Du vitriol à la cène
P∴ V∴
En 1996, après avoir été consacré « Chevalier Rose-Croix », mes impressions à vif avaient décrit cette consécration comme un calvaire, un vrai chemin de croix. L’antre du diable chrétien-catho… Athée naturellement, puis retrouvant soudain la parole perdue qui serait INRI et participant à la CENE ! Impensable et incompréhensible pour moi à cette époque.
Aussi, après avoir cité du bout des lèvres, sans les analyser, quelques éléments chrétiens rencontrés, j’avais clôturé mes impressions de consécration ainsi : « …je pense être à nouveau retourné au centre de moi-même afin d’explorer une nouvelle forme de réflexion autour de la formule VITRIOL, une autre approche du progrès de l’homme et de l’Humanité ».
J’aurai pu tout rejeter en bloc tel un « athée stupide » ou rester et essayer de comprendre ce qu’il peut y avoir d’universel au-delà des apparences, ce que je vais tenter de faire aujourd’hui avec vous.
En préambule, je dirai que je ne crois pas en un ni en plusieurs dieux, mais ça vous vous en doutiez un peu ; non pas de façon hostile, mais plutôt parce que je n’ai pas besoin de cette hypothèse pour participer à la construction du monde matériel et spirituel tel que je l’envisage. En effet, je pense que les questions que nous nous posons tous, trouvent leur réponse en nous et qu’il nous appartient de les chercher, afin de participer à la construction d’un monde meilleurs, la Maçonnerie est pour moi une voie importante pour y parvenir individuellement puis collectivement.
Pour entrer maintenant dans le vif du sujet, nombre de symboles ainsi que certaines parties du rituel du 18ème degré posent le problème du pourquoi, de l’utilité, de la nécessité de la présence de références chrétienne tels que :
INRI, représentant la
parole perdue,
La Cène,
Les trois vertus théologales : foi, charité,
espérance,
La croix,
Le mot de passe « Emmanuel »
Sa réponse « la paix soit avec vous
»
L’âge de 33 ans,
Le pélican,…
Et si ces références chrétiennes n’étaient pas présentes, y aurait-il toujours un 18ème degré ? Certainement, car les rituels du REAA précisent que le ou les dieux, la ou les philosophies, le ou les temples sont interchangeables…ce qui tend déjà à démontrer que le fait que les symboles soient d’essence chrétienne n’est pas important.
Je prendrai deux symboles pour servir de support à ma réflexion, l’un qui apparait lors de la consécration d’un nouveau CRC et qui est la parole retrouvée en INRI et l’autre, qui aujourd’hui est pratiqué après la suspension des travaux : la CENE.
Ces deux moments me paraissent fondamentaux dans l’approfondissement de ma recherche.
Pour moi, le 18ème degré semble apporter des réponses à des interrogations antérieures posées dès le 1er degré notamment, mais ces réponses suggérées génèrent à leur tour de nouvelles questions.
1/ Les réponses apparentes du 18ème degré :
La quête de la sagesse apparait, entre autre, au 1er et au 18ème degré :
La parole perdue INRI, est-elle la réponse à la formule du 1er degré, VITRIOL en quête de sagesse ?
Après avoir été découverte par les Chevaliers d‘Orient et d’Occident au 17ème degré, la parole perdue est retrouvée lors de la consécration d’un CRC mais cherchée à nouveau lors de la reprise des travaux au 18ème degré.
INRI, nous dit-on, serait la parole perdue, mais là, une question se pose pour moi sans réponse évidente, si la parole est découverte au 17ème et retrouvée avec certitude, il est probable que cette parole n’était en fait pas perdue mais simplement égarée, au 3ème degré par HIRAM, et que certains la connaissaient, SALOMON la connaissait-il ? L’a-t-il transmise à des descendants ? Mais je pense qu’ENOCH rencontré au 13ème degré, l’initié-initiant, premier de tous les initiés qui vécu longtemps avant SALOMON et qui ne mourut point car il survivait dans tous ses fils spirituels, c’est-à-dire NOUS, aurait également pu connaitre le secret de la parole perdue. C’est ENOCH qui a fait construire les voutes et placé la pierre d’Agate qui portait le mot ADONAI. Selon le physiologus des origines de l’époque chrétienne, la pierre d’agate indique au pêcheur avec précision l’emplacement des perles au fond de la mer. Perles qui symboliseraient Jésus Christ ; quand à la pierre d’Agate, elle correspondrait à Saint Jean. Ainsi la perle, pierre cachée, au fond de l’océan symboliserait Jésus Christ ; et son découvreur, la pierre d’Agate elle symboliserait Saint Jean, symbole de régénérescence lors du solstice d’Hiver et de plénitude lors du solstice d’été…déjà au 13ème degré, des signes avant coureur nous interpellent…signes qui pourraient faire l’objet d’une future planche…
Mais la question reste ouverte, étaient-ce Salomon et ses descendants ; était-ce Enoch, qui connaissaient la parole perdue ou d’autres ? Car, logiquement elle aurait bien du être connue, puisque il a été possible de valider la découverte faite par les Chevaliers d’Orient et d’Occident, à moins qu’il ne s’agisse que d’une parole de substitution, ou d’une apparence trompeuse. Encore des questions !
