14° #411012

La trangression

Auteur:

D∴ H∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Le sujet de cette planche me pose des questions depuis longtemps. Avant de m’atteler à son écriture, je ne m’étais pas rendu compte de l’étendue de la tâche. La question est vraiment immense avec des ramifications qui nous mèneraient loin dans sa compréhension. J’ai donc été obligée de choisir une optique sans trop m’en écarter. Mon sujet sera donc, « L’ambivalence des Transgressions ».

Le mot Trangression vient du latin transgredi. Son sens historique était d’abord « passer del’autre côté, traverser », « dépasser » puis finalement, enfreindre (un ordre, une règle, une loi, un interdit). Vient de « trans » (au-delà de), marquant le passage, le changement ; et « gradi » (marcher). (Dictionnaire historique de la langue française.) C’est-à-dire, aller au-delà des limites.

La transgression est une infraction, elle passe outre la loi ou l’interdit, la rend caduque, du moins pendant le temps de la transgression, et récupère la liberté d’action que la loi interdisait.

  • Les transgressions ne sont pas toutes de même valeur : il y a transgression et transgression allant d’un franchissement d’une limite, non-respect d’un règlement, désobéissance aux ordres, trahison d’une promesse, jusqu’à la grande Loi structurante de l’inceste et du meurtre en passant par les lois juridiques et les mini-règles dans la vie quotidienne. Il y a donc Loi et lois avec des degrés différents de transgression, qui sont appréciés par l’ensemble de la société, par les parents, les professeurs, les juges, tous interprètes de la loi en même temps qu’interprètes de la transgression, car l’une ne va pas sans l’autre. Ces lois changent sans cesse selon l’évolution de la société.
  • Les transgressions sont ambivalentes.

– Dans le domaine politique ou social, si une loi est tyrannique, sa transgression est non seulement admise, mais sera un moteur de progrès (Robin des Bois, Zorro…).

– Dans un domaine anthropologique ou symbolique, la transgression sera une progression ou une régression selon la valeur morale reconnue ou communément admise de la règle transgressée. Celui qui commet un inceste ou un meurtre va régresser en dessous de l’humain par la violence et la cruauté que ça implique. (Heureusement, la maçonnerie ne nous a pas fait vivre une situation d’inceste aussi.) Par contre, certaines transgressions d’interdits religieux, par exemple, ont été facteurs de progrès (comme l’interdiction de disséquer le corps humain).

Je m’arrête ici concernant la théorie des transgressions, le sujet étant trop vaste. Depuis le grade de Maître, nous sommes confrontés à différentes situations où il est question de transgression. Ce qui semble transparaître est un double mouvement : l’interdit dans le réel est franchi, d’une part, avec les conséquences que ça entraîne, et d’autre part, il n’y a pas d’interdit, dans le symbolique, car il s’agit de notre travail sur nous-mêmes. Il y a même nécessité.

Sur le plan du réel, légendaire certes, Hiram est tué par les 3 mauvais compagnons, incarnations de l’ignorance, du fanatisme et de la vanité que nous sommes censés combattre en nous-mêmes. En incarnant les mauvais compagnons meurtriers, nous avons commis un acte de transgression majeur en ôtant la vie d’un autre être humain. Cette transgression est fondatrice comme d’autres meurtres mythiques tels la passion du Christ. L’impétrant, qui, au début de la cérémonie d’élévation au grade de Maître personnifie les mauvais compagnons (dans un mouvement d’involution ou d’inspiration), devient le Maître au fil du récit, porteur de Lumière et de Vérité (évolution ou expiration). Le Maître est ranimé : la corruption, la pourriture sont vaincues. Mais la Parole Vraie et Créatrice est perdue à tout jamais. Cette perte est nécessaire, car pour construire, évoluer, il faut démolir, involuer, d’abord. Nous sommes ici dans un registre exotérique.

Sur un plan symbolique, on tue notre Maître intérieur avec nos propres métaux : on pourrait dire qu’on se punit soi-même. On perd la tentative de synthèse de notre construction avec la perte de la Parole qui servait de phare, lointain certes, mais présent. Le rituel nous force à vivre la mort de notre être ordinaire, pour prendre conscience d’une construction plus vraie, plus lumineuse (toutes proportions gardées à ce grade). La mort n’est pas vraiment le sujet, mais notre renaissance. Non pas comment on va mourir, mais comment on va vivre en essayant d’élever le niveau de conscience et maîtriser la nature, la nôtre au moins. Le ternaire perdu (incarné par le Roi Salomon, le Roi de Tyr et Hiram) ne reviendra qu’à la prochaine transgression, au 6ème degré, Secrétaire Intime ou Maître par Curiosité.

Les Loges de Perfection mettent en scène notre alter-ego, Johaben. Au 6ème degré, celui de Secrétaire Intime, son excès de zèle, le conduit à espionner à travers la porte entr’ouverte la conversation, ou plutôt la dispute de son souverain avec le Roi de Tyr et failli se faire tuer par celui-ci si Salomon ne s’était pas interposé en demandant une explication à Johaben, qui avoue son excès de zèle motivé par la protection de son souverain. Johaben fut, donc, pardonné et nommé Secrétaire Intime (c’est-à-dire, gardien des secrets du royaume et de ses pensées).

