Les silences auront fait beaucoup de bruit malgré tout…
Non communiqué
Première interrogation s’il en est, de quels
silences parlons-nous ? Du silence de l’Apprenti au silence tout court,
du silence refuge au silence musical, tous seront
évoqués.
Une première règle s’établit dans ces
échanges, le Maçon doit-il se taire et conserver
le silence devant les exactions les plus diverses qui l’entourent dans
le monde profane ? Quelle est la règle en fait ? Quand
doit-on franchir le pas et ne plus se taire ?… Le silence deviendrait
alors une sorte de complicité passive et pour le briser,
cela ne peut pas se faire seul. La fraternité universelle de
la Franc-Maçonnerie comme clé d’ouverture, un
seul cri jaillissant et refoulant tous les silences…
En chemin, nous avons pensé au silence
héroïque des combattants de l’ombre parmi lesquels
se trouvaient des Frères, des Frères partis
à l’orient Eternel alors que nos pays vivaient de sombres
moments. Il n’y a pas si longtemps. Sans leur silence, qu’en serait-il
advenu de leurs compagnons d’armes ? Silence, étrange refuge
courageux de ces âmes fières qui ne voulaient pas
trahir.
Déjà émerge une idée
importante, le silence est un paradoxe à lui seul : le
meilleur et la pire des choses… L’un d’entre nous dira d’ailleurs, et
je le cite :
« C’est ce passage à la limite
de la dialectique texte/contexte qui rend, à mes yeux, le
silence si fascinant et qui me fait recevoir, avec tant de joie
maçonnique ces « textes sur le
silence » qui voltigent et bruissent
silencieusement, comme des anges de la fraternité, entre nos
colonnes virtuelles ».
Un paradoxe, de la poésie, des idées fortes proches des souvenirs des vies de chacun, un zeste de philosophie, un peu d’humour et beaucoup d’émotions. Le décor est planté, les silences vont vraiment faire parler d’eux…
Et tout commence, bien entendu, par le silence de
l’Apprenti. Quelle plus belle chose dans la Franc-Maçonnerie
que ce silence imposé qui est la plus forte symbolique
connue chez nous ? Ce silence là est d’or. Se taire avant de
parler. Observer avant d’agir. Voir avant de faire. Il règne
ainsi une espèce de paix durant ce temps de silence
imposé.
Et pourtant, certains se sont sentis frustrés en
étant confinés à un silence
obligatoire. Puis, insidieusement, le silence leur devenait quasiment
confortable évitant ainsi de s’exprimer sur des sujets peu
aisés. Sentiment qui se retrouve encore chez certains
d’entre nous, partis depuis fort longtemps du Septentrion. Et ce
silence-là, paresse intellectuelle ou lassitude ?
Questionnement aussi de l’Apprenti qui ne pense plus au silence mais
écoute le rituel, les symboles et quand il devient
Compagnon, il est déjà trop tard pour profiter de
ce silence formateur et régénérateur.
Pour rester dans nos Ateliers, il survient aussi deux autres silences : celui qui suit une planche trop hermétique et l’autre, qui sanctionne une planche dont le silence final est accueilli à regret. Les deux sont aussi évocateurs que réels.
Il y a aussi ce fameux « Vénérable
Maître, le silence règne sur l’une et l’autre
Colonne… » et à ce coup de
maillet, combien sommes-nous à nous sentir
frustrés et malheureux de l’insuffisance de notre travail et
de celui de nos Sœurs et de nos Frères ? Silence
troublant de la fermeture de la Loge, silence qui sanctionne le travail
de tout l’Atelier mais dans lequel nous plongeons seuls.
Puis nous sommes sortis des silences de nos Respectables Loges pour
savourer ceux qui sont à l’extérieur. A commencer
par la philosophie du silence. Et ainsi :
« J’appelle silence tout ce qui reste
quand on se tait, c’est-à-dire tout. Non l’absence des mots,
donc, mais la présence des choses. Le silence est un autre
nom pour le réel. C’est la vérité
réduite à sa plus simple expression. La parole ne
vaut que par l’épaisseur du silence qu’elle traverse :
considérable (dans la confidence ou l’aveu),
moyenne (dans la discussion)
ou nulle (dans le bavardage)… »
Ou encore…
« …Le silence des espaces infinis, qui
effrayait Pascal, peut-il être absolu ? Le silence – mais,
alors, celui-là angoisse – n’est-il pas simplement l’absence
de réponse à mes questions, l’impossible
intelligibilité des choses et des êtres ? Alors
peut-être le manque de ce que j’attends, l’effort du langage
pour sauter par-dessus son ombre me font-ils reconnaître,
comme à Ludwig Wittgenstein, «
qu’il y a du mystique », mais en
sachant bien que « ce dont on ne peut
parler il faut le taire »
(dernière proposition du Tractatus logico -philosophicus).
Saurait-on pour autant y trouver la garantie d’une présence ?
(Henri-Jacques STIKER).
Il s’agit là d’une variété spéciale du silence volontaire : ce silence philosophique part de l’opinion (incertaine et donc hypothétique) que pour atteindre la connaissance intime de ce qui ne peut se dire (l’ineffable) peut-être vaut-il mieux entrer en soi et, quand le verbe s’est enfin tu, contempler ce vide intérieur, qui est attente d’une réponse.
De la philosophie à la musique, il n’y a qu’un pas. Pas que nous avons allègrement franchi en pensant aux sept silences musicaux et à la force du silence dans une partition. Un silence qui se fait brutal devient aussi fort que la musique elle-même. Après la dualité du silence, nous découvrions sa force intrinsèque.
