Le cabinet de réflexion, l’épreuve de la Terre
Non communiqué
Figure imposée pour un passage
obligé, ce thème a
nécessité deux relances de la part des
animateurs. Après « les Silences
», ce sujet marque une borne dans les choix. Nous n’en
finirons jamais de chercher, d’expérimenter et peut
être de trouver.
Notre Sœur Eva, la première, amènera sa
pierre en nous disant que toutes les graines doivent passer par la
terre pour germer et retrouver l’air, l’eau, le feu afin de
croître.
Notre Frère Paul, nous ressortira la partie de ses
impressions d’initiation relative à son passage dans le
cabinet de réflexion ; fumant pipe sur pipe, perplexe,
cherchant à interpréter les propositions
symboliques, il écrira son testament philosophique. Des
bruits très profanes lui parviennent de
l’extérieur, il trouve le temps long…
Le thème est lancé. Reprenant le titre, notre Frère Léon y voit deux entrées ; le cabinet de réflexion, la proposition du groupe, et l’épreuve de la terre, que va subir un individu. Il s’interroge sur les conditions de la réussite de deux actions ; celle de se laisser enfermer et celle d’enfermer. Il met en situation un profane aveugle sur ses motivations et un mystagogue insuffisant…
Au rite pratiqué par son Atelier, notre
Frère Jacques nous dit que cette épreuve se passe
sur les parvis, les portes du temple grandes ouvertes. Constatant que
la vie a besoin de la terre comme quatrième
élément, il se demande quel serait le
cinquième à retrouver…Il nous
interroge aussi sur la nature des actions vécues,
« épreuves ou purifications
» ?
Pour l’un de nos Frères,
l’épreuve de la terre est une permanence. Elle est
la symétrie indispensable à un
équilibre pour se maintenir sur le chemin de la
lumière. Il se souvient de sa surprise et du doute
l’envahissant lors de la découverte du
décor du cabinet de réflexion. Il ne
s’enfuit pas. Il nous dira le coup durablement
porté à son ego lors de ces épreuves.
L’épreuve de la terre est l’extraction
de la pierre brute de sa gangue et s’en suivra, pour
répondre à Jacques, la purification par
l’air, l’eau et le feu…
Notre Frère Léon reprenant un
message de notre Frère Rémy, parlera de
l’épreuve «
déceptive », celle qui voit un profane arriver
dans le cabinet de réflexion, munis des valeurs du monde de
la culture et prétendre avec cela réussir
l’examen. A quelle règle
obéissons-nous, si le modèle
maçonnique n’est pas conforme au modèle
socialisé ?
Notre Frère Rémy, en réponse proposera
deux règles ; celle du devoir quand au groupe et celle de la
recherche de la clé d’harmonie pour soi, mais avec
l’autre.
Poursuivant, notre Frère Léon nous dira la
nécessité de doubler ce monde trop actuel, trop
réel par la récapitulation de notre histoire
individuelle et celle de l’univers, de découvrir
d’autres espaces en soi, notre inconscient gardant la trace
mnésique de notre histoire propre et celle de notre
espèce. Son hypothèse quant au symbolisme de la
terre : le cabinet de réflexion, le ventre maternel, la
grotte de Cro-Magnon du point de vue symbolique c’est tout
comme. Il fera référence à
Vercors…« animaux certes, mais
dénaturés ».
Dans le fil du dialogue, notre Frère Rémy dit la
difficulté de vivre maintenant, sans certitudes, par
instinct ou par devoir suivant les moments. Que faire de cette
conscience ? Peut-on l’enrichir et enrichir la vie ?
Notre Frère Léon nous livre un poème
de Cocteau et nous demande de l’aider à percer
l’énigme proposée par « joyeuse
voûte » et « habitude
de l’éternité ».
Ce poème s’inscrit dans une rêverie
chthonienne, se fixant autour d’une représentation
mythique de la terre et mère primitive, quand
d’autres soupçonnent l’homme de
n’avoir que projeté des craintes qui
n’auraient jamais existé en dehors
d’eux-mêmes. A ce compte, selon notre
Frère, entrer dans le cabinet de réflexion,
c’est entrer en soi-même…la cellule de
moi-même, la nommera-t-il faisant
référence à la préface de
Pierre Jean Jouve d’un recueil « sueur
et sang » et en nous en livrant un extrait.
Pour notre Sœur Fajda, la terre va au delà du cabinet de réflexion. La Terre c’est tous les voyages, symboliques et réels…c’est notre centre, notre port d’attache à tous, même pour ceux qui vont dans l’espace. Terriens nous sommes, la terre donne la vie, nous avons appris à la soigner et à la détruire.