Ce grade est surnommé, Maître par Curiosité. Au niveau exotérique la curiosité et le zèle excessifs sont décrits comme négatifs. La morale du grade dit d’ailleurs que « le zèle n’est permis qu’au Sage ». La transgression exotérique et involutive, sous forme de lèse majesté, est transformée par l’action conjuguée d’Hiram de Tyr, symbole de la raison et du concret avec le Roi Salomon, spirituel, sage, ésotérique. Et au milieu des 2, Johaben, dévoué et vigilant, témoin de la non-compréhension entre nos 2 pôles extérieurs et intérieurs. Notre conflit vient de ce que nous sommes encore incapables de faire la part de ces 2 forces : la résolution du conflit viendra par l’ouverture partielle d’une porte laissant entrevoir la lutte en question tout en permettant de la regarder en face (Johaben avoue son excès). Ce qui n’est pas permis c’est d’essayer de forcer (par trop de zèle) ce qui doit être un processus. Comme dit le proverbe, « qui trop embrasse, mal étreint ». Par contre, une introspection active (curiosité) et saine, nous permettra d’observer que nous ne sommes ni des saints (Salomon) ni des démons (Hiram de Tyr). Pour obtenir la réconciliation, une compréhension de la situation réelle est indispensable. « Il ne s’agit ni d’une fusion avec un absolu inconnu, ni d’un retrait total du monde humain, mais de l’éveil d’un Etre intermédiaire véritable entre le ciel et la terre, entre Hiram de Tyr et le Roi Salomon, d’un pont qui met en relation deux mondes, l’extérieur répondant aux besoins élémentaires de l’espace animal et l’intérieur, univers de lumière ». (Pozarnik)

On est appelé à faire une passerelle entre le dedans/dehors ; involution/évolution ; inspiration/expiration, ce qui est en haut/ce qui est en bas ; exotérique/ésotérique. Nous sommes nommés Secrétaire (gardien des secrets) Intime (du royaume et de ses pensées). Nous sommes reconnus capables de faire la part des choses en accédant à ce grade où le ternaire brisé de la Créativité par la Perte de la Parole fonctionne à nouveau avec l’incarnation d’Hiram en Johaben. Le travail de deuil est terminé, la construction peut continuer.

Le 9ème degré, le premier des grades des Elus, est un des grades les plus complexes des Loges de Perfection, avec celui de Chevalier de Royal Arche (13ème). Nous incarnons encore Johaben qui transgresse la loi spécifiée par Roi Salomon en commettant un acte de vengeance
par la décapitation d’un des assassins d’Hiram, au lieu de le livrer vivant à la justice salomonienne. Au niveau exotérique, la lumière est mise sur les dangers de nos pulsions vengeresses. L’assassin dort (est inconscient de lui-même) dans une caverne (symbole de l’origine, lieu de l’initiation et de la renaissance) qui dévoile ici son côté obscur de lieu des dangers des refoulements inconscients, de la culpabilité. La morale du grade dit bien que la vengeance est un bandeau sur les jeux du juste. « La vengeance n’est pas la justice. C’est la sagesse qui doit dicter au Juste ses arrêts ». Johaben veut encore aller trop vite et précipiter ce qui ne peut être qu’un processus d’évolution.

Au plan ésotérique, nous devons extirper avec le poignard ce qui est capable de nous tuer, de tuer notre évolution. Cette mort ressemble beaucoup à celle vécu au grade de Maître, mais à un autre niveau. Notre guide est un étranger à nous-mêmes, une nouvelle optique, qui montre le chemin mais sans participer. C’est à nous de faire l’expérience. Il nous est indiqué qu’il n’est pas possible de se jeter totalement dans le chemin de la connaissance : comme au grade de Secrétaire Intime, on risquerait de se brûler les ailes et avoir des comportements excessifs et inadaptés. Nous cheminons, à la recherche d’une réponse, en allant de l’extérieur vers l’intérieur, au centre, vers notre caverne. (Les 8 autres élus ne sont que des fragments de notre conscience ou de notre éveil.)

La difficulté de se voir tels que nous sommes prend une toute autre dimension. Pourtant le rituel nous indique qu’il ne faut pas attaquer de front, qu’il ne faut pas tout détruire, mais voir nos freins à leur juste mesure, pour les combattre certes, mais sans colère. Décapiter, par la pénalité du serment du grade d’apprenti, les obstacles à notre progression, décapiter nos habitudes de pensée… Dans sa démesure, Johaben a quand même affronté ses peurs, quand ses compagnons sont restés en arrière se laissant porter.

