Que vous a apporté le grade de Royal-Arch
Non communiqué
En ce qui concerne ce
XIIIème grade de « Chevalier de
Royal-Arch », ce qu’il m’a
apporté c’est avant tout des interrogations. Effectivement,
entre le début des grades qui m’ont
été conférés et ceux
auxquels j’ai été initié, ce
treizième degré paraît vraiment
très déstabilisant, tant au niveau de la forme,
que des outils ou notions évoqués, je pense, plus
précisément, notamment, à Enoch, aux
Mages babyloniens et, bien entendu, à la Kabbale.
Ma réflexion s’est faite après coup et non pas
spontanément dans le « droit fil »
de l’initiation, mais,
justement, l’intérêt même de
cette initiation ne résiderait-il pas, dans le fait de
stimuler une réflexion par un retour à la
« lettre »,
au « texte »
spécifique du rituel, (même si cela peut
paraître paradoxal quant on vient de découvrir la
Kabbale !).
Le premier point de réflexion concerne le Rite, le rituel et
la « rituélisation »
de ces Ten d’initiation. Et d’abord, faut-il parler d’initiation
à ces grades ? N’est-on pas initié au grade
d’Apprenti et ne reçoit-on pas la Lumière
qu’une seule fois, comme en témoigne notre rituel
d’Affiliation à une L bleue ?
Mais l’Initiation n’est-elle pas comme la Liberté (avec un L majuscule) qui ne saurait exister qu’au travers des libertés (avec un l minuscule : liberté de réunion, d’association, de presse ou de culte) ? C’est alors, que l’on perçoit précisément la différence entre les grades conférés (indépendamment d’ailleurs, de leur valeur intrinsèque) et les grades d’initiation.
Si les grades conférés font appel au sens étymologique de la légende (à avoir : « ce qui doit être lu ») les grades vécus par initiation font appel, tout à la fois, et ce de par le vécu même de la cérémonie, à l’esprit, au corps et à la cour. C’est, je dois le reconnaître, la première fois que je me suis questionné sur le REAA, et en premier lieu, comment ne pas associer les voûtes souterraines d’Enoch (préexistantes au Temple de Salomon) à la devise de notre Rite : « Ordo ab Chao »?
En deuxième lieu, ce grade m’a amené à reprendre ma réflexion sur l’Apprentissage et la Maîtrise. Effectivement, venant après l’initiation aux grades des LLbleues, puis à celui du 4ème, le treizième degré est à nouveau un retour sur l’Apprenti, sur le Cabinet de réflexion quelque part, non pas sur les ténèbres au sens de mal, mais au sens de ce qui ne se voit pas ou pas encore, un petit peu comme dans les toiles de Rembrandt où les « obscurs » étaient peints « en clarté » avec tous les détails puis rembrunis par la suite, pour devenir opaques et invisibles, tout y étant donc bel et bien présent mais impossible à discerner ! Ainsi, du Cabinet de réflexion de l’Apprenti, à la Chambre du Milieu lors de la réception des Compagnons, puis à la clarté fort voilée (au sens propre !) du Maître Secret, en passant par la caverne de Joabem, avec les Voûtes d’Enoch on se trouve, à nouveau, dans l’épreuve de la Terre, c’est-à-dire de ce qui est à la fois non encore connu, rationnellement du moins, de ce qui est en germe, bien ou mal ou les deux à la fois. Bandeau, voilette ou cryptes, il s’agit toujours, en dernier ressort, d’un nécessaire travail d’intériorisation, d’une descente à la recherche de Soi…
Parallèlement, en revanche, ce grade m’a
conduit à la réflexion sur la notion de
Maître ou plus exactement de maîtrise
maçonnique. Si le retour sur l’Apprenti, est une
réflexion sur ce qu’apporte l’initiation (et se
trouvera-t-elle un jour. à l’image de la parole perdue ?) en
revanche, la maîtrise n’est-ce pas : que faire de cette
initiation ? Ce qui est quand même un questionnement
très différent. Cela ne va-t-il pas de paire avec
la question, ou l’enjeu, de la Parole (du Logos ou du Verbe), au niveau
de la Kabbale ?
Mais, de l’Apprenti qui ne sait ni lire ni écrire, au nom
ineffable, qui ne peut être qu’épelé,
il y a là toute une démarche et, toujours par
rapport à la maîtrise, c’est à dire ce
que l’on ne connaît pas, cette part du hasard ou de la
nécessité, qui confère à
l’homme cette dimension humaniste par rapport à ce qu’il
sait et sa capacité, cette lucidité, à
savoir ce qu’il ne sait pas et ne saura sans doute jamais.
