Charité, Foi et Espérance… 3 vertus pour partager et construire…
F∴ B∴
Partager et construire… Construire et partager… ! Le choix peut paraître limitatif, restrictif, voire arbitraire…
Toutefois la question n’est-elle pas légitime de savoir sir la F M n’est pas le lieu, le cadre, l’institution où l’on donne pleinement sens et vie à ces deux verbes ?
Le cheminement maçonnique ne postule-t-il pas entre autre à la mise œuvre et à la réalisation de cette perspective ?
D’abord, un petit arrêt sur ces deux verbes d’un point de vue sémantique et étymologique…
Construire… C’est certes le sens usuel qu’on retrouve avec les synonymes bâtir, édifier, élever… comme on l’entend dans l’article 2 de la Constitution Internationale du Droit Humain : « les membres édifient leur Temple à la perfection et à la gloire de l’humanité ».
Mais c’est aussi, le mot étant polysémique, le sens de « faire exister », c’est-à-dire créer !
L’étymologie est-elle-même intéressante. Construire vient au départ d’un mot latin « struere » qui se traduit par bâtir, construire, ériger, élever et qui a donné un autre mot, un dérivé, « construere », c’est-à-dire qu’on a ajouté le préfixe « con » qui est une forme de la préposition « cum » qu’on traduit par avec et qui plus largement indique l’idée d’accompagnement. En quelque sorte, le sens étymologique de construire contiendrait l’idée de bâtir, d’élever en commun…ce qui nous rapproche du concept de partage…
Pour ce qui est du verbe partager, c’est évidemment le sens porteur de l’idée d’échange réciproque et de don que l’on place au premier plan, mais c’est aussi l’idée de participer en même temps que d’autres (et là on retrouve le sens étymologique du verbe construire).
Arrêtons-nous sur un moment précis du rituel du 18ème degré qui concentre toutes les acceptions du verbe partager. Il s’agit de la Cène que nous pratiquons après la suspension des travaux : Lorsque le T S A rompt le pain et fait circuler les coupes, il partage dans le sens où il établit des parts et les répartit.
Lorsque, tour à tour, nous recevons le pain et la coupe, puis les passons, nous partageons quelque chose avec autrui, soit que nous recevions d’un F ou d’une S, soit que nous transmettions à un F ou une S.
Enfin, s’agissant d’une cérémonie collective, nous participons tous à son accomplissement et contribuons collectivement à lui donner un sens, c’est-à-dire nous construisons un sens.
Au-delà de ces considérations sémantiques et étymologiques, quel éclairage particulier peut apporter cette perspective à une réflexion sur les trois vertus théologales et ainsi ouvrir des pistes nouvelles à nos itinéraires maçonniques…
C’est d’ailleurs le sens de la question que pose le T S A lorsque, évoquant les vertus théologales à la suite des trois voyages effectués par les Chevaliers d’Orient et d’Occident lors de la cérémonie d’élévation au 18ème degré, il interroge en demandant : « ces inscriptions ont-elles éveillé en votre esprit des idées nouvelles ? ». Question à laquelle répond le Chevalier Gr Exp en affirmant que ces vertus inscrites sur trois colonnes « étaient le point de départ d’un idéal nouveau ».
D’emblée, au travers de cette question et de sa réponse, à partir de rencontre des trois colonnes sur lesquelles apparaissent Charité, Foi et Espérance, on se situe sur une nouvelle perspective, vers une nouvelle étape.
Trois observations sont à faire avant d’aller plus loin sur Charité, Foi et Espérance.
La 1ère, c’est que nos vertus théologales apparaissent au 18ème degré, c’est-à-dire au dernier grade des ateliers capitulaires. Cependant les vertus telles que définies ou désignées par la religion chrétienne sont au nombre de sept : les trois vertus théologales et les quatre vertus cardinales (Prudence, Tempérance, Force et Justice). Nous avons rencontrées celles-ci au 4ème degré, c’est-à-dire au 1er grade des ateliers de perfection et le rituel les évoque clairement : « que la Justice nous inspire, que la Force nous protège, que la Prudence nous guide, que la Tempérance nous garde… ». Nous nous situons dans un cadre symbolique délimité entre les quatre vertus cardinales et les trois vertus théologales et nous nous inscrivons dans la cohérence d’une progression fixée, entre autre, par les références aux vertus…
La 2ème observation porte sur l’expression elle-même, vertus théologales, qui renvoie au champ de la pensée chrétienne dans la mesure où elles ont Dieu pour objet. Est-ce à dire pour autant que nous nous inscrivons exclusivement dans cette « perspective », ce qui serait absolument restrictif et tendrait à nous situer dans le dogme chrétien et aux débats qui le traversent ?