Eva, notre sœur historienne de l’art, retrouve dans le décor du cabinet de réflexion, les mêmes symboles que sur des tableaux du 17éme siècle aux Pays Bas du Nord. Elle se remémore son testament, heureuse qu’il fut brûlé… se demandant encore quels pouvait être ses devoirs envers l’Etat, elle citoyenne de la planète. Quel Etat ? j’en compte au moins trois ! écrira-t-elle.
Notre Sœur Day, vient aussi creuser son sillon. Pour elle, l’épreuve de la terre fut tout à la fois le lieu symbolique des images de la mort, de la putréfaction et une caverne d’effroi démontrant la vanité de nos angoisses quotidiennes. Berceau primordial, utérus tellurique ? la terre nous parle et je l’entends : « On me dit un berceau, mais je suis une tombe. »
Un Frère Compagnon s’approche pour
nous livrer son ressenti, entre avoir lu et vécu cette
épreuve…l’intensité du moment qui se
mesure plus tard, au cour du chemin, dans l’éveil
de la conscience. Il nous raconte le brouhaha profane proche de sa
solitude, la nécessité malgré cela
d’aménager un espace de silence et de
réflexion. Il nous dit sa joie grave de se
préparer à rejoindre ceux qu’il avait
déjà commencé à aimer
à l’extérieur du temple. Il nous fait
part de sa volonté de trouver la force de forger ses propres
outils pour sortir de la grotte et affronter la lumière.
De ses références livresques, il
s’étonnera de ne pas avoir retrouvé le
Mercure dans le cabinet de réflexion. Notre Sœur
Eva, viendra lui dire qu’on le trouve caché dans
le Coq. Le Coq consacré à Hermès,
Mercure pour les latins, guide de l’âme des
défunts pour le passage d’un monde à
l’autre. Il symbolise le vif argent, avec le sel et le
soufre, les trois principes hermétiques.
Réveillé par le Coq, notre
Frère Marcel Wui y va de sa contribution. Ce coq
était pour lui, le présent, le maintenant, de
même que cette cellule étroite
n’était autre que l’ici, le lieu
d’où part l’universel. Il nous dira
avoir appris par la suite que ce passage dans le cabinet de
réflexion, jusqu’à celui de la Porte Basse
était l’Epreuve de la Terre. Il nous dira encore,
la nécessité du truchement de la loge tout
entière pour l’interprétation des
symboles. Marcel nous apportera des références
encyclopédiques sur le symbolisme du Coq.
Il conclura en faisant référence à une
phrase de Lucien dans le Songe, qui pour lui pris une pleine
signification. Ce Coq me tirait de ma torpeur philosophique et me
criait de sa voix rauque qu’il était urgent que je
me mette à penser. Le coq venait de le réveiller
d’un beau rêve, de l’obscurité
onirique, pour l’amener à avancer dans la froideur
de la connaissance.
Notre Frère Roland, n’a pas de souvenir impérissable de son passage dans le cabinet de réflexion. La partie de la symbolique maçonnique qui relève de l’hermétisme ne l’accroche pas, au contraire de la partie, tout aussi riche en symboles, qu’il préfère appeler Méthode Maçonnique. Malicieusement, espérant avoir été obscur, il nous fera promener le long du fil à plomb…de bas en haut ! quelques FF s’y attarderont avec une sorte de jubilation.
Notre Sœur Dolce, nous invite à
passer la nuit dans sa grotte et à écouter le
chant des oiseaux juste avant le lever du soleil. Dans cette vraie
grotte nous dira-t-elle avec le sourire, il n’y a plus de
symboles « hermético-symboliques », on
devient ces symboles. Le roi est nu, n’ayons pas peur du
sublime dira–t-elle en substance à Roland.
Notre Frère Paul, à l’instar de Roland,
nous dira que l’hermétisme n’est pas sa
tasse de thé, que du sucre et du sel, il n’en
connaît que le goût.
Notre Frère Rémy fait une analogie
entre l’enracinement des arbres nécessaire
à leur épanouissement vers le haut et la
nécessaire recherche de soi afin de
s’élever. Encore le haut et le bas, cher
à notre Frère Roland. Timidement, il
évoquera d’autres voyages initiatiques et Jules
Verne dans son voyage au centre de la terre.
Passant de la terre à l’enracinement notre
Sœur Day nous propose la notion d’engagement.