Le troisième point est une réflexion sur l’homme qui est à la fois, indissociablement, individu et espèce. Cela va de l’Apprenti (« Mes FF me reconnaissent comme tel ») à Joabem et les Quinze Maîtres, de l’acte individuel impulsif à sa régulation qui est simultanément outil et éthique, à l’image de la Justice, tout à la fois, but et moyen. Et là, ne retrouve-t-on pas les trois mages enchaînés ? A l’image des entrelacs d’amour ou des maillons de la Chaîne d’Union, enchaînés à trois et ce, obligatoirement dans le rituel (ce n’est pas une initiation qui puisse se faire individuellement) il faut être trois, symbolique du ternaire, symbolique aussi du fait que quelque part on est condamné à la fois à être seul et à ne pas l’être.
En effet, n’est-on pas condamné à être seul puisque parmi les 3 Mages, il y en a toujours un qui passe devant, tout en restant, néanmoins, toujours relié aux deux autres, relié par la taille, attaché en fait, à ce serment qu’il a pu faire, cet engagement sacré qu’il a pris. La taille n’est-ce pas, en fait, le nœud coulant autour de ce qu’il préférerait se voir être ouvert (le ventre) comme le signifie le troisième degré du REAA ? Pour le reste je poursuis ma réflexion sur les éléments suivants du Rituel et en premier lieu, la notion de :
1. Voûte Sacrée.
La Voûte sacrée est
située sous le Temple de Jérusalem et elle a
été creusée par Enoch avant le
déluge c’est donc une allusion à des temps
antédiluviens…à la recherche d’une
humanité pré-noachite (cf. Anderson en 1738),
c’est-à-dire que sous le Temple et même plus
exactement, sous les ruines du Temple, il y a quelque chose de plus
ancien que le Temple et qui est toujours présent et solide,
même invisible du niveau humain. Même si
c’était modeste, il s’agit en quelque sorte des fondements,
et les fondements, eux, ont tenu et c’est peut être en cela
que réside l’essentiel ? Enoch c’est une forme
d’antériorité en deçà de
l’humanité même initiée que nous
reconnaissons par notre ère de Vraie Lumière, il
y a là quelque chose de plus ancien, tout à la
fois de plus haut et de plus profond, on en revient à la
notion de voûte ou d’arche sur laquelle, il faut d’ailleurs
réfléchir au niveau linguistique : arche, arc,
voûte, ce sont là des notions
différentes même si on les retrouve dans la
construction de pierre (arc roman, arc gothique) ou de bois (l’arche de
Noé, l’arche vaisseau de couverture de la nef, l’arche
d’alliance). Ces Mages qui s’en vont au pas lent de leurs chameaux,
retournant en quelque sorte dans le désert, font le lien
entre « suivre une étoile
» même inaccessible (symboliquement prendre la
dimension cosmique de l’Humanité) et « se
retrouver seul », au milieu du désert,
au plus profond de soi. N’est-ce pas à dire que plus l’on a
conscience du monde extérieur, du cosmos de
« ce qui est en haut »,
plus doit être forte et grande la
nécessité de travailler sur « ce
qui est en bas », de travailler sur Soi ?
2. MAGIE de l’IMAGE.
La rituélisation de notre progression s’appuie sur une véritable MAGIE de l’IMAGE, c’est à dire sur le pouvoir du Mythos par opposition à celui du Logos. Les mages qui suivent l’étoile cherchent-ils à être plus savants ou plus sages ? Le savoir n’est-il pas, sur ce chemin, que l’un des outils et d’ailleurs peut-être pas le plus important ? Car ce que nous apportent ces mages, venus de Babylone, n’est-ce pas le fait de savoir faire appel, non seulement à notre intellect, mais aussi à notre sensibilité, à nos passions maîtrisées, à notre affectivité, notre intuition, nos instincts ? Plus qu’un hypothétique savoir initiatique acquis, ne faut-il pas s’intéresser à son propre cheminement, pour progresser vers notre but commun à tous ? Quitte à « devoir s’en retourner dans le désert, au pas lent de nos chameaux, en tournant le dos à l’étoile… » ?
En ce sens là, le mage n’est ni un savant ni
un prêtre ou alors les deux à la fois. A l’image
de son chameau, le mage babylonien n’a-t-il pas la « bosse
des math » (puisqu’il maîtrise
un savoir arithmétique nécessaire à
l’astronomie babylonienne) et initié au désert,
ne sait-il pas que l’image de l’oasis ne peut-être qu’un
mirage, certes perçu par les sens, mais qui ne saurait
recouvrir la réalité réelle ?