Pourquoi traduire la parole perdue par INRI, lors de la rédaction des rituels au 18ème siècle ?
La traduction de Ponce Pilate, « Jésus le Nazaréen Roi des Juifs » introduit une approche collective par la référence à un royaume, l’installation d’un roi est pour moi symbole d’inégalité sociale. Cette formulation représente aussi pour moi une exclusion car il n’y aurait pas de place pour les non juifs. A mon sens, cette signification ne me parait pas appropriée au 18ème degré, degré de la sagesse, sans limites aucunes.
Une autre approche, les initiales hébraïques des quatre éléments (pardonnez-moi la prononciation) :
I = Iamin (l’eau),
N = Nour (le feu)
R = Rouach (l’air)
I = Lubascha (la terre)
Nous retrouvons là les quatre éléments de l’initiation Maçonnique au 1er degré, il y aurait donc un lien évident avec le 1er degré symbolique, lien qui relit le démarrage dans le cabinet de réflexion, et un aboutissement de la démarche initiatique qui débute par la recherche de soi et qui chemine jusqu’à la découverte de la parole perdue.
Selon l’interprétation alchimique, INRI signifie « IGNE NATURA RENOVATUR INTEGRA », « La nature entière est régénérée par le feu » ou « L’univers est totalement régénéré par l’amour » selon une autre traduction. Je me contenterai de dire qu’à ce stade les deux traductions ont le même sens qui va dans une direction collective et universelle, c’est de l’univers et/ou de la nature entière dont il s’agit. Le feu régénérateur qui à partir des cendres qu’il produit est la base d’un nouveau départ, d’un renouveau, d’une renaissance universelle, représente, pour moi, le démarrage d’un nouveau cycle pour l’humanité, après la faillite des deux précédents cycles, symbolisés par la mort d’Hiram et la destruction du temple, fins de cycles à l’initiative des Hommes.
Je rapprocherai volontiers INRI et la formule VITRIOL du cabinet de réflexion « visite l’intérieur de la terre et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée des sages », en effet, la quête initiatique pour moi, qu’elle soit individuelle et/ou collective n’est par définition jamais terminée, la pierre cachée des sages que doit chercher l’App serait alors figurée par la parole perdue INRI, et comme je l’exposais antérieurement la parole ne serait pas perdue mais seulement égarée, cachée…à retrouver, ou à construire. Ainsi, l’App devenu Chevalier Rose-Croix aurait trouvé ou construit, la sagesse DES sages, sagesse collective…sagesse figurée par les Chevaliers regroupés, sagesse que l’App recherchait par la formule VITRIOL.
L’App chemine ainsi de la recherche de ses potentiels en lui-même, il visite la terre et rectifit, pour découvrir son éclat qui viendra compléter la sagesse universelle au travers du groupe. Il peut ainsi être pris pour exemple de sagesse dans la société (et non se donner en exemple) et travailler au Progrès de l’Humanité et/ou de la Société.
La logique Cartésienne voudrait que nous travaillions au 18ème degré non plus à la recherche de, mais avec une parole perdue découverte au 17ème degré, ainsi nous disposerions individuellement et collectivement d’un outil fondamental nouveau, « la plénitude de la Sagesse » qui augure d’une nouvelle voie collective, d’un nouveau cycle ; la Nature, la Société, l’Humanité poursuivent leur évolution. Mais, au 18ème degré, nous continuons à la chercher cette parole perdue…ce qui signifie pour moi que la parole perdue nous la cherchons au travers de chaque nouveau CRC, nouveau chevalier qui est un micro élément d’un ensemble plus vaste représenté par le Chapitre. Par contre la parole enrichie par tous les CRC lors de leur consécration n’est jamais complète puisque nous continuons à chercher des S S et des F F ayant travaillé et construit en eux un élément de cette parole, afin de continuer à la construire, cette parole perdue.