Conciliation entre la vie profane et la conscience d’une
totalité, « le mouvement de la vie
», notre entrée en maçonnerie conjugue
deux démarches significatives…la terre nous y
invite.
Réagissant à une relance, notre
Frère Claude nous affirme qu’au stade du cabinet
de réflexion, nous n’avons rien à
léguer. Il nous dit que l’homme a
fabriqué des mythes pour exprimer symboliquement ce
qu’il ressent confusément, pour
échapper au néant. Le cabinet de
réflexion est une invitation au dépouillement
afin d’être apte à recevoir la
lumière. Notre Sœur Dolce croit avec Claude que
nous n’avons rien à léguer, nous avons
été juste un chaînon, le temps
d’un soupir écrira-t-elle. Elle poursuivra en nous
disant la force qu’il faut pour entreprendre dans le secret
cette visite à l’intérieur de soi et de
s’engager vers l’inconnu d’un monde non
profane.
Ce message de notre Sœur, tombe sur le blues de notre
Frère Gérard, qui se demande où
trouver la force de poursuivre le chemin quand
l’énergie semble commencer à manquer.
Notre Frère Rémy, lui dira qu’il nous
reste encore l’énergie des « cherchants
» rassemblés dans la Loge, dont la somme va au
delà du produit mathématique.
Notre Frère Marcel poursuivant sur la contribution de Day,
nous dira qu’en effet le partage entre sacré et
profane serait un déchirement. Ce ne sont pas les choses que
concerne cette dualité, mais la dialectique même
d’où jaillit la joie de vivre.
Morceaux choisis, textes et poèmes
L’épreuve de la Terre est *pour moi* le premier pas
obligatoire sur le long chemin de la Lumière
Lors de ce 2éme passage, j’ai vu un tableau de maximes que
je n’avais pas vu précédemment.
Tremble on te pénétrera.
Si tu tiens aux distinctions humaines. Sors.
On n’en connaît point ici !
Si la curiosité te conduit ici. Va-t-en.
Si tu crains d’être éclairé sur tes défauts,
Tu seras mal parmi nous.
Si ton âme a senti l’effroi, ne va pas plus loin.
Si tu persévères, tu seras purifié par les éléments.
Tu sortiras de l’abîme des ténèbres.
Tu verras la lumière.
Réflexion : un peu grandiloquent.
Je me vois, après avoir été froidement
convoqué et attendu dans un parking par un bonhomme
silencieux qui me bande les yeux et me conduit fermement par un circuit
que je mettrais du temps à reconstituer,
découvrir le cabinet de
réflexion…là, le décor m’a fait
sourire et m’a inquiété sur la santé
mentale de mes hôtes. J’étais brut de
décoffrage, je n’avais jamais rien lu et personne
ne m’avait préparé à un
scénario pareil.
De Jean Cocteau, dans le recueil « Clair-obscur
» :
On entre et on sort
On change de ventre
C’est là notre sort.
Maternelle terre
Ventre maternel
O double lumière
De notre tunnel.
De ventre je change
L’un l’autre m’aimant
Le dernier nous mange
Maternellement.
D’une nuit en route
Vers une autre nuit
La joyeuse voûte
Trompe notre ennui
Trop de solitude
Ne m’a pas ôté
Ma vieille habitude
De l’éternité.
J’en veux venir finalement à ce point :
l’homme ne se conçoit pas seulement tel qu’il est, mais
aussi et à la fois tel qu’il s’imagine.
Je n’ai de certitudes sur rien, des moments c’est l’instinct (animal)
qui me pousse à continuer, d’autres moments le devoir
(conditionnement social). Je me dis aussi que le
microscopique maillon que je suis à
l’échelle de l’univers a
hérité d’une conscience et que je peux participer
à une construction qui irait vers plus de beau, plus de bon
et plus de joie. C’est-à-dire, consciemment, enrichir la
vie. L’initiation pour moi, c’est se mettre en route à la
recherche du Chantier.