Notre rituel répond à ce problème. En effet le Chevalier Gr Exp, toujours dans la suite des trois voyages au cours desquels les récipiendaires ont découvert les inscriptions désignant les vertus théologales, leur précise : « nous savons qu’elles désignent les trois vertus théologales mais nous soupçonnons qu’elles sont susceptibles, sur le plan initiatique, d’une interprétation plus large ». Ce à quoi le T S A rajoute : « en effet l’initiation procède d’un esprit libéré de tout formalisme cultuel, de tout dogmatisme. Aussi donnons-nous à ces trois mots une signification symbolique respectueuse de toute autre interprétation ».
D’une part, nous ne nous plaçons pas dans la délivrance d’un message aux contenus figés, ni dans le cadre d’une révélation absolue, totale, dogmatique… Au contraire, nous nous émancipons, comme dit le rituel, « de tout formalisme cultuel » et nous devons essayer de construire des interprétations qui se dégage du discours formalisé, doctrinaire de l’institution religieuse, que ce soit la chrétienne ou une autre. Cela n’interdit pas de s’intéresser à ces courants de pensée, d’en avoir des lectures différentes respectueuses des autres interprétations ainsi que le précise le rituel. C’est d’ailleurs le sens originel du mot religion qui vient du verbe latin relegere qui signifiait à la fois relire et relier !
D’autre part, les mots ayant un sens, le fait d’utiliser le verbe « soupçonner » ne nous positionne pas dans la réception d’un message doctrinaire, mais nous invite à rechercher, à découvrir et à construire !
La 3ème observation porte sur le mot vertu lui-même et amène à souligner qu’au-delà du sens usuel de qualité morale et d’aptitude morale à suivre des règles édictées ou définies par la société ou la religion, les vertus au pluriel désignent dans la Kabbale une catégorie d’anges qui se caractérisent par une force et une énergie inébranlables (on les représente traditionnellement tenant un livre ouvert dans la main dans la religion chrétienne).
Cette référence à la Kabbale alliée à son sens habituel donne au mot vertu une autre dimension : c’est non seulement l’affirmation de qualités morales, c’est aussi la manifestation d’une force en mouvement, la mise en œuvre d’un pouvoir, d’une puissance, d’une énergie. Le philosophe ALAIN (qui a écrit des propos sur les vertus théologales et les vertus cardinales) affirmait que « vertu, de quelque façon qu’on l’entende, est toujours puissance ». Ainsi au plan moral, il s’agit donc d’une volonté quasi inébranlable tendant à élever l’individu et à surmonter les contraintes et les barrières sociales ou ethniques, à dépasser la pensée convenue et normative. La vertu n’est donc pas une forme figée, elle est force, énergie et dynamisme pour avancer, progresser, construire et se construire. Encore une fois, c’est que nous suggère le rituel lorsqu’est évoqué « le point de départ d’un idéal nouveau ».
Alors dans cette perspective qui se veut dynamique (s’il y a un point de départ, c’est qu’on doit avancer !), abordons nos trois vertus…
Parlant des trois vertus théologales, le philosophe ALAIN (qui ne croyait pas en Dieu et qui était anticlérical) disait qu’elles étaient « trop oubliées par les philosophes » alors que, selon lui, elles éclairent toutes les actions. Et il ajoutait : « c’est pour cela que je les mets ici comme trois lampes à porter devant soi, pour tous chemins ».
