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Le Génie
M∴ I∴
Après avoir gravi les degrés précédents en tentant sans cesse d’exercer notre volonté pour accomplir notre devoir, stimuler notre intelligence, explorer notre temple intérieur pour en connaître, si possible, tous les aspects ; après avoir poursuivi notre travail de compréhension et de structuration de nous-même, en essayant sans cesse de nous améliorer, nous accédons au 12ème degré, qui semble être l’âge de la plénitude. Nous voici dans l’Archiloge ou Boulomie : le lieu de la volonté constante où nous sommes amenés à exercer notre volonté en tant que grand maître architecte : « Je veux et je construis ». réponse que pour ma part j’interprète comme « je veux pour construire, ou bien, c’est grâce à ma volonté que je pourrai construire, ou encore « vouloir c’est pouvoir ». La volonté a également un rapport au temps : si la mémoire se réfère au passé, la volonté se réfère au futur et à la Persévérance, présente dès le cabinet de réflexion.
Les peintres chinois vous diront qu’il faut soi-même préparer ses encres et ses couleurs en délayant longuement l’encre sur la pierre, ils vous diront aussi que pour trouver l’inspiration, il faut copier et travailler sans cesse les oeuvres anciennes et c’est ainsi qu’un jour viendra le souffle, naîtra l’inspiration, celle qui donne un chef d’œuvre et si l’on s’applique à représenter une barque peut-être que la barque commencera à glisser sur le fleuve et peut-être même que le peintre pourra faire partie du tableau et s’en aller le long du fleuve. La volonté devient-ellealors, adhésion à la transcendance ? Est-ce la recherche de l’Inaccessible Etoile ? En tout cas c’est bien elle qui permet à chacun de se dépasser.
La volonté apparaît sans cesse sur le chemin maçonnique : c’est elle qui nous permet d’avancer vers notre idéal : l’impétrant prête serment « de sa propre et libre volonté », il a trois ans. Le grand maître architecte, à l’âge de la plénitude, continue à exercer sa volonté mais librement, pour construire et se construire. Car comme nous le rappelle Paul Valéry : « A force de construire, je crois bien que je me suis construit moi-même ».
J’ai longtemps balayé la chambre des dessins, délayé l’encre de Chine, collé les papiers sur les planches, aujourd’hui le Génie a parlé.
– « A quelle heure commencez-vous et terminez-vous vos travaux ?
– Je les commence quand le Génie parle en moi, je les achève quand il se tait. »
G comme Génie. Le Génie humain, sa capacité à découvrir, à inventer, à créer.
C’est ainsi que je l’entendis lors de l’élévation au 2ème degré.
Ce génie qui permit aux premiers astrologues, prêtres et géomètres, de tracer les premiers temples (templum) qui reproduisaient l’univers. Le Génie qui permet de « bien voir, bien comprendre, bien agir », celui qui de génération en génération a permis le progrès d’une humanité en devenir, emportée dans un perpétuel élan, vers la construction de l’avenir. Une Humanité qui cherche sa route à l’aide du compas et de la polaire. Et c’est bien au nord, qu’est la Polaire comme si nous nous tournions toujours vers un nouvel apprentissage.
Dans l’antiquité romaine chacun avait un génie protecteur auquel on sacrifiait à chaque anniversaire de naissance en offrant du vin, des fleurs et de l’encens. Les grecs avaient la même croyance et le Daïmon jouait le même rôle. Dans les relations sociales, veiller à ne pas offenser le génie de quelqu’un était une attitude de courtoisie usuelle. Inversement, l’offenser constituait une injure grave.
Cicéron parle du divinum ingenium qui apparente les hommes aux dieux. Ingenium , le génie. Ingenium désigne d’abord les qualités innées d’une chose. En second lieu, il s’applique aux êtres humains et à leurs dispositions naturelles, leur tempérament, leurs manières d’être. Puis il exprime, parmi les dispositions naturelles de l’homme, l’intelligence, l’habileté, l’inventivité. Enfin, il désigne les hommes qui sont particulièrement doués de cette faculté. Et qu’on pourrait traduire par « les Ingénieux ».