Mais la quête de la sagesse apparait aussi dans la relation de l’individu avec les autres, au travers des agapes d’intégration qui suivent l’initiation au 1er degré et la pratique de la Cène qui organise un partage sacralisé.
La cène étymologiquement signifie « repas du soir » se déroule APRES la suspension des travaux et non pendant les travaux, ce qui symboliquement pourrait lui enlever tout caractère sacré puisque nous sommes symboliquement dans le monde profane, mais selon les époques, et les rituels qui diffèrent, la cène est parfois avant, parfois après la suspension des travaux, et de plus les travaux ne sont pas clos, mais suspendus.
Au 1er degré, le profane est intégré dans le groupe « Loge », les agapes concrétisent cette intégration par un partage à caractère ludique, convivial mais encore profane. Nous sommes à la période de découverte du groupe par le profane, de découverte du profane par le groupe, de recherche du profane par lui-même.
Ce repas pris en commun est un partage communautaire et représente un rite de convivialité. Le profane doit alors se rendre compte de sa dépendance, et de son importance vis-à-vis du groupe.
Au 18ème degré, au-delà du fait que le repas du soir, la cène, soit pris avant ou après la suspension des travaux, la cène revêt un sens bien plus profond car les nourritures partagées, le pain et le vin, représentent des nourritures spécifiques ayant une forte signification symbolique, et ce depuis la nuit des temps.
Le nouvel initié du 1er degré est depuis longtemps intégré dans le groupe quand il arrive au 18ème degré, il a trouvé SA réponse à la question symbolisé par la formule VITRIOL. Dès lors, il ne s’agit plus d’un rituel d’intégration et de convivialité, mais d’un rituel de partage égalitaire du pain et du vin, initié par le Très Sage.
Le pain est l’aliment de vie par excellence, lié à la terre nourricière source de vie, à la transformation, à la germination, à la fécondité. Le pain est cuit, le fruit de la terre peut-être partagé avec tous.
Dans nombre de rituels aux travers des temps immémoriaux et dans nombre de société humaine, le vin est la source qui permet d’accéder à l’ivresse mystique, qui nous donnerait l‘immortalité et nous rapprocherait du divin, mais aussi nous permettrait d’entrer en contact avec nos ancètres. Mais également, le vin est un substitut symbolique du sang humain, comme l’agneau qui a remplacé les sacrifices humains. Les tentures rouges, le signe du bon pasteur nous rappellent la dimension sacrificielle du rite que nous pratiquons.
« Prenez et buvez et donnez à celui qui a soif, prenez et mangez et donnez à celui qui a faim… » prononçons-nous lors de ce rituel. Nous partageons alors avec les humains, nous sommes avec les humains qu’ils soient F M, Chev R C, ou non, pour moi il n’y a pas de références christiques, nous sommes ailleurs, dans une dimension humaine ou Jésus n’a pas de place particulière.
2/ Ainsi le 18ème degré, degré de la plénitude, degré « des choses abouties », que suppose le fait de construire la parole perdue, s’il apporte des réponses aux questions du 1er degré, n’en génère pas moins de nouvelles questions.
Maintenant que la parole est peut-être retrouvée, que la sagesse règne, que va-t-on bien pouvoir faire de cette parole perdue soit disant retrouvée, la défendre et la partager au profit de la Nature, de l’Humanité, de l’Univers ?
Belle utopie certes, mais avant nous devons répondre à un certain nombre de questionnement.
La parole est-elle vraiment retrouvée, et son sens « IGNE NATURA RENOVATUR INTEGRA » est-il le bon ?
De quel feu ou de quel amour s’agit-il pour prétendre régénérer la nature, l’univers, l’Homme ?
Qu’est-ce alors que la nature, l’univers, l’Homme ?
Régénérer comment, régénérer quoi, et de plus il est nécessaire qu’il y ait eu une Dégénérescence au préalable, pour qu’il puisse y avoir une Régénérescence, de quelle dégénérescence s’agit-il, de la mort d’Hiram, du temple en ruine ?
Ne va-t-on pas s’apercevoir que ce n’était pas la bonne parole ? Faudra-t-il alors reprendre la recherche de la bonne parole, ou bien nous contenterons-nous de cette parole de substitution pour avancer ?
Mais aussi, existe-t-elle cette parole perdue ?
Et d’abord, la parole perdue est-elle une antique vérité ? Une tradition figée ? Un paradis perdu ? Ou bien une méthode de travail visant l’atteinte d’un objectif commun à tous les F M, objectif de construction d’une Humanité et/ou d’une Société parfaite ?
…et bien d’autres questions qui ne manqueront pas de s’imposer à moi, à nous.