Au travers de cette référence, il y a le fait affirmé que la Charité, la Foi et l’Espérance concerne toute action et toute expérience humaine, et il y a également l’idée que ces vertus constituent un guide et un éclairage pour avancer, sans préjuger d’ailleurs de la nature du chemin, ni de sa linéarité…
Alors rappelons ce que dit le rituel en ce qui concerne nos trois vertus : « la Charité ou l’Amour est d’abord le sentiment de bienveillance, de sympathie qui établit un lien entre tous les hommes. De ce sentiment découlent toutes les vertus qui élèvent l’homme en lui donnant la force d’accomplir des actes de dévouement, de sacrifice et d’abnégation. C’est aussi la Loi Suprême qui conduit à la Lumière et à la Vie. La Foi apporte son énergie à l’idéal commun. C’est la lumière que l’initiation fait briller en notre esprit. C’est le levier qui permet à l’Homme, par sa puissance de compréhension, de renverser tous les obstacles. L’Espérance naît de la Foi et de la Charité. C’est la voie souveraine qui guide les hommes vers leur perfectionnement spirituel. Que l’Espérance nous guide et nous soutienne ».
Un point de précision : dans le nouveau rituel, on trouve la même chose sauf qu’est rajouté le mot « partage » quand est évoquée la Charité ; « la Charité est d’abord le sentiment de bienveillance, de sympathie et de partage qui établit un lien entre tous les hommes ».
L’évocation des trois vertus théologales à ce moment du déroulement de la cérémonie d’élévation au 18ème degré ne conduit pas à une définition précise et complète de chacune des vertus. Le rituel suggère et permet aux récipiendaires (comme à chacun des Chevaliers Rose-Croix) de développer sa réflexion et de construire sa propre conception : « ils méditent su la Charité, sur la Foi et sur l’Espérance dont nous leur avons fait voir la lumière » est-il affirmé dans le rituel.
Les trois vertus n’apparaissent pas isolées et séparées les unes des autres… Elles sont évoquées ensemble et entretiennent entre elles une relation étroite dans la mesure où l’Espérance est enfant de la Charité et de la Foi et que, plus loin dans le rituel, alors que la Charité et la Foi se sont éteintes, c’est l’Espérance qui les ranimera. Charité, Foi et Espérance constituent un trio indissociable même si l’Espérance possède un statut spécial.
En effet, outre que le mot Espérance est citée abondamment dans le rituel de la cérémonie d’élévation au 18ème degré (17 fois), la colonne Espérance reste allumée alors celles de la Charité et de la Foi se sont éteintes ; elle guide et soutient les Chevaliers Rose-Croix dans leur démarche maçonnique ; elle seule demeure alors que, comme le dit le rituel, « le soleil s’est éclipsé, que les ténèbres se sont répandues sur la Terre, que les outils ont été brisés, que l’Etoile Flamboyante a disparu, les ouvriers se sont dispersés, la Parole a été perdue ».
Si effectivement les trois vertus sont indissociables et qu’une interrelation s’établit entre elles, l’Espérance joue un rôle essentiel, constructeur ou reconstructeur, alors que le désordre, le chaos, la destruction ont conduit à l’extinction de la Charité et de la Foi, métaphore d’un monde déshumanisé où s’imposent l’injustice et l’ignorance ! Elle s’inscrit dans la pérennité, dans la permanence et constitue une force dynamique qui ravive ce qui semblait éteint…
Cette vertu est profondément humaine et reste tapie en nous même dans les pires moments ou les pires situations. Elle est le moteur d’un idéal attendu, rêvé dont on n’a pas circonscrit tous les aspects.
Ceci étant, l’évocation des trois vertus théologales lors de la cérémonie d’élévation confère au F M accédant au grade de Chevalier Rose-Croix des caractéristiques et des qualités nouvelles.
Ainsi, et en gardant l’ordre d’énumération des trois vertus (Charité, Foi et Espérance), le Chevalier Rose-Croix, inspiré par la Charité est un être de compassion et d’amour au sens où on l’entend avec le mot grec « agape », c’est-à-dire l’Amour qui unit tous les hommes et qui donne la force d’accomplir les actes de dévouement, de sacrifice et d’abnégation. Il est prise de conscience de l’Humanité et du genre humain et par conséquent conduit au sentiment de fraternité qui unit tous les hommes.