Le Génie, l’Esprit Humain qui est au centre, le foyer de la Connaissance. Son action consiste nous dit-on « à sauter par dessus ce qui est à nos pieds pour saisir les relations, les similitudes entre les choses qui peuvent être très éloignées les unes des autres ». C’est la capacité à former des métaphores et ce terme que nous le retrouvons dans le rituel même, n’est-il pas le fondement de la recherche symbolique? C’est Goethe qui affirmait : « Le monde est une métaphore ». Mais Nietsche démystifie le génie : « L’activité du Génie ne me paraît pas le moins du monde quelque chose de foncièrement différent de l’activité de l’inventeur en mécanique, du savant astronome ou historien… »
En tentant une synthèse nous pouvons noter que dans notre rituel, il s’exprime bien dans la « Boulomie », le lieu de la constante volonté, car sans travail, le génie ne se manifestera pas : « Je veux et je construis » et le plan que trace le maître architecte est celui de sa propre vie pour tenter de la rendre la plus harmonieuse et utile possible. Et il progresse lorsque le Génie parle. Alors le Génie est-il extérieur à nous ou fait-il partie de nous ? Dans les deux cas, il se manifeste à force de travail et de volonté.
Le Génie, celui qui nous inspire et que nous invoquons à force de travail.Celui qui va nous permettre enfin de construire, qui va nous donner l’inspiration ; à chacun de nous, musicien ou poète renommé ou citoyen anonyme, mais détenteur d’idéal. Architecte de soi-même, architecte aux trois compas : « Deviens ce que tu es vraiment », nous dit-il,
Créer, c’est démasquer. C’est aller à l’essence, au plus profond, au fin fond du creux, là d’où tout peut arriver. La statue est dans tout arbre; il faut seulement enlever le mauvais bois. Et en effet, cela demande l’aide du génie. Le poème est donné mais il faut le trouver. Le génie nous montre alors parfois la forme dans la matière mais pour cela il faut se connaître soi-même. Peut-être est-il en nous ?
« Connais-toi toi-même », la seconde partie de la citation est souvent oubliée car elle est dérangeante pour certains : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’Univers et les dieux ». C’est aussi la clef de la reconstruction du monde entier par l’intelligence, le microcosme qui va représenter le macrocosme, la feuille ou la paume de la main tel le miroir où l’on va tracer, à l’aide des outils d’architecte contenus dans l’étui mathématique.Mais pour cela, il faut bien voir, bien comprendre, bien agir. « Connais-toi toi-même » et tu sortiras de la caverne pour contempler l’Idée qui n’est plus son reflet mais bien la Vérité. L’archétype même de la Vérité. Alors tu pourras tracer.
Et si nous avons vraiment aiguisé notre esprit à force de travail et de volonté, tous nos efforts lorsque le Génie parle seront parfois récompensés par quelque fulgurance, quelque intuition qui nous permettra de garder espoir et de poursuivre notre travail, sans cesse sur le métier remettant notre ouvrage, persuadés que seul l’esprit humain comme le nommait les humanistes du 16ème siècle ou le Génie humain comme l’ont appelé les philosophes du 18ème et les poètes du 19ème pourra faire progresser le monde
Pour cela il y a beaucoup de travail à accomplir, nous le savons ; en nous appuyant sur le travail de ceux qui nous ont précédé, en alliant créativité et raison, et en y ajoutant une matière essentielle qui est l’amour. Car comme l’a dit Mozart : « Le vraigénie sans coeur est un non–sens. Car ni intelligenceélevée, ni imagination, ni toutesdeuxensemble ne font le génie. Amour ! Amour ! Amour ! Voilà l’âme du génie. »
Et selon cette superbe description du Génie de Rimbaud dans les Illuminations : « Il nous a connus tous et nous a tous aimés. Sachons, cette nuit d’hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour ».
J’ai dit.