La Clé d’or
Non communiqué
Deus meumque Jus
Rite Ecossais Ancien et Accepté
Ordo ab Chao
Grand Maître Architecte, et vous tous mes F, Grands Maîtres Architectes.
Je dois en préambule vous faire part de ma perplexité face à ce sujet : en effet, si beaucoup des planches que j’ai pu entendre jusqu’ici font mention dans leur énoncé d’un degré précis, il m’a été demandé de traiter de « la clé d’or », sans autre précision. Or, si cette clé renvoie au grade de Prévôt et Juge, il n’en était pas fait mention dans l’énoncé.
Si, comme je le pense, les mots ont un sens, leur absence en a également un. J’ai donc choisi de ne pas cantonner ma réflexion au septième degré, ni même à la dimension maçonnique du sujet, mais de traiter de cette clé d’or de façon plus panoramique.
D’un côté, un petit levier métallique permettant à son détenteur d’actionner une serrure. De l’autre, un métal précieux. Mais, tous les serruriers vous le diront : impossible de fabriquer la moindre clé dans ce métal, en raison de sa malléabilité. Point de clé d’or, donc, à rentrer dans la moindre serrure !
L’objet étant improbable, c’est donc sur son, ou plutôt ses caractères symboliques que j’ai porté ma réflexion. J’évoquerai donc dans un premier temps la forte charge contenue dans la clé d’or, à travers les deux mots qu’elle comporte : « clé » et « or », avant d’aborder la dimension maçonnique. Et je terminerai par la place de la clé d’or dans le grade de Prévôt et Juge, septième degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté.
Clé et Or, objets de réflexions symboliques
Un indice sémantique de leur forte connotation symbolique respective est le nombre élevé d’expressions comportant ces termes : clé de l’énigme et du bonheur, clé des songes, clé de sol, clé des champs ou sous le paillasson, je n’en finirais pas de dénombrer les clés de notre porte-clés langagier.
Qu’est donc cette clé, dès lors qu’il ne s’agit plus du petit levier évoqué plus haut ? Elle est ce qui permet symboliquement d’ouvrir ce qui est fermé et de fermer ce qui est ouvert. Elle est en cela indissociable du pouvoir et donc du secret, car celui qui la détient peut à son gré, permettre le passage ou interdire l’accès. La clé est ainsi l’attribut symbolique du chef qui détient le pouvoir de décision, du maître qui assume la responsabilité de transmettre à l’élève. En ce sens, elle remplit à la fois un rôle sélectif et initiatique. Sur ces concepts, le symbole est universel : de Janus à Saint Pierre, en passant par le concierge d’hôtel qui l’arbore au revers de sa veste, ou le combattant chiite qui la porte autour du cou, afin de pouvoir ouvrir la porte du paradis s’il est tué au combat, on retrouve la clé symbolique à maintes époques et dans maintes cultures. Nous rencontrons également nombre de concepts dérivés, comme la clé de voûte, la clé du code secret ou la position-clé d’un dispositif, où le terme « clé » atteste du caractère primordial et souvent unique, de la chose désignée.
L’or n’est pas en reste avec le silence, la parole, le livre, le nombre, l’âge, le prix, les doigts ou la bouche…et j’en passe !
Métal brillant, malléable et ductile, c’est le métal précieux par excellence : son caractère inaltérable en fait le minéral de l’immortalité. Il évoque le Soleil et symbolise, entre autres, le pouvoir, la richesse et le divin.
Au plan symbolique, clé et or ont donc une parenté certaine : en exprimant tous deux une idée de puissance et d’autorité, ils nous incitent plus à regarder vers le haut de l’organigramme humain que vers le bas.