3. Les Grands Maîtres Architectes…
A l’énoncé d’En Soph,
qui s’enfuit ? Si ce ne sont trois Grands Maîtres Architectes
?
Est-ce l’idée que toute ouvre, toute construction, est
vouée à la ruine, ce qui ruinerait notre propre
ouvre ? Ou alors est-ce l’Idée ? Du 9ème au
14ème degré il est question de grades de
Chevaliers, à l’exception du 12ème
degré (9ème Maître Élu des
Neuf, 10ème : Illustre Élu des Quinze,
11ème : Sublime Chevalier Élu, 13ème :
Chevalier Royal-Arch, 14ème : Grand Élu de la
Voûte Sacrée) ce qui diffère des grades
précédents (4ème:Maître
Secret, 5ème : Maître Parfait, 6ème :
Secrétaire Intime, 7ème :
Prévôt et Juge, 8ème : Intendant des
Bâtiments, 12ème : Grand Maître
Architecte), n’est-ce pas là le témoignage de la
transition pour l’initié (ou l’Élu ?) de la
Connaissance de la Construction à la Construction de la
Connaissance ?
4. En Soph…
Lorsque les mages arrivent, sous la neuvième
voûte et à la dixième porte, ils ne se
résignent pas, ils décident (à la
majorité ou à l’unanimité ?) d’en
obtenir l’accès.
Le hasard ( ?) les amène à dire :
« Nous n’allons tout de même pas
rester ici à l’Infini ! ». Le
sésame était En Soph, c’est-à-dire
l’Unité, par opposition au zéro, au sans fin de
En, c’est-à-dire la totalité de ce qui est
et…de ce qui n’est pas…de ce que l’on maîtrise et de ce
que l’on ne maîtrise pas et ne maîtrisera pas…
Si les mages s’en retournent « silencieux,
plongés dans la méditation, en direction de
Babylone, au pas lent de leurs chameaux »
n’est-ce pas parce que Babylone, c’est
précisément le lieu de la captivité
des Juifs, le lieu qui rappelle le premier sacrifice, à
savoir la destruction du Temple de Salomon ? Et s’ils
méditent n’est-ce pas parce qu’ils ont compris que le
bonheur humain parvenait à la 9ème
voûte jusqu’au nom ineffable et que l’on ne remontait pas
au-delà ? Mais cette découverte du Nom ineffable
n’est-elle pas déjà considérable ? Ne
permet-elle pas aux mages non plus de « s’encorder »
par la taille mais de se donner la main pour retrouver la
lumière du monde extérieur, même si
c’est une lumière nocturne ?
5. Sur la destruction.
Que ce soit avec les voûtes, sous le Temple,
ou avec le vent à la dixième porte, les mises en
garde sont fortes dans notre enseignement traditionnel : les hommes ne
détruisent-ils pas ce qu’ils font et le message ne sera-t-il
pas, au fil du temps, plutôt trahi que transmis ? Aussi,
l’initié ne doit-il pas « rectifier »
en permanence (du cabinet de réflexion jusqu’à…
?) Si « Guibulum est un bien bon
maçon » n’est-ce pas parce
qu’il sait reconnaître la pierre d’agate ? Mais alors,
être Élu ne serait pas une fin en soi mais bien
plutôt un moyen par lequel notre nouvelle
responsabilité nous commande une lucidité
supplémentaire (en somme, encore plus de Lumière
!) et ce, pour séparer non le Bien du Mal, mais au moins, le
meilleur du pire…
6. S’initier par soi-même.
Le grade de Royal Arch m’a interrogé sur une
forme d’esprit universel : trois néophytes partent
à la recherche de la parole perdue : ce sont les trois mages
qui conduiront les maçons sur la voie initiatique qui les
mènera à la quête du but final ? A ce
stade, si « le Mage le plus
âgé se pencha au-dessus de l’orifice et vit
étinceler un objet brillant »
et si plus tard, « les trois Mages, en
s’arc-boutant et au prix de grands efforts, parvinrent
à la refermer (la porte). Mais la Lumière ne
revint pas. (…). Dans l’obscurité, ils se prirent la main
et réussirent à retrouver l’escalier (…).
L’ayant gravi, ils se retrouvèrent au fonds du puits par une
nuit étoilée » ne
serait-ce pas la marque que l’initié porte en
lui-même, une part de lumière, si faible et si
fragile soit-elle, mais qui lui permet cependant d’entreprendre
l’étude de la Kabbale car n’est-ce pas par
soi-même que l’on s’initie, même et pourquoi pas,
surtout, si nous percevons une lumière
extérieure, indépendante de notre propre
perception ?
