ème degré, mais sous une forme radicalement différente: Hoschée! Hoschée! Hoschée! Que la Foi, la Charité et l’Espérance nous encouragent, nous guident et nous soutiennent. Acclamation dont je vais m’efforcer de décrire la forme et de découvrir le sens.



Cette acclamation résonne comme celle des trois premiers degrés. Elle conserve la même structure, qui est un double ternaire c’est-à-dire trois fois la même exclamation suivie de trois impératifs, mais elle présente des traits distinctifs: Huzza dans le rituel des loges bleues pourrait se traduire par « Hourra ». C’est un terme provenant de l’anglais archaïque qui marque la joie, l’approbation enthousiaste. Avec Hoschée, la tonalité n’est plus la même, elle est sombre et dramatique. Diverses traductions sont proposées pour ce mot issu de l’Hébreu: le Salut, Sauve-nous, Il sauve, Sauve!



La deuxième partie, composée de la devise républicaine, laisse place à l’énonciation des trois vertus théologales d’inspiration chrétienne.



Nous allons examiner la signification de ces quatre termes.



En ce qui concerne Hoschée: selon Nombres 13,8, après la sortie d’Egypte, Moïse envoya douze hommes explorer le pays de Canaan, pour voir si les Hébreux pourraient y vivre. Parmi ces douze, figure Hoschée fils de Noun, transcrit également en Hoshea, Hosée, Osée. Sur les douze observateurs, dix revinrent avec une opinion négative. Seul Caleb et Hoschée exhortèrent le peuple découragé à mettre sa confiance en Dieu et à avancer. A partir de ce moment, Moïse transforma son nom en Josué, car il avait été approuvé par Dieu, et c’est lui qui conduira les Israelites en terre Promise. Son nouveau nom hébreu, Yehoshu’a signifie Dieu sauve. La traduction en Grec de la forme compacte du nom a donné Iêsoûs, Jésus. Il n’est donc pas surprenant de retrouver ce nom à un degré où la plupart des symboles ont une origine chrétienne.


Les trois vertus théologales, comme les quatre vertus cardinales (la prudence, la justice, la force et la tempérance) forment depuis longtemps le socle sur lequel la morale occidentale appuie son action. Quelle signification pouvons-nous leur donner?



La foi a deux sens: le premier signifie « confiance » (être digne de foi, donner sa foi lors d’un mariage). Le second est la croyance aux dogmes d’une religion. D’une façon générale, c’est l’adhésion de l’esprit à une certitude incommunicable par la démonstration. La foi ne s’explique pas, ne répond à aucune raison et s’élève même le plus souvent contre la raison. Pour moi, athée, il n’est pas difficile de parler ici de foi car je ne la confonds pas avec la religion: j’ai foi en la Franc Maçonnerie, en la méthode enseignée par le Rite, en la possibilité d’améliorer le monde en commençant par moi-même, si peu que ce soit. J’ai foi en une autre chose que je ne peux pas expliciter pleinement mais que je peux exprimer en empruntant les mots de Kant (dans La Critique de la raison pratique): « Deux choses remplissent le cœur d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s’y attache…: le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. « 



Si l’on se réfère à l’étymologie latine, la Charité (caritas) est le sentiment que l’on éprouve pour quelqu’un qui nous est cher. En tant que vertu théologale, il s’agit de l’amour que l’on ressent pour Dieu, pour le bien et pour son prochain. En Franc Maçonnerie, c’est l’amour désintéressé mais efficient, assez proche du Grec Agapè, mais qui implique l’empathie, l’attention portée à notre semblable, comme « Care » en anglais, dans le sens de « souci de l’autre ».



Nous sommes dans la tradition de l’église catholique mais aussi dans le respect des anciens Devoirs des Compagnons. Dans les loges opératives écossaises de la fin du Moyen Âge, on trouvait près du siège du trésorier une Mason Box, ancêtre de notre tronc hospitalier, destinée à aider les maçons dans la détresse, même ceux qui n’appartenaient pas à la loge. Cette pratique fut reprise dès 1680 dans les loges de maçons acceptés. Cette aide devait être apportée de bon cœur et sans escompter de réciprocité, jamais uniquement par obligation sociale. La Charité en ce sens n’est pas seulement un acte mais une attitude, celle qui consiste à traiter autrui en toutes circonstances non simplement avec Justice mais avec compréhension et mansuétude.