Clé et or dans leur dimension maçonnique
Si, en tant qu’objet symbolique, la clé est absente aux trois premiers degrés (1), son point d’application premier, c’est-à-dire la porte, y joue un grand rôle. Son ouverture et sa fermeture sont ordonnées par le Vénérable et exécutées par le Couvreur, mais à aucun moment du rituel cet accès unique au Temple n’est commandé par une clé. La porte est fermée certes, gardée par un homme armé, mais une simple parole suffit à l’ouvrir. Cette absence de serrure est symbolique de l’esprit maçonnique : pas de clé, donc pas de risque d’enfermement, que ce soit dans des idées ou des dogmes. L’accès est possible à tous : il suffit de frapper à la porte du Temple. Cette absence de clé atteste également que la Franc Maçonnerie est une société discrète : la porte en est fermée, et non une société secrète : la porte n’en est pas fermée à clef.
Le parcours maçonnique se caractérisant par sa progressivité, permet, dans les Loges bleues de se situer dans l’Univers. Une fois passée cette porte sans clé, les trois premiers degrés permettent l’acquisition, puis l’intégration, pour parvenir à la transmission, non d’un savoir, mais d’une méthode. Il serait vain en effet de prétendre aborder la dimension métaphysique du parcours, en ayant négligé ces approches physique et philosophique et avant d’entreprendre la plus longue, la plus incertaine et la plus déroutante des explorations : celle de soi-même.
La décision d’entreprendre cette nouvelle étape vers l’inconnu, n’est envisageable que pour autant qu’on en perçoive et qu’on en accepte la complexité. C’est la démarche du Vénérable Maître frappant à la porte de la Loge de Perfection.
A présent le décor change et la clé fait son entrée dans ce nouveau paysage. Toutefois, le sujet de cette réflexion n’étant pas la clé d’ivoire du Maître Secret, je ne m’appesantirai pas sur elle en tant qu’objet, mais sur le sens de la transmission qui en est faite.
Nous l’avons vu, la clé est symboliquement l’objet qui permet d’ouvrir ce qui est fermé et de fermer ce qui est ouvert. Elle est en ce sens l’attribut de l’initiateur, qui détient ainsi le pouvoir de montrer ou cacher au néophyte ce qui se trouve de l’autre côté de la porte.
Fort de la logique explicitée aux niveaux précédents, on pourrait s’attendre à ce qu’elle figure dans la décoration du temple. Voire sur le sautoir du Trois Fois Puissant Maître. Il n’en est rien. Cette clé est remise au nouveau Maître secret, charge à lui d’en comprendre l’usage.
J’emprunte à Oswald Wirth ce qui me semble être la plus simple justification de cette attribution :
« La clef est la connaissance de soi-même, qui devient ainsi le point de départ de toute philosophie ».
Lorsque je dis « plus simple » je ne vise que la définition elle-même et non le cheminement intérieur dont il est question à partir de là.
Et de la même façon que j’ai dans les étapes précédentes, appris et admis que j’étais à la fois la pierre de l’édifice et celui qui la travaille, le bâtisseur du temple et le temple lui-même, je dois à présent intégrer que la connaissance de moi-même est à la fois le principe, l’objet et la méthode du travail à accomplir.
Dans cette schizophrénie consentie qui me fait simultanément acteur et objet de mon travail, cette clé qui m’a été remise se différencie des outils des trois premiers degrés. Elle n’est plus un outil à proprement parler, mais un signe attestant le pouvoir, ou au moins la volonté de celui qui la détient et la porte, d’ouvrir le Saint des Saints pour se découvrir et peut être un jour, parvenir à se créer.
Or
L’une des premières injonctions à laquelle j’ai dû me soumettre lors de mon initiation fut d’avoir à me débarrasser de mes métaux. Injonction déroutante, puisqu’à ce stade, elle ne me renvoyait à rien. Tout au plus à une similitude avec le contrôle aéroportuaire. Mais quel rapport entre la porte d’embarquement et la porte du Temple, sinon que cette dernière est précisément…une porte d’embarquement ! Mais à ce stade, je ne le savais pas encore !
