Honore le GADl’U
Non communiqué
Le code maçonnique débute par une injonction. Il n’est pas question ici de discuter sur la nature ou l’existence d’un GA, mais immédiatement de l’honorer. C’est bien cette sorte de commandement qui nous place immédiatement dans une perspective moraliste. Mais bien que ce code semble se rapprocher de commandements nous allons rapidement nous rendre compte qu’ils ne constituent en rien des dogmes dont nous resterions prisonniers, mais plutôt des invitations à la découverte d’une attitude responsable et profondément humaniste.
Une idée très ancienne, reprise par les milieux philosophiques du 17ème et 18ème fut celle de la nature considérée comme un livre, ou comme un grand édifice portant en lui la trace de son constructeur. L’on pourrait dire que cette conception spontanée et relativement simple est aussi vieille que la conscience humaine. Elle manifeste l’expression d’une émotion immédiate qui peut en suite être modifiée ou remodelée par l’abstraction ou la critique. Il est sans doute utile et important de considérer ici quelques unes des grandes lignes qui contribuèrent à la naissance de cette idée de GA. Nous pourrons alors mieux comprendre ce qui en fait la force, l’originalité et l’intérêt.
Au commencement, l’homme se découvre être pensant et porte son regard sur le monde. Tout autour de lui les êtres vivent, se meuvent, se battent, aiment, etc. Mais en toute chose, il reconnaît spontanément l’existence de cycles naturels comme les saisons, la vie et la mort, la croissance et la décroissance et tout ce qui manifeste le mouvement des choses. C’est une réaction spontanée qui n’implique aucune étude ou analyse approfondie. La conscience constate simplement ce renouvellement et cette transformation permanente des choses. A cette sensation est associée le sentiment de faiblesse de l’homme lui-même. Face aux éléments de la nature, il ne peut rien ou pas grand chose. De là naissent pour eux les sentiments de craintes, de profond désarroi et d’impuissance, mêlés à l’admiration et au profond respect.
Or nous pouvons nous rendre compte que beaucoup de cultures du passé, de forme animiste ou chamanique, considérèrent que l’ensemble de ces phénomènes ne pouvaient être dus au hasard. Pour eux, ils étaient la manifestation d’une force et donc d’une intelligence plus grande et plus puissance que celle de l’homme. Des esprits, des puissances ou des Dieux en étaient la cause. Une identité naturelle, souvent en relation avec l’élément concerné (que l’on se souvienne par exemple du Dieu des océans ou de l’orage) fut spontanément attribuée. Il devint alors possible d’associer des offrandes, des gestes et des mots avec l’élément lui-même afin d’essayer de se le concilier. En effet, si l’on considère que le phénomène naturel est la manifestation d’une intelligence il devient alors possible de s’adresser à elle et de tenter de se la concilier en lui offrant par avance ce qu’elle cherche à nous prendre spontanément.
On reconnaît bien là un aspect important de la constitution des cultes. Ce que nous expliquons n’est évidemment pas la seule modalité de développement et d’élaboration des religions, mais nous pensons que cette expression en est une des importantes composantes fondée sur les émotions contradictoires que sont la peur et l’admiration.
L’homme se mit ainsi à vivre parmi
les Dieux, à côtoyer sans les voir ceux
qu’il considérait en quelque sorte comme les
animateurs invisibles du monde visible. Nulle distance donc entre le
phénomène naturel (orage, tempête,
tremblement de terre, etc.) et les Dieux qui y président.
Mais les premiers philosophes de l’ancienne Grèce,
les présocratiques, cherchèrent à
comprendre ces phénomènes, sans faire intervenir
de puissances invisibles et divines. Bien entendu, plusieurs
écoles différentes se
développèrent, mais cette volonté de
réflexion se développa sans faire appel aux
Dieux. L’on ne peut pas parler véritablement
d’athéisme, car la plupart du temps, les Dieux
sont comme mis entre parenthèses, mais non niés.
Quoi qu’il en soit, nous constatons
déjà une prémisse du
désenchantement du monde qui sera plus tard poursuivi par la
philosophie chrétienne.
A partir de Platon se constitua une tradition que l’on retrouve quelques siècles plus tard, durant la renaissance italienne dans l’Ecole des Médicis. Ce néoplatonisme, teinté d’hermétisme, mêlant les livres d’Hermès à ceux de Platon se réfèrent à un esprit divin inconnu et inconnaissable, un pur esprit, le Nous et à des puissances divines assimilées à des cieux imbriqués les uns dans les autres et possédant chacun des caractères particuliers. Nous pourrions réduire cela à une tripartition du monde qui distingue les hommes et l’endroit où ils vivent, les sphères des puissances divines et le Nous inconnaissable. Or ce Nous est considéré comme le moteur de toute chose, le point sur lequel repose l’ordre et la permanence de l’univers tout entier. N’oublions pas qu’en grec un des sens du mot Cosmos est Ordre.
