Le Grand Architecte de l’Univers
Non communiqué
Le Grand Architecte de l’Univers est d’abord un terme.
Mais qu’est-ce qu’un terme, quand ce n’est pas un mot ou un ensemble de
mots ? Dans la Rome antique, le dieu Terme représentait la
divinité des Bornes, des Frontières et des
Finitudes…
Singulièrement, le Grand Architecte de l’Univers peut aussi
être ce terme qui représente la limite
présente de mon savoir. Cette limite, pour la
dépasser, il me faut tenter de dire ce que je ne sais pas.
Pour ce faire, je dois m’enfoncer dans la nuit de mon non-savoir,
à la recherche du Fondamental… Et je vous demande
de mettre mentalement en majuscules ce terme : Fondamental.
Comment partir à sa recherche ?
Connais-toi toi-même, et tu
connaîtras l’Univers et les dieux…
Connais-toi toi-même : soit. Mais, comme je tiens
à ne pas à me situer dans la pure immanence, pour
me connaître moi-même, il me faut invoquer une
transcendance. Pourtant, autant le dire, je ne parviens toujours pas
à faire exister pour moi-même une transcendance
divine, m’inscrivant plutôt dans une conception agnostique de
l’humanisme maçonnique.
Alors, quelle transcendance ?
A la demande êtes-vous franc-maçon ?
Dès le premier degré je dois répondre mes
frères me reconnaissent pour tel. Il m’a fallu
cette relation Maître-Apprenti pour architecturer ma
démarche initiatique. Le premier des architectes, ce serait
donc le Maître maçon en tant que Maître
initiateur.
Mais qu’est-ce qu’être Maître ?
Il se trouve que la transcendance maçonnique, quand le
Franc-maçon passe de l’équerre au compas,
participe d’un autre registre, celui de la quête d’un
Objet-perdu. Quel Objet ?
Cet Objet s’est perdu avec la mort d’Hiram…
La mort d’Hiram initie donc une Enigme. Et je vous demande une
deuxième fois de mettre mentalement en majuscules ce terme :
Enigme.
En me privant des mots véritables, la mort d’Hiram rend
impérative une recherche, une démarche, une
quête. Par elle, il manque désormais un
chaînon pour boucler définitivement la
chaîne des savoirs. Par elle je suis condamné non
pas à savoir mais à apprendre et à
croire. Et croire, c’est toujours croire en un sens, un sens toujours
à venir, un sens vers lequel je ne peux que tendre.
Mais pour que la mort d’Hiram devienne pour moi
messianique, autrement dit pour qu’elle me constitue architecte de mon
propre destin, il me faut me poser cette question : de quelle mort
s’agit-il exactement ?
Je change la perspective, admettant qu’Hiram est aussi un autre
moi-même. De ce point de vue, désormais, la mort
d’Hiram devient la Mort. Et je vous demande une dernière
fois de mettre mentalement en majuscules ce terme : Mort.
Pourquoi ? Parce que la mort, ma mort pourrait bien être le
Grand Architecte de mon univers.
Ludwig Wittgenstein a fait cette proposition :
ma mort n’est pas un événement de ma vie. Je ne
vivrai pas ma mort. Là est le mystère
: je ne vivrai pas ma mort. Loin de se réduire à
une inexorable usure physiologique, ma mort ne met pas simplement un
terme à ma vie, elle l’inachève. Jamais je ne
trouverai les mots véritables pour véritablement
dire quel en est ou quel en sera l’essence. Toujours j’aurai recours
à des mots substitués pour seulement dire le trou
béant de mon ignorance et de mon inexpérience de
ma mort. Il y a Enigme parce qu’il y a, au moins pour moi, une
impossibilité radicale à dire le
néant, à dire l’au-delà, parce qu’il
me faudrait pour cela rompre avec l’être. Et, a priori, cela
me sera impossible de mon vivant.
Sans doute est-ce pour cela que je ne cherche que ce qui me manque. Et
il me manquera toujours l’expérience mise en mots de ma
mort, voire l’expérience de son au-delà.
Là, dans ce mystère, ce désir de
chercher qui me fait vivre prend sa source. Là, par ce
mystère, l’absence devient une essence.
Je vous ai proposé trois termes, mis en majuscules pour ce qu’ils initient de métaphorique : Fondamental, Enigme, Mort. Le Grand Architecte de l’Univers serait pour moi ce terme ultime qui les conjugue pour n’en faire qu’un quand il faut bien tenter de conceptualiser le plus grand Mystère.
Je me reporte à la page 78 du Rituel du Troisième Degré Symbolique, dans sa version en date de 5967, au chapitre « Instruction au troisième degré ». A cette demande : que peuvent signifier les pas de la marche du Maître ? il est proposé cette réponse : tandis que les pas de l’Apprenti et du Compagnon se font au ras du sol, ceux du Maître, enjambant le corps d’Hiram, décrivent une courbe qu’on trace avec un compas : c’est donc le passage de l’Equerre au Compas, du domaine du tangible à celui des idées.
Mais surtout il est ajouté ceci,
mentionné en italiques : Enfin, le passage du
Maître par-dessus le Tombeau fait allusion aux plus grands
mystères, sur lesquels il convient de méditer en
silence.
Ce passage par-dessus ce qui représente mon
tombeau me fait passer du domaine du tangible à celui des
idées. Ce passage me fait prendre conscience de la
passagèreté de ma vie au risque de ma mort.
Là s’est révélé le
vertigineux miroir du grand vide qu’il me faudra bien, un jour,
traverser.
Là, de mon point de vue, s’est manifestée la mort
en tant que plus grand mystère, donc en tant que Grand
Architecte de l’Univers. Là, de mon point de vue, s’est
initié le principe créateur.
Créateur de quoi ? Considérant ma mort, je pourrais finir par me dire qu’elle enlève tout sens à ma vie, puisque je vais mourir, puisque cette passagèreté de la vie débouche sur le vide ou sur le néant… Je pourrais me dire que cette vie est absurde puisqu’elle se construit dans l’incertitude et apparemment sans finalité, sans plan pour l’architecturer…
Mais je peux renverser la perspective. Après tout, les Maîtres maçons, les Architectes doivent y parvenir. Je peux alors me dire que le fait de ne pas pouvoir prédire ou prévoir ma mort rend ma vie mystérieuse, incertaine, donc infiniment précieuse. D’autant plus précieuse qu’elle risque de seulement être un passage, un passage éphémère mais tellement singulier… Je peux alors me dire que le sens doit autant être cherché dans l’absence d’un sens supposé que dans un sens supposé absent. Pour ce faire, il me faut me construire une pensée qui supporte sa propre incertitude.
Là, l’expérience de la Franc-maçonnerie peut m’aider en m’incitant à toujours penser plus loin que je ne sais. Le Grand Architecte de l’Univers dit l’Enigme sans la résoudre. Il m’invite simplement, résolument à l’assumer, cette Enigme. Là peut s’inaugurer un anti-destin… D’abord parce que j’ai conscience que le Grand Architecte de l’Univers, en tant que terme infiniment polysémique, me suggère d’autres pistes que celle que je viens ici de suivre. Ensuite parce que j’ai finalement du temps à vivre, du temps pour vivre. A moi de l’architecturer, ce temps, de lui donner du sens…puisque je suis au moins ce temps, ce temps éphémère, ce temps incertain du passage.
Sur une Colonne absente…j’ai dit.