3/ En conclusion provisoire,
Vous constatez comme moi que nous sommes loin d’un symbolisme catho-chrétien au travers de l’analyse des supports symboliques INRI et la CENE, et que nous avons abordé la sagesse universelle recherchée et construite par les Hommes en général pour le Progrès de la Société et/ou de l’Humanité. Nous sommes sur la route de la construction de la sagesse universelle…
Le 18ème degré se matérialise autour de supports symboliques d’apparence chrétiens, mais qui en fait ont une signification universelle.
Je vais vous faire une confidence puisque nous sommes entre-nous, et que personne ne nous écoute.
Moi, ça me convenait très bien que cette parole soit perdue, et qu’en fait l’Humanité évolue en fonction de ses propres critères et réflexions, le fait qu’elle soit retrouvée, pourrait me laisser un gout amer de privation de Liberté au profit de la répétition incessante, de la reproduction, d’une tradition perpétuelle représentée par une parole figée perdue, un paradis révélée, car, pour moi, transmettre, ce n’est pas reproduire à l’identique, et c’est là toute la difficulté.
Transmettre, c’est aussi réinventer, donc altérer, transformer, transgresser.
Alors, pour moi, Il n’y a pas de parole perdue à retrouver, car en bon cartésien, je ne conçois pas qu’il y ait eu un soit disant âge d’or sur terre que nous devrions rechercher. Il y a un sens à construire pour installer la sagesse pour l’Humanité, au-delà de toutes les frontières ethniques, religieuses, politiques, géographiques et même régionalistes…
D’ailleurs, une parole perdue antique aurait-elle encore un sens, aujourd’hui, et quel sens lui donnerions-nous dans la dynamique de la notion de Progrès.
J’ai relevé que, dans le rituel de reprise des travaux au 18ème degré, il est dit que « nous venons CHERCHER la parole perdue et qu’avec l’aide du T S nous espérons la retrouver » et « puisqu’il en est ainsi, travaillons à retrouver la parole perdue et, pour y parvenir, mettons nous TOUS à l’œuvre » ; ainsi, il n’est plus fait référence à une parole retrouvée en INRI qui pourtant apparait obligatoirement avant puisque affirmée lors de la consécration d’un nouveau CRC…
Est-ce à dire que la parole perdue n’est retrouvée QUE lors de la consécration d’un CRC ? Est-ce à dire que la parole perdue est à l’intérieur de la terre comme le suggère VITRIOL, et que le nouveau CRC serait lui-même la terre qui recèle la parole perdue ? Et même, le nouveau CRC serait lui-même la parole perdue ou plutôt une infime partie de la parole perdue, parole non pas perdue mais à construire…
Cette approche me convient bien…terminé la notion de parole perdue, de paradis à retrouver et à révéler.
La parole perdue serait pour moi, la résultante du travail de tous les F M par l’accumulation de la sagesse individuelle acquise par la réflexion de l’Apprentissage jusqu’à la consécration CRC. La parole serait alors « LA SAGESSE UNIVERSELLE » construction par chaque CRC d’un infime morceau de la sagesse collective en devenir.
La parole perdue est pour moi aujourd’hui individuelle puis collective, construction moderne d’avenir, en perpétuelle évolution…construction dans la continuité du travail de nos ancetres.
La méthode de travail par l’initiation Maç me semble être un reflet de la démarche de la vie sociale en général, une progression linéaire faite de cycles successifs qui nous rapprochent de notre idée ponctuelle de la perfection humaine et sociale, sans jamais l’atteindre d’ailleurs. Il y a certainement des constantes dans la démarche proposée par le REAA, mais c’est davantage par les questions qu’il suscite que nous pouvons progresser que par les réponses que l’on croit y trouver.
La méthode maçonnique, bien comprise, permet de ne pas éteindre la flamme de l’espérance, et encourage le maçon assidu et laborieux à toujours aller plus loin en s’efforçant avec tolérance de répandre en et autour de lui toujours plus de lumière dans sa quête de sagesse.
Et maintenant, mes S S et F F CRC, ne tirez pas sur le guitariste après la lecture de ce travail, notre Très sage va s’en charger, dans sa grande sagesse, il ne manquera pas de prendre le bâton que je vous ai tendu afin de m’asséner quelques coups avec…ou plutôt quelques sujets de planches…
J’ai essayé de déchiffrer une partition bien complexe pour un modeste plombier en retraite, mais surtout j’espère être allé au-delà des apparences et des évidences. Maintenant, j’attends de vous des observations, des réflexions, des éclaircissements qui me permettront d’avancer face aux très nombreuses questions que je me pose.
J’ai dit.