L’explication est venue plus tard au cours de la cérémonie, lorsque le Vénérable m’a incité à me garder de « tout ce qui brille d’un éclat trompeur ». Et de fait, l’ascèse maçonnique repose pour une large part sur cette défiance.
Point de métaux tentateurs, donc…point d’or ! Ou alors de façon fugace et indirecte : un soleil à l’Orient, plus tard une Etoile dont la flamboyance autant que l’inaccessibilité peut évoquer le précieux métal. Des allusions au magique « nombre d’or »… Rien d’autre.
L’or n’apparaît que tard sur le parcours, sous la forme de cette fameuse clé du septième degré.
Ce retard est bien dans la logique de la progressivité maçonnique : de même que ni la parole, ni l’ensemble des outils ne sont immédiatement accessibles, l’accès au plus précieux des métaux ne saurait être ouvert prématurément.
Car l’or porte en lui les menaces de sa richesse : c’est un matériau dangereux, susceptible d’engendrer chez celui qui le convoite la jalousie, chez celui qui le détient l’avarice ou l’orgueil. La mythologie regorge de légendes où l’or n’apporte que malheur et déconvenue : le roi Midas, Siegfried de l’Or du Rhin, en passant par Jason et la Toison d’or, ou Moïse confronté au veau d’or…il y en a bien d’autres.
Il est donc logique qu’il faille attendre un stade où le Franc-Maçon est réputé avoir acquis la maîtrise de lui-même pour lui permettre de résister à une telle tentation.
La Clé d’Or du Prévôt et Juge
J’en arrive à présent au grade de Prévôt et Juge avec la même sensation que le voyageur qui a simplement vu à travers la vitre de son compartiment le nom de la gare traversée à vive allure et qui se retrouve, quelques instants plus tard, sur le quai de cette même gare. Du franchissement à vive allure, il n’a retenu que le nom. Il lui faut maintenant visiter la contrée à pied. Et je ne commencerai donc pas un rappel de la légende du grade.
Pour rétablir l’ordre parmi les ouvriers, Salomon nomme Prévôts et Juges le père d’Adonhiram et Tito, prince des Harodim (les 3600 chefs des ouvriers du temple) Puis, il leur ordonne d’initier Johaben, son confident le plus intime.
Ce dernier reçoit ainsi la Clé d’Or ouvrant la cassette d’ébène placée dans la chambre secrète où fut érigé le tombeau d’Hiram-Abif. Johaben l’ouvre et tombe en admiration. Salomon la relève, lui remet une balance et ainsi ses connaissances sont continuellement accrues.
Un premier constat : de même que l’intitulé du grade comporte deux termes : Prévôt Et Juge, on trouve deux objets symboliques : Clé d’Or ET Balance. Dès lors, la tentation est grande – et je n’y résiste pas – d’attribuer à chacun le titre qui lui revient : la Balance, symbole universel de justice allant logiquement au Juge, la clé d’or revient alors par déduction au Prévôt.
Deuxième constat : l’ordre des termes privilégie le Prévôt sur le Juge, ce que semble corroborer le fait que le bijou du grade est cette Clé d’Or et non la Balance.
Qui est donc ce prévôt dont il est question ? Attesté dès le XIIème siècle, il vient du latin praepositus : préposé à. S’il ne correspond plus aujourd’hui à aucune fonction, hormis quelques missions spécifiques à la Gendarmerie, il est défini dans maints dictionnaires comme une sorte de juge subalterne ayant une compétence territoriale réduite. Dans la mesure où nous avons par ailleurs un Juge, ce n’est donc pas dans cette direction qu’il faut chercher. Dans sa première édition de 1694, le Dictionnaire de l’Académie propose cette définition, inscrite dans la logique du sens latin initial :
« Prevost : Celuy qui est revestu d’une Dignité, d’une Charge, d’une Commission, et en vertu de laquelle il est préposé pour avoir soin de quelque chose, pour avoir direction, authorité sur quelque chose ».