Je cite un extrait de sa préface (mars 1933) au recueil « Sueur de Sang » : « Nous avons connaissance à présent de milliers de mondes à l’intérieur du monde de l’homme, que toute l’oeuvre de l’homme avait été de cacher, et de milliers de couches dans la géologie de cetêtre terrible qui se dégage avec obstination et peut-être merveilleusement (mais sans jamais y bien parvenir) d’une argile noire et d’un placenta sanglant. Des voies s’ouvrent dont la complexité, la rapidité pourrait faire peur. Cet homme n’est pas un personnage en veston ou en uniforme comme nous l’avions cru ; il est plutôt un abîme douloureux, fermé, mais presque ouvert, une colonie de forces insatiables, rarement heureuses, qui se remuent en rond comme des crabes avec lourdeur et esprit de défense. Ou encore, on aperçoit dans le cœur de l’homme et dans la matrice de son intelligence tant de suçoirs, de bouches méchantes, de matières fécales aimées et haïes, un tel appétit cannibale ou des inventions incestueuses si tenaces et si étranges, toute cette tendance obscène et cette magie, prodigieuse accumulation, enfin un tel monstre de Désir alternant avec un bourreau si implacable, que, à partir de ce point, le problème de l’homme semble se déplacer continuellement ; car, après avoir pensé : comment ce fond terrible peut-il demeurer toujours voilé ? — et ensuite : comment l’homme a-t-il pu si longtemps ignorer le fond ? — nous arrivons à nous dire : comment se fait-il que l’homme soit parvenu à opposer la conscience raisonnable à des puissances aussi redoutables et déterminées ? »
Puis vint la capacité de rentrer en soi, de se demander pourquoi, pourquoi être là, pourquoi demander cette lumière, pourquoi croire à la nécessité de la démarche. Et une fois la curiosité remplacée par les questions, une fois les réflexions devenues intérieures, le cabinet obscur n’était plus que la profondeur de ma conscience, de ce que je pouvais aller chercher loin, mais sans guide, avançant à tâtons, m’inquiétant de la « bonne » ou « mauvaise » direction à choisir dans ce sentier obscur, dans ce sur-place qui me menait à ma propre existence.
Les encyclopédies nous rappelaient quelque chose comme « La Révolution en fait beaucoup plus large usage : c’est le symbole de la France ou plus précisément celui de la Vigilance, rejoignant ainsi en quelque sorte le coq des églises qui attend le lever du jour, image du Soleil de justice, c’est-à-dire du Christ. Le Directoire le conserve, au milieu d’autres objets, sur son sceau ; il somme le casque de la France assise, sur le papier à lettres du Premier consul, et se trouve aussi sur un écu, orné du bonnet phrygien et des lettres R.F., sur une médaille de 1801. Pourtant, si la commission des conseillers d’État proposa, en 1804, le coq à Napoléon Ier, celui-ci déclara n’en pas vouloir : « Le coq n’a point de force, il ne peut être l’image d’un empire tel que la France. » Il se fit donc rare par la suite. Etc. »
Laisser un profane dans le cabinet de
réflexion, lieu sombre aux décors baroques et
hermétiques pour lui, s’apparente à le laisser
partir pour un voyage solitaire la nuit dans une forêt ;
perte des repères, acuité des sens, illusions des
bruits et mouvements, peur irraisonnable, déstabilisation.
Des lieux, tels la forêt, le désert ; la mer, la
montagne sont dans beaucoup de traditions des passages
obligés pour le nouvel initié ou celui qui va
l’être. Nous avons à tailler notre pierre pour la
mettre en conformité avec sa destination. Nous avons
à nous fondre dans l’édifice pour bâtir
et > devenir nous-mêmes cathédrale et
Cité Céleste pour ceux qui y croient, ou >
tout simplement à la fois bâtisseur et Oeuvre de
bâtisseur. >
La Terre, le Fil à Plomb deviendrait ainsi notre premier
outil, se situant avant l’eau, l’air et le feu… Ce que nous avons
vécu pendant notre « temps de terre
» restera quand même surtout
introspective, résistante, inertielle
et…secrète. Elle doit rester secrète, car tout
cela fait de l’engrais pour l’avenir de notre vie d’initié.
Presque hors parole 🙂 Cet effort-là n’est jamais fini.
Changer de vie, quitter sa représentation du monde pour en
prendre, offerte, une autre, ne coule pas de source. S’y engager…en
ne sachant pas quel sera notre avenir dans ce monde non profane.
La bougie peut être aussi un symbole : que
reste-t-il de la lumière et de ce qu’elle a
éclairé quand il n’y a plus de cire ?
Nous avons hérité d’une vie organique, cette vie
nous l’avons transmise aveuglément par instinct, devoir,
plaisir, conditionnement, tout çà, je ne sais
pas…à l’échelle de l’univers, nous sommes
à peine un souffle, comme nous le rappelle notre
sœur, et sans cesse l’infinie beauté de la nature,
celle de la mer, de la lune qui se lève (au-dessus de tes
pieds de litchis)…vient nous provoquer, narguer notre petitesse et
à la fois nous aspirer vers l’immensité.
FIF-THEMA