L’Espérance est définie comme une disposition de l’âme qui porte l’homme à considérer dans l’avenir un bien important qu’il désire et dont il croit qu’il pourra se réaliser. La religion catholique précise que l’espérance est une vertu grâce à laquelle les croyants attendent de Dieu, avec confiance, la grâce en ce monde et une vie éternelle et heureuse après la mort. Les deux conceptions sont très proches et impliquent la nécessité d’un effort permanent de la volonté pour rester dans une disposition d’ouverture d’esprit à ce qui peut advenir de positi.


Nous avons donc ici la trilogie théologale, mais dans un ordre différent de celui donné par l’Eglise aussi bien d’ailleurs que par le Rite anglais. Malgré mes efforts, je n’ai pas réussi à trouver une explication totalement satisfaisante à ce glissement.



Si l’on se penche sur les rituels anglais, on remarque qu’ils suivent l’ordre indiqué par la Bible, exprimé très clairement par Paul dans sa première Epître aux Corinthiens (1 Cor,13 1-2) qui dit en substance: « même si je parlais toutes les langues des hommes et des anges, sans amour je serai comme du bronze qui sonne le creux… Tout a une fin, seuls demeurent la foi, l’espérance et l’amour, mais l’amour est le plus grand ». (Amour au sens de Caritas)



Dans les loges anglaises, dès le premier degré, le rituel fait allusion à l’échelle de Jacob qui relie le ciel et la terre et sur laquelle des anges montent et descendent en un mouvement permanent. Foi, Espérance et Charité sont les barreaux les plus importants de l’échelle de Jacob, qui est l’image de l’ascension vers le progrès moral et spirituel grâce à la communication entre le ciel et la terre. Les rituels anglais la nomment « l’Echelle des Grâces », et quel que soit son nombre de degrés, le plus élevé est toujours la Charité.



Au REAA, c’est l’Espérance qui tient le rang le plus élevé. Quelle est la raison de cette modification ? On peut supposer que les rédacteurs du rituel ont souhaité se démarquer du dogme chrétien en soulignant notre différence et notre autonomie par rapport à celui-ci. A ce propos, on peut se demander aussi pourquoi il a fallu attendre le 18ème degré. Je suis tentée de répondre que le REAA, soucieux de donner des gages de bonne foi républicaine a privilégié la devise laïque dans les loges bleues, les plus exposées aux indiscrétions, et qu’il affirme au 18ème degré l’importance de valeurs plus fondamentalement « morales » inspirées par la religion chrétienne.



Quoi qu’il en soit, nous trouvons cette acclamation à un moment précis de notre évolution maçonnique. Pour quelles raisons, et pourquoi sous cette nouvelle forme?



Nous nous trouvons dans une situation désastreuse, la pire que nous ayons connue. Nous avions déjà rencontré l’erreur ou la chute. Diverses fautes morales ont jalonné notre parcours de franc-maçonnes: au 3ème degré, puis au 6 ème, au 9ème, au 13ème mais par nos efforts nous avions réussi à surmonter tous ces obstacles. Or, lorsque les travaux sont repris au 18ème degré, sans aucune

transition, les outils sont anéantis, les symboles demeurent muets, les signes et les mots se révèlent impuissants. Le Chevalier Grand Expert parlant au nom des Chevaliers d’Orient et d’Occident nous donne l’explication: ceux-ci ont « fui les contrées où le mensonge et l’erreur ont éclipsé la vérité, où l’égoïsme et l’ambition ont vaincu la rectitude, où la Parole s’est tue ».



Cette fois, la chute est d’autant plus cruelle que nous avions pensé être sur un chemin toujours ascendant et elle est d’autant plus grave qu’elle ne touche pas un individu, nous-mêmes, mais l’ensemble de la Franc maçonnerie. Notre condition semble désespérée. Nous sommes accablées par le constat de notre faillite. Ne serait-ce pas pour conjurer cette tragédie que nous lançons une acclamation qui résonne comme un appel au secours? Elle est sans doute destinée à restaurer notre force d’âme et à réveiller notre ferveur pour nous permettre de nous recentrer sur notre quête, à un moment où l’appel aux vertus citoyennes se montrerait insuffisant.