La 4ème édition de 1762, décline la fonction : Prévôt royal, prévôt de l’Hôtel, prévôt de Paris, prévôt des marchands, prévôt du connétable, prévôt des monnaies, prévôt de salle, dont je passe les définitions et la liste exhaustive qui est fort longue.
Cette multiplicité de déclinaisons construites sur un mot générique m’inciterait à proposer en guise de traduction moderne les termes de directeur, ou de gestionnaire. Mais à la réflexion, celui qui me paraît le plus proche est celui de responsable, dans son sens le plus authentique : celui qui répond de quelque chose, sur ses biens ou plus encore sur sa personne. Et qui d’autre que « le responsable » serait mieux désigné pour recevoir la clé ?
Le rituel de réception dit :
« Je vais maintenant vous constituer Prévôt et Juge (…) Nous sommes convaincus de votre discrétion et nous allons sans hésiter vous confier le plus important secret… Je vous confie la Clé du Mausolée où reposent le corps et le cœur de notre respectable maître Hiram-Habif : que personne ne découvre jamais ce lieu ! »
Ainsi, la curiosité manifestée par le Secrétaire Intime au degré précédent est récompensée par une manifestation de totale confiance accordée au Prévôt et Juge : c’est non seulement un secret lui est confié, mais :
« Le plus important des secrets ».
S’agit-il d’une confiance accordée a posteriori, comme sanction d’un chemin parcouru ? Ou alors accordée a priori pour la suite de la progression ? Un seul détient la réponse : moi-même, seul à pouvoir évaluer ma progression en, par et pour moi-même.
La question que je me pose alors est de savoir si cette clé d’or est une nouvelle clé à ajouter à mon trousseau, ou une transmutation de la clé d’ivoire précédemment confiée ?
Là encore, je suis seul à connaître la réponse puisque c’est de ma clé qu’il s’agit, et non d’un objet générique, obéissant à une définition dogmatique.
Et mon opinion est qu’il s’agit bien de la même clé, transmuée d’une matière inaltérable organique : moi-même, en une matière inaltérable minérale : l’univers, m’invitant ainsi à parfaire mon cheminement intérieur vers la connaissance de moi-même par un regard plus universel, plus panoramique, posé sur le monde, sur les autres.
L’autre composante du grade, celle de Juge, vient du reste corroborer cette invite à considérer les autres, non comme des subordonnés, mais comme d’autres individualités, d’autres ego dont je ne suis pas le censeur – ce n’est pas le sens qu’il faut prêter à ce juge-là – mais l’observateur, le témoin, comme ils le sont eux-mêmes vis-à-vis de moi.
Clé pour l’ouverture, or pour la perfection. Il me faut pour conclure, décoder cette symbolique dans le cadre précis du grade de Prévôt et Juge.
Cette clé assure deux fonctions : l’ouverture du coffre où sont enfermés les plans du temple et l’accès au Saint des saints où se trouve l’urne contenant le cœur d’Hiram. C’est un lieu secret dont je suis à présent « prévôt », c’est-à-dire, nous l’avons vu, responsable, ou garant. J’en connais la localisation. J’y ai accès, mais j’ai pour instruction de le garder secret :
« Que personne ne découvre jamais ce lieu ».
Ainsi, me voici gardien des reliques d’Hiram et continuateur de l’œuvre qu’il a commencée, puisque j’en détiens les plans.
Ainsi la mission qui m’est assignée par la remise de cette clé est-elle ni plus ni moins que la poursuite éclairée de la construction du Temple, de mon temple.
J’ai pour cela accès au plan de l’œuvre. Mais également à la clé de leur interprétation : l’idéal, personnifié par le cœur Maître Hiram.Ainsi, la parole perdue ne l’est peut-être pas définitivement.
Grand maître Architecte, j’ai dit.
H VNote:
(1) Ce n’est pas tout à fait exact : les clefs d’or figurent sur le sautoir du Trésorier, attestant la confiance que la Loge porte en lui en lui confiant ses finances.