Il est très délicat de parler du Nous et les chrétiens ont eu beau jeu de laisser entendre qu’il pouvait être considéré comme une intuition malhabile de l’Eternel Dieu. Pourtant, une des différences est que le Nous n’est pas un Dieu personnel, au sens où l’entendent les juifs ou les chrétiens. Bien sûr, ce qui vient d’être dit, devrait être modulé car, il est par exemple nécessaire dans le cas du judaïsme de faire la différence entre l’Eternel (distingué par le tétragramme que l’on trouve souvent au centre du Delta) et Dieu sous les diverses dénominations utilisées dans la Torah (Adonaï, Elohim, etc.)…
Durant les siècles où
christianisme se développera ces différents
niveaux s’associeront aux développements
théologiques. Du point de vue du peuple, peu de choses
changeront en dehors de la crainte d’une toute puissance
inconnaissable et de forces particulières que l’on
devra parvenir à conjurer, qu’elles
s’appellent, Dieux ou Déesses ou Saints et
Saintes…
Quant aux philosophes, ils ont essayés de faire progresser
la connaissance en évitant d’affronter directement
l’Eglise et en puisant dans la riche tradition de
l’Occident, chrétien bien-sûr, mais
surtout grec.
Comme le dit la Torah, « Au commencement Dieu a créé le monde », « Berechit bara Elohim ». Comme le dit l’hermétisme grec, Dieu, ou le Nous, organisa le Chaos. Je ne reviendrai pas sur le sens de la phrase biblique, tant son sens premier est devenu évident et immédiat dans notre culture. Considérons plutôt la perspective grecque dans ce qu’elle a de spécifique.
La première remarque qui la distingue de la
conception chrétienne est la succession des
étapes lors de la création. Dans le premier cas,
Dieu créé le monde et les êtres
à partir de rien. Dans la pensée grecque au
contraire, le Nous existe de toute
éternité, mais il n’est pas seul.
L’on trouve aussi quelque chose d’assez
délicat à définir qualifié
de Chaos. Nous pourrions presque dire qu’il s’agit
d’une sorte de matière
désordonnée. Ce Chaos va être
organisé par la puissance du Nous jouant
à la fois ici le rôle du Grand Architecte et du
Maître d’Oeuvre. Cette organisation va se faire
avec ordre et mesure comme le montreront les pythagoriciens et les
philosophes. Mais encore une fois, il ne s’agit pas de
personnifier cette force, mais plutôt de
considérer que le principe d’Ordre lui est
immédiat et intrinsèque. On devrait
plutôt dire que le Nous agit selon une
Grande Architecture, selon des principes spontanés
d’Ordre et d’équilibre existant de toute
éternité.
On peut considérer qu’il y eut de la part de
certains philosophes et penseurs une véritable
volonté de ne pas personnifier cette force de
cohérence et d’Ordre, même si la
difficulté très humaine de parler d’un
tel concept demeurait.
Mais, ce Grand-Architecte peut-il être Dieu au
sens biblique du terme ? La FM répondit oui et non ; oui
pour certains francs-maçons et non pour d’autres.
Le problème vient de cette double notion due au
développement des philosophies occidentales que nous venons
d’évoquer.
S’étant développée dans un
milieu profondément chrétien, il semble
évident et les anciens textes le montrent assez, que la
référence au Dieu de la Bible est constante.
Toutefois, durant son développement au cours du
17ème siècle, la réflexion sur la
nature de Dieu se teinte de naturalisme et assimile les
réflexions issues de la redécouverte et de la
traduction des anciens textes grecs. De récentes
études montrent la place importante que tint dans le
développement de la FM, la diffusion de ces idées
issues de la renaissance italienne. Ainsi s’explique pour une
bonne part le rapprochement de ces deux termes, Dieu et le
Grand-Architecte. L’on pourrait presque dire qu’il
s’agit d’une tentative plus ou moins
délibérée de réunir deux
philosophies différentes, deux traditions occidentales
susceptibles de se rencontrer dans l’idée
d’un certain ordre du monde.
Il ne faut toutefois pas négliger le contexte
dans lequel John Toland diffusa et inaugura cette formule de GA qui est
une véritable coupure avec la religion catholique romaine.