Le rituel du 18ème degré nous explique que la parole qui avait été perdue par le déchainement des passions néfastes est retrouvée grâce à la Foi, à la Charité et à l’Espérance. « L’initiée, dit-il, découvre et pratique la Loi d’Amour, et ne construisant plus d’édifice matériel, elle œuvre au plan spirituel ». Cela signifie que la Charité se substitue à la Fraternité et que le Temple de Salomon s’efface au profit du Temple intérieur. C’est donc cette nouvelle métamorphose qui serait soulignée par la nouvelle acclamation.



Une acclamation pour unir nos forces, on le comprend, mais pourquoi est-elle si différente de l’ancienne? Je vois trois explications possibles.



Première explication: On sait que dans les temps bibliques le nom définit la personne. Les changements de patronymes marquent une conversion de la personnalité ou un changement de rôle, on vient de le voir avec Hoschée. Autre exemple, les Israelites deviennent des Juifs après leur retour d’exil à Babylone. Ils y ont conçu la notion de Dieu unique, la nature de leur religion a fondamentalement changé, ce qui justifie le changement de dénomination. Deux autres exemples: Abram et Saraï se transforment en Abraham et Sarah en référence à leur future descendance.



Alors, on pourrait considérer que le remplacement de l’acclamation a pour but de matérialiser le changement de cap qui nous est demandé.



La deuxième interprétation possible est la suivante: nous avons quitté les temps bibliques à la fin du 16ème degré. Au 17ème, nous sommes plongées dans l’époque médiévale (chevalier d’Orient et d’Occident), mais c’est pour mieux retrouver le texte de Jean qui se réfère aux évènements qui sont à l’origine de notre ère. L’échange d’acclamation peut être destiné à nous faire comprendre que


nous avons changé de paradigme en passant de l’Ancienne Alliance à la Nouvelle Loi. L’Amour en remplacement de la crainte et de la domination, pour les peuples de toutes les nations.



La troisième hypothèse est que l’acclamation a subi une transmutation, comme dans les loges bleues lorsque Sagesse, Force et Beauté sont remplacées à la fin de la tenue par Paix, Joie et Amour. On peut y voir un parallèle avec la discipline alchimique, où la transmutation est le fait d’un corps qui change de substance, passant d’une nature « vile » à une nature « noble », grâce à des opérations ésotériques. Notre nouvelle acclamation aurait ainsi acquis une qualité plus noble et plus spirituelle marquant nos progrès initiatiques.



Nous le savons depuis la cérémonie d’Elévation, tout doit changer nous dit le REAA pour que l’initiée se transforme elle aussi. Tout doit changer pour renaitre vivifié affirme le rituel du 18ème degré. INRI Igne Natura Renovatur Integra. Selon les principes alchimiques, l’être humain, partant d’un état initial de perfection, est victime d’une chute et tombe dans un état de dégradation et de ténèbres, dans un chaos, dont il peut s’extraire par le travail, le courage et la fermeté. Phrase illustrée par la présence du Phoenix dont le rituel nous déclare qu’il est « l’emblème de la pensée immortelle qui se consume elle-même et renaît de ses cendres », image de l’initiée en perpétuel devenir.



Voilà tout ce à quoi m’a fait penser l’acclamation du 18ème degré. Elle me donne l’Espérance de retrouver la parole perdue et d’en faire bon usage. L’assurance que, même dans l’obscurité la plus profonde, l’Espérance brille d’une lueur infime mais très visible, comme l’Etoile d’Occident au 3ème degré. C’est elle qui me permet d’avancer en confiance C’est le signe que, en tant que Franc Maçonne, je ne serai jamais perdue



C’est ce minuscule éclat qui va nous permettre de nous rassembler, de convoquer nos forces pour, par un acte de volonté, retrouver la Foi qui nous fait avancer, et la Charité sans laquelle l’humanité ne saurait avoir d’avenir.

Accès réservé aux abonnés

Cet article fait partie de l’espace privé de L’Édifice.
Abonnez-vous pour accéder immédiatement à la plus grande bibliothèque maçonnique sur internet

  • Plus de 5 000 planches véritables
  • Issues de plus de 100 obédiences
  • Du 1er au 33ème degré
Déjà abonné ? Se connecter