7. Homme et Humanité.
Ce mystère dévoilé n’est-il pas la grande charnière entre l’homme animal politique ordinaire et l’homme sacré ? Ce mystère n’est pas une doctrine (abstraite ou rationnelle) mais une manière de vivre notre existence terrestre ardue, tout en percevant les lumières de la Vérité. Toujours et sans cesse, « l’heure du repos n’est pas arrivée » puisque la Vérité même si elle est perpétuellement présente, ne descendra pas toute seule et contrairement aux dogmes des religions ne se révèlera pas d’elle-même, « ne tombera pas du ciel » !
Non, il nous faut du courage et de la
persévérance pour descendre dans les
Voûtes des sous-terrains où brille cette
lumière sacrée qui vacille au bord des vents de
l’Infini.Si la panique s’empare des Grands Maîtres
Architectes, n’est-elle pas compréhensible ? Comment
comprendre un phénomène sans nom ? Comment
interpréter une démarche qui relie une
démarche rationaliste volontaire et l’intuition de l’esprit,
ne leur, ne me faut-il pas admettre que la nature ne
peut-être que ce qu’elle est et qu’il est impossible de
réduire la vérité à la
dimension d’une pensée matérielle aussi logique
soit-elle ? En somme l’important n’est-il pas de
persévérer sur le chemin, notre chemin, et ne
suffit-il pas de déblayer les ruines qui l’encombrent, en
somme l’architecture ne serait-ce pas ce qui demeure quand on a
enlevé les pierres ? Plutôt que de chercher
à formuler des idées sur la Connaissance, sur la
Lumière, qui sont (pour le moment ?) hors de
portée, au-delà de la compréhension,
ne vaut-il pas mieux expérimenter et privilégier
la praxis, en somme l’Apprentissage ou mieux la Maîtrise de
l’Apprentissage ? L’initiation n’est ni une croyance, encore moins une
grâce, mais bien plutôt une expérience.
L’espace sacré où se déroule
l’initiation m’a remémoré la phrase de Pierre
Francastel, ce grand historien de l’Art : « L’espace
n’est pas une réalité en soi dont la
représentation seule est variable selon les
époques, l’espace est l’expérience même
de l’homme ».
Conclusion
Ainsi à l’issue de ce grade de Chevalier de Royal Arch
l’important n’est peut-être plus seulement le
Maître d’Oeuvre, l’essentiel ne deviendrait-il pas l’Oeuvre,
et ce, même à l’état de ruines ?
En creusant les fondations du Temple de Salomon, on découvre
les ruines d’un ancien Temple, le delta lumineux y brille d’un
éclat extraordinaire (au sens propre et figuré)
et nul ne peut prononcer le nom ineffable aussi loin qu’il pense
être parvenu dans ses recherches… Il faut donc bien se
résigner à creuser encore pour chercher une
vérité qui ne peut être que
vécue :
« Inconnaissables sont les origines,
Insondable la finalité
de l’Univers,
Inexprimable la Conscience du Moi,
qui réside en chacun de nous,
Insaisissables les puissances qui
habitent l’homme ».
La Kabbale, au travers de la pratique du notariqon, de la
gématrie et de la témourah permet l’approche des
textes en tant que système symbolique, qu’elle permet
précisément de relier à quatre niveaux
de lecture : littéral, religieux, philosophique et
initiatique. Ne me faut-il pas, alors, méditer sur la
Parole, instrument de connaissance mais aussi de puissance, tout
à la fois créateur et destructeur, qui ne peut
communiquer pleinement que dans l’amour des hommes ?
L’Amour et la Vérité, ou plutôt ce qui
les fonde, n’apparaissent-ils pas ainsi, comme un nouvel axe de
recherche, une nouvelle perspective ?
A l’issue de la « Flûte
enchantée », en
réponse à Pamina qui implore sa
clémence pour sa mère la « Reine
de la Nuit », Mozart fait dire
à Sarastro qu’il ne songe nullement à se venger :
« Dans les murs de ce temple, nous
ignorons la pensée de vengeance, c’est par l’amour et non la
vengeance que l’on peut atteindre le bonheur ».
N’est-ce pas là l’ébauche d’une
réponse à l’éternelle question
: « Comment vivre ? »
N’est-ce pas là, la question principale, essentielle,
puisqu’elle contient toutes les autres : comment vivre d’une
façon plus heureuse, plus sensée, plus libre ?
Pour transformer le monde ? Pour se transformer soi ? L’un et l’autre,
ou plutôt, l’un par l’autre. L’action est, alors, le chemin,
mais qui ne vaut que par la pensée qui l’éclaire.
J’ai dit.