Gémissons, gémissons, gémissons, …espérons
Non communiqué
La première fois que j’ai assisté à une tenue funèbre je n’ai pas compris.
Jeune maçon, j’ai trouvé ce terme incongru. Je me suis, par la suite, satisfaite à l’idée que l’idéal maçonnique puisse se perpétuer, se transmettre aux générations suivantes. Porteurs de cette tradition, nous continuions à la faire vivre.
Au cours des années j’ai été amenée à reconsidérer la question. La transmission des acquis doit se faire en laissant à l’autre toute sa liberté d’être. Ne pas être le gardien abusif et vigilant d’idées reçues empêchant toute évasion. Laisser s’exprimer en chacun le sentiment, le ressenti, l’expression intime. C’est toute l’approche du symbolisme.
Si je pose dès le départ cette idée de sentiment personnel, c’est, qu’à mon sens, l’espérance est une forme de transcendance et celle ci ne relève pas de l’apprentissage. Alors, ce rituel nous invite-t-il à l’espoir ou à l’espérance ?
On pourrait longuement philosopher
sur la distinction du couple espoir/ espérance. Ces termes
sont proches, et, à première vue, signifient
sensiblement la même chose. On peut noter que cette subtile
différence n’existe pratiquement que dans la langue
française. C’est sa richesse.
À mon sens il y a deux pièges à
éviter : Le procès de l’espoir au profit d’un
sentiment plus élevé que suscite
l’espérance. Inversement le procès de
l’espérance face à l’espoir, plus
réaliste, plus tangible. Et la caricature visant
à les opposer ou les séparer.
L’exercice devient alors délicat. Sur le fil du rasoir, il est facile de tomber dans ces pièges.
Le but de cette planche est de tenter d’entrevoir leur portée dans notre existence, et en quoi et pourquoi, l’accent est mis sur l’espérance au 18ème grade.
Une fois de plus, face un questionnement insistant, je reviens à la case départ de mon chemin initiatique pour y puiser un peu de lumière.
L’Initiation est porteuse d’espoir. C’est une promesse d’avenir plus éclairé, un désir ardent de s’ouvrir, d’accueillir une autre manière de vivre. Cet espoir est dynamique, il nous pousse en avant, nous donne de l’élan.
Au grade de compagnon, viennent immanquablement les doutes. Le chemin est plus difficile, plus exigeant. Il va l’être de plus en plus. Mais le rituel nous ouvre une voie vers l’inaccessible étoile. À ce stade il est bien normal d’être déstabilisé, de se poser des questions, même si l’idée ne manque pas de poésie. Cette tension vers un idéal que nous n’atteindrons jamais, nous maintient cependant dans une énergie porteuse. On entrevoit là, quelque chose qui relève de l’espérance.
Au troisième degré l’assassinat d’Hiram nous laisse désemparé et place chaque nouveau maître devant une lourde responsabilité. Il va falloir se passer du savoir et de l’autorité d’Hiram. Le quatrième grade en fait le deuil. Mais il faut continuer, le temple n’est pas achevé.
Suivent des épisodes chaotiques qui nous renvoient à nouveau à nos ombres, nos excès, notre violence.
Au 12ème degré, on relance une construction en s’appuyant sur des outils, la mathématique, la logique, la constante volonté, mais cette fois sans oublier le Génie.
Au 13ème et 14ème degré, notre mental est profondément déstabilisé. Un mystère impénétrable balaye notre esprit cartésien. Quelque chose a bougé en nous, nous avons côtoyé l’insondable. Maintenant nous sommes en mesure d’éprouver la parcelle de spiritualité qui est en nous. Nous savons que la raison et la logique ne sont qu’une partie limitée de notre être. L’étude de la Kabbale ouvre des pistes. Une piste humaniste, rationnelle, qui se nourrit de valeurs dont on s’inspire en parcourant la voie du milieu, équilibrée et harmonieuse.
Mais on peut aussi, s’aventurer sur des chemins qui ne sont pas soumis à l’intellect et à la compréhension rationnelle. Ouvrir un champ d’exploration vers l’inconnu, sortir des sentiers balisés ou l’intuition, la spiritualité au sens large, ont leur place. En continuant le voyage vers un inconnu indéfinissable, on ose intégrer l’invisible, le non perceptible par nos sens.
C’est dans cet état d’esprit que la porte du 15ème grade s’ouvre. Un guide va nous conduire, nous faire parcourir des étapes dans le temps et dans l’espace. Ce guide est aussi un guide intérieur pour nous préparer à accueillir l’espérance qui persiste au-delà des faiblesses et des soubresauts humains.
Prendre un guide, c’est demander une aide, pour aller sans se perdre vers une nouvelle destination. Il nous montre une voie.
Le moment est peut-être venu de donner la parole à l’autre dimension de notre être, de laisser s’exprimer une spiritualité souvent mise en sourdine, de prendre de la hauteur. Un temps de méditation est nécessaire, le rituel nous y invite.
Mais je ne perds pas de vue que le sujet de ma