Le poète et philosophe arabe Mohyiddin IBN ARABI (qui a vécu à la fin du XIIème siècle et au début du XIIIème) exprimait cet amour universel du prochain, quel qu’il soit, lorsqu’il écrivait : « mon cœur est devenu capable de toute forme : il est un pâturage pour les gazelles et un couvent pour les moines chrétiens, et un temple pour les idoles et la Kaabah du pèlerin, et la table de la Torah et le livre du Qorân ; je suis la religion de l’Amour, quelque route que prennent ses chameaux ». Il n’est pas sans rappeler le commandement trimillénaire : « aime ton prochain comme toi-même, moi l’Eternel ».
Être de fraternité, de compassion et d’amour, le Chevalier Rose-Croix est aussi un homme de foi. Non pas d’une foi aveugle, imposée par telle ou telle doctrine, mais cette confiance intime, cette fidélité inébranlable à son idéal (rappelons que foi, confiance et fidélité ont la même étymologie) qui fait agir et avancer quoi qu’il arrive.
Si la Charité est prise de conscience de l’Humanité et de l’amour qu’on porte à son prochain, la Foi est la force qui donne confiance en la perfectibilité de l’homme et qui pousse à agir en ce sens, aussi bien pour soi-même que pour l’humanité toute entière.
Enfin le Chevalier Rose-Croix est homme d’Espérance… Lors de la cérémonie d’initiation au 1er degré, il est dit dans le rituel : « cherche et tu trouveras ». Cette phrase inscrit d’emblée le F M, dès le début de sa démarche, dans une perspective où seule l’Espérance, diffuse, non circonscrite précisément, constitue une force agissante qui nous soutient afin de tendre vers un but espéré. L’Espérance, pour le Chevalier Rose-Croix, ne peut se limiter à une attente (même si c’est le sens étymologique : le verbe latin sperare, qui donné le mot espérance, signifiait attendre !) mais lui donne sa raison d’agir, de poursuivre sa démarche et de surmonter les obstacles en sachant que « Foi et Charité sont au bout du chemin », que « l’Amour finira par régner sur la Terre » et que « l’injustice et l’ignorance seront terrassées » !
Alors pour conclure et au-travers de ce qui vient d’être dit, en quoi nos trois vertus sont des piliers pour partager et construire… ?
La Charité implique naturellement de partager, non pas au sens caritatif, mais dans la prise de conscience du sentiment d’amour qui doit unir tous les êtres humains et qui doit porter chacun d’entre nous à être solidaire du reste de l’humanité et donc à participer à la construction d’un destin collectif qui repose sur ce sentiment…
La Foi, même si au départ elle relève d’une espèce de force ou de tension intime, ne peut prendre toute sa dimension que si elle est partagée et qu’elle devient, sans être uniformisée ou enfermée dans un dogme, une force collective, sans cesse retravaillée et requestionnée, pour construire un homme meilleur et un monde meilleur.
L’Espérance, enfin est cette force diffuse, mais universellement partagée, qui nous soutient. Pour le Chevalier Rose-Croix, la partager, c’est donner de l’Espérance aux autres ; c’est donc faire œuvre de Charité en particulier pour ceux qui souffrent face à des événements difficiles ou destructeurs et donc entraîner les autres à surmonter la désespérance. L’Espérance elle-même est constructrice ou reconstructrice… Elle soutient et ouvre la perspective de progresser et d’avancer malgré les obstacles, et donc de construire l’ambition qui est inscrite dans la Constitution Internationale « la réalisation sur la Terre et pour tous les humains du maximum de développement moral, intellectuel et spirituel, condition première du bonheur qu’il est possible à chaque individu d’atteindre dans une humanité fraternellement organisée »…
Notre chantier, c’est l’humain ! Face à la destruction, au fanatisme, au dogmatisme, à l’ignorance, à l’injustice sous toutes ses formes, la véritable croisade à entreprendre pour le Chevalier Rose-Croix, c’est de les combattre… C’est aussi partager les vertus de Charité, de Foi et d’Espérance pour construire un homme meilleur et un monde meilleur et réaliser la plénitude de notre devise maçonnique « Liberté…Egalité…Fraternité… » !