Dans le catholicisme, la place du clergé comme
intermédiaire est fondamentale et il n’est pas
possible de considérer que l’on puisse passer
outre. Or la tentative maçonnique, s’associe en
général à la démarche
déiste, qui reconnaît certes l’existence
de Dieu, mais qui considère que l’homme
n’a pas besoin de la hiérarchie
ecclésiastique pour s’avancer vers lui.
Ainsi l’apologétique chrétienne cherchera-t-elle durant ces siècles à rattacher déisme et athéisme. Comme l’écrit Albert Antoine en 1927, « constatant l’esprit de l’Angleterre à cette époque, la franc-maçonnerie arrivait à son heure. Comprend-on qu’elle constitua une sorte de cellule vivante du déisme philosophique ? Comprend-on pourquoi dès sa résurrection à Londres, en 1717, elle fut véritablement d’avant garde en exigeant de ses fidèles d’autre obligation morale que la croyance du GA ? […] C’était un progrès considérable accompli. Un catholique cessait d’être un ennemi pour un protestant, le presbytérien et l’anglican pouvaient se rencontre sans se haïr. Le Dieu n’était plus un Dieu vengeur et coléreux au service d’une Eglise, mais un dieu utilisant toutes les confessions pour les faire servir au bien général de l’humanité. […] C’est tout naturellement qu’au 18è siècle ce germe s’épanouit à l’air libre, d’abord dans la Grande-Bretagne, où la réforme enfin victorieuse a favorisé son éclosion. »
Il n’en demeure pas moins que
l’injonction de notre code « Honore
le grand architecte » manifeste un
article de foi implicite qu’il est difficile
d’ôter ou d’ignorer. L’on sait
que le Grand Orient a décidé, il y a quelques
années, d’abandonner l’obligation de
conduire ses travaux sous les auspices du GA. Rappelons encore une fois
qu’il n’a jamais s’agit de supprimer
cette référence, mais d’en rendre
l’usage facultatif, redonnant aux Loges la liberté
de cette application.
Travailler à la Gloire de « la
Franc-Maçonnerie universelle »
est-il équivalent ? Je ne le pense pas, car il manque
évidemment une dimension dont je suis entrain de parler dans
ces lignes. Toutefois il faut bien reconnaître que la
nouvelle formulation de Toland est tout aussi
révolutionnaire en son temps, toute proportion
gardée, que celui que franchit le GO en rendant facultatif
l’usage de ces termes.
Mais n’allons pas plus loin dans ces
considérations rituelles, puisque l’on peut
considérer que le code de morale maçonnique
s’adresse avant tout à
l’intimité de chacun.
Honorer, revient à placer au plus haut point
de ses exigences une idée ou une divinité
particulière. Il s’agit ici, comme nous
l’avons vu, d’un principe placé en
tête du code maçonnique. Il s’agit de
considérer que le GA, qu’il soit une
idée au sens platonicien ou une identité divine,
demeure le but, le télos vers lequel
nous devons tendre, vers lequel nous cherchons à tourner
notre regard à tout instant au cours de notre existence.
Ce code exprime la croyance en l’existence dans
l’univers d’un principe d’ordre qui, au
commencement, organisa le monde de telle sorte qu’il y ait
quelque chose plutôt que rien. Je ne dis pas que ce principe
d’Ordre était personnel ou divin, car rien ne nous
empêche de considérer qu’il
s’agisse d’une loi universelle structurant toute
chose ? Une partie importante de la philosophie grecque disait que rien
dans l’univers n’est complètement
séparé. Cette remarque nous montrer
qu’il existe une interaction entre tout ce qui est, les
choses aussi bien que les êtres. Ceci implique
qu’aucune de nos actions ou de nos pensées ne sont
gratuites et limitées à ce que nous sommes.
Si nous cherchons et visons le chaos, le désordre, alors notre participation au monde reflétera cet état intérieur. Nous ne parlons pas ici de choses uniquement spirituelles ou ésotériques, mais avant tout d’une dimension intérieure et donc psychologique. L’attitude que nous adoptons dans nos pensées et dans la poursuite de notre idéal conditionne l’existence et nos relations avec le monde et les autres. Pourquoi serions-nous par exemple sensible au problème de la pollution si nous n’avons pas comme soucis l’ordre et de l’Equilibre ?… Comment envisagerions-nous les conflits individuels, si nous ne nous soucions pas de l’ordre ?