Il est important de remarquer dans l’exemple de ce grade, l’indispensable réponse responsable à une transgression. La colère du Roi Salomon répond au fanatisme qui a surgi avec un emportement asservissant. Aucune transgression ne doit rester impunie ou non expliquée à son auteur. Pas de réponse enfreint la Loi, une réaction répressive ne fait que déplacer l’objet mais pas le registre par la soumission ou la révolte typique de nos névroses, la transgression est donc nécessaire pour passer de la soumission névrotique à l’obéissance à la Loi, de la parole et du Devoir.

Sous cette condition seulement, l’humanité peut progresser vers toujours plus d’humanité au lieu de régresser vers toujours plus d’animalité.

La dernière transgression dans les Loges de Perfection vient au 13ème degré, celui de Chevalier de Royal-Arche. Comme au grade de transgression précédent, la richesse de ce grade me force à faire des choix d’interprétation pour ne pas alourdir ce travail. Nous ne sommes plus Johaben, mais les 3 mages à la fois, dont Guibulum, le mage initiant.

La légende exotérique nous explique que les 3 mages arrivent au fond du puits après beaucoup d’hésitations et de peurs. Ils ont traversé les 9 voûtes et les 10 portes et sont arrivés au Centre Lumineux de l’Idée. Le mage initiant, qui a déjà récupéré le bijou qu’Hiram, fuyant ses meurtriers, avait jeté au fond du puits pour préserver le secret de la Parole, ouvre les portes une à une par sa connaissance des émanations du Principe Divin.

L’action de ce grade se passe symboliquement au Centre de la terre, nous descendons dans un puits par un orifice rond (symbole du ciel) dans une trappe carrée (symbole de la terre) (la quadrature du cercle du grade de Maître Parfait). Le puits est souvent conçu comme symbole de la connaissance humaine, mais aussi de synthèse du ciel, de la terre et des enfers. Notre Centre, qu’il convient de visualiser avec notre fil à plomb, s’ordonne autour d’un axe à partir duquel notre être déplie et se replie, va et vient, monte et descend, sans jamais perdre de vue sa localisation. Tout est image du centre, et ramène au centre : comme la première clé, Malkuth, que le mage initiateur utilise pour ouvrir la première porte, est placée symboliquement au milieu de la serrure.

Notre chemin sur la Voie nous mène à nous rendre de plus en plus conscients de qui nous sommes, d’où nous venons et où nous voulons aller. Cette prise de conscience graduelle de notre Centre est à l’origine de notre être idéalement de plus en plus libéré des entraves du dualisme, dualisme qui caractérise la condition humaine basique.

Mon Centre est mon Alpha et mon Oméga en lien avec le sacré.

On se rend compte de l’Unicité de toutes choses. Les Portes, les séphiroth, sont des émanations de la même Idée de la Manifestation. Le Centre est comme la périphérie. La Va est comme le Vient. Le Haut comme le Bas. Le Moi est le Toi est le Nous. L’Absolu n’est pas forcément un Dieu « connu ». Le Sacré n’est pas forcément religieux. Les Concepts sousjacents appellent à aller plus loin, dans la Connaissance de soi en tant que possible porteur de Lumière, de Connaissance de l’Autre avec ce qui fait que l’Autre me ressemble, bref, élargissent notre conscience de soi et du monde.

La Vérité ne descend pas toute seule. Mais avec du courage et de la persévérance du zèle et de l’ardeur, la lumière sacrée celle qui contient la Voûte Sacrée illuminera nos coeurs. Nous ne pouvons pas savoir ce qu’est Ein Sof. Il est illusoire de chercher à expliciter la Connaissance
ou la Lumière qui sont au-delà de la compréhension, de la mesure ordinaire. Il faut en faire l’expérience. Cette recherche est celle du sacré en nous-mêmes. C’est le Iod-Hé-Vav-Hé épars en nous.

On ne peut pas rester dans le puits qui est hors du temps. Il faut remonter pour revenir dans la réalité du monde.

Le mage initiant savait théoriquement ce qui se trouvait de l’autre côté de la 11ème porte, mais, comme toute transmission est forcément incomplète, il n’a pas pu aller plus loin. Nous sommes seuls avec notre vécu intransmissible. L’expérience de la quasi annihilation, de notre combat titanesque, nous est personnelle. Sans elle, il aurait manqué un chaînon dans notre chemin, une sorte de consolation, d’apaisement, de lien cathartique avec ce qui nous dépasse.

Nous avons essayé d’aller au-delà des lois et de particularités, d’avoir une vision d’ensemble des situations de la vie et par delà la vie (ein sof) en soi et pour les autres.

Chacun d’entre nous a ses propres démons à combattre, qui ne sont pas ceux du voisin. Ce n’est qu’après bien des introspections, de questionnements, de tâtonnements qu’on se rendra compte déjà du travail à faire en soi. Le mouvement est vertical et horizontal à la fois et passe
de l’un à l’autre. Nous sommes descendus dans nos entrailles guidés par un F ou une S plus avancé que nous, en passant par une spiritualisation progressive approchant la connaissance de quelque chose ou quelqu’Un de bien plus grand que notre pauvre humanité.

Le combat n’est pas terminé.

J’ai dit, T F P

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