Nous avons découvert les non-dits avec les
silences… Non-dits qui touchent souvent et malheureusement nos
Obédiences et les fausses opinions que se font certains
d’entre nous. Alors faut-il faire silence devant ces
exagérations ou faut-il le briser pour que règne
enfin une véritable harmonie entre les Maçons ?
Le silence comme passerelle ou comme moyen de passage…?
De là nous avons pensé aux sourds pour qui le
silence est le monde de tous les jours, l’univers qui nous
paraît si pauvre à nous entendants et si riche de
sens pour eux. Qu’en est-il de l’Initiation de telles personnes.
Avons-nous des Sœurs ou des Frères sourds ? Savons
nous tendre la main et avons nous initié des sourds. La
question n’a eu que le silence pour réponse…
Nous avons voyagé sur les Océans ou plutôt sous le miroir de leur surface. Comment na pas évoquer le monde du silence si cher à certains d’entre nous : Cousteau a parlé de monde du silence, comme d’autres pensent que la mer est bleu. La couleur de la mer n’est que le reflet de son ciel et son silence n’est que celui des bruits que l’on ne perçoit pas.
Les voyages se poursuivent à un rythme
soutenu et nous jetons l’ancre dans le silence des abbayes et des
monastères. Silence qui se rapproche de celui de nos
Temples. Quête de l’individu dédiée
à Dieu pour les uns, recherche de la
vérité pour les autres et le silence au milieu.
Le silence en général, la règle du
silence, le silence qui règne au réfectoire
pendant le repas, le grand silence de la nuit. Nos agapes sont
sûrement moins silencieuses mais pour le reste ?
Nous n’avons rien oublié : le silence sur les bancs de
l’école qui autorise le calme pour mieux comprendre, le
silence du désert qui enseigne l’humilité, le
silence du cabinet de réflexion, le silence des
média,…
Pour conclure, quelques extraits, quelques proverbes,
quelques textes choisis :
« Le silence est aussi plein de sagesse et
d’esprit en puissance que le marbre non taillé est riche de
sculpture. »
« Le silence après du Mozart, c’est encore du Mozart. »
« Presque tout ce qui est en paix ne rend aucun son. Plantes et arbres n’ont de voix, mais que les agite le vent, ils frémissent. L’eau n’a pas de voix, mais si le vent la froisse, elle rend un son, si on la frappe elle retentit, si on la contient elle gronde, si on la fait bouillir, elle chante. Métal et pierre n’ont pas de voix, mais qu’on les frappe ils résonnent. Ainsi des hommes : ils ne parlent que si on les force. S’ils désirent quelque chose, ils chantent. S’ils sont tristes, ils pleurent. Les sons franchissent leurs lèvres quand ils ont perdu la paix. »
« N’ouvre la bouche que si tu es sûr que ce que tu vas dire est plus beau que le silence. »
« Pendant les moments de silence, j’écrivais ce à quoi je pensais, parce que ce à quoi je pensais était en quelque sorte dédié à ce patient qui ne pouvait pas parler au moment où il était. »
« Quand on a
arrêté les membres de l’intelligentsia
Je n’en étais pas, je n’ai rien dit.
Quand on a arrêté les communistes
Je n’étais pas communiste, je n’ai pas protesté.
Quand on a arrêté les juifs,
Je n’étais pas juif, je me suis tu.
Quand on a arrêté les socialistes,
J’ai gardé le silence.
Et puis quand on m’a arrêté,
Il n’y avait plus personne pour protester. »
« Une vieille dame, meurtrie par la vie, avait été recueilli par ma famille. C’est elle qui nous préparait, enfants, des spécialités bretonnes et nous offrait des gâteries…un jour, les uns après les autres, elle nous a fait appeler. Elle était dans son lit silencieuse, le visage apaisé presque souriant, elle est morte devant nos yeux, nos yeux d’enfants. Ce moment, se visage, son silence m’accompagnent, comme son dernier message d’Amour. »
« Il est cinq heures. A
travers les fenêtres closes on entend le vent, on est au mois
de Décembre. Il fait froid dehors et, paradoxe,
j’ai chaud, très chaud. Il est là, sur
son lit, couché depuis plusieurs jours… Sa
respiration haletante, parfois suspendue pendant une longue
période, si longue qu’elle semble
définitive… Et puis, une profonde inspiration
relance la vie dans ce corps qui n’en fini pas de
souffrir…
Il est cinq heure, je le sais car l’horloge du clocher vient
d’égrener le dernier coup, quand tout
d’un coup, sans que rien n’annonce
l’imminence Elle est arrivée. D’un seul
coup un grand silence s’est fait. J’ai cru entendre
comme une sorte d’étoffe que l’on
déchire. Je ne sais si le vent soufflait encore, mais
c’était un silence profond. Jamais je
n’avais éprouvé une telle impression de
silence.
Il s’est tu, il est entré dans un silence
où seuls sont admis les évadés de la
vie.
J’ai sa main dans les miennes et son silence devient
étourdissant, j’entends sa joie éclater
à mon arrivée, j’entends son rire lors
du dernier Noël,
j’entends…j’entends…non, ce
silence là est parfaitement audible et j’entends
parfaitement tous les conseils que je n’écoutais
que d’une oreille distraite. D’ailleurs qui suit
les conseils du Père ?
Voilà, le Père n’est plus et toute ma
vie je retiendrai ce bruit silencieux qui a marqué son
passage à l’Orient éternel.
Nous serons toujours des apprentis lors de ces moments là. »
FIF-THEMA