Honorer le GA, c’est reconnaître l’importance de l’équilibre dans notre existence, c’est placer au coeur de notre vie une foi adogmatique, une foi sans autre contenu que celui du sens. Car la franc-maçonnerie reconnaît que la vie et l’univers ont un sens et que l’homme participe de celui-ci. L’architecte a certes, au commencement, organisé le chaos, mais tout montre que l’homme participe à cette élaboration constante. Le choix du sens est sous sa responsabilité et celui du maçon se présente ici sans ambiguïté : Agir selon le principe d’Ordre et dans la recherche incessante de l’équilibre.
Je me rends bien compte que ces paroles pourraient
être interprétées dans une perspective
sectaire et partiale. Ne pourrait-on pas justifier de cette
façon un régime extrémiste ou fasciste
se fondant sur un respect de l’ordre naturel des choses
entraînant d’importantes fractures sociales, de
nouvelles discriminations, un racisme, etc. L’ordre naturel
pourrait être invoqué comme fondement
d’un régime politique et policier identique a
système nazi ou fasciste.
Il ne s’agit évidemment pas de cela, car le
fascisme est au contraire la fixation d’un ordre humain
déconsidérant l’humanité
prise dans son ensemble. Lorsque nous parlons de l’homme en
franc-maçonnerie, nous parlons de chaque être
vivant, dans sa spécificité et sa richesse.
Honorer le GA, c’est comme nous le disions donner un sens à la vie de tous les êtres, tendre vers un équilibre juste, sans cesse remis en cause par l’existence que nous menons. L’erreur consisterait à vouloir figer un instant de notre histoire et lui donner une valeur définitive et absolue. Or l’injonction de notre code maçonnique nous conduit à rechercher sans cesse et à tout instant un nouvel équilibre, car tout change et se renouvelle sans cesse. Les dogmatismes apparaissent au contraire comme autant d’objets immobiles, incapable d’évoluer et de s’adapter, rendant impossible tout examen critique.
Peut-on honorer le GA et être athée ? (Nous vous renvoyons à l’annexe 1 pour le sens des différents termes philosophiques liés à la religion) Si nous restreignons l’athéisme à la seule absence d’un Dieu personnel et révélé, alors nul doute que l’on puisse honorer un principe d’ordre et faire sienne l’idée de la participation à un sens de l’histoire.
La franc-maçonnerie fait ici une profession de sens et non de foi. Nous demander d’honorer dans notre vie le GA, c’est reconnaître que nous pouvons être acteur dans ce monde et participer à son équilibre d’une façon harmonieuse. Le GA cesse d’être limité au Dieu révélé et tout puissant appartenant à une culture et à un peuple qui s’est exprimé dans la Bible. Le GA n’est pas, comme certains aimeraient le laisser croire, cet aboutissement du progrès de la spiritualité humaine trouvant son apogée dans la religion monothéiste. Il ne s’agit là que d’une représentation particulière et culturelle de Dieu. La franc-maçonnerie s’adresse à l’humanité et le témoigne par cette première formule du code maçonnique. Nous n’avons pas à considérer le Dieu de tel ou tel peuple en jugeant de son éventuel archaïsme ou supériorité. Il convient plutôt de considérer que cette intuition dont la franc-maçonnerie s’est faite le vecteur, a su trouver et dégager une racine, un archétype commun à toutes les cultures dans cette formule du GA, qui peut-être admise par tous. Car dans toutes les traditions, les mythes visent une même chose : répondre à la question du sens de l’existence. Et l’on retrouve très fréquemment l’idée d’un principe organisateur ou créateur.
La franc-maçonnerie a formulé ici un objectif, un élan, un sens qui transcende les particularismes culturels, pour s’adresser à l’humain. Que chaque être s’interroge en lui-même et dans sa vie pour savoir si ses actes, ses pensées et ses relations aux autres sont dirigés vers la construction, l’équilibre, la beauté et l’ordre. Alors le GA sera honoré. N’attendons pas qu’un dogme ou que quelqu’un d’autre nous dise comment faire, comment agir, que décider. Il s’agirait là d’une fuite de nos responsabilités, d’une peur face à ce qui nous entoure. Personne d’autre que nous ne peut décider de ce qui est juste.
Honorer le GA aujourd’hui, ce n’est pas accepter une religion implicite ou une foi particulière, c’est reconnaître, admettre et vivre le fait que nous donnons un sens à notre vie et que cet acte nous relie à tous les hommes. C’est reconnaître notre humanité profonde et notre divinité essentielle, car nous participons au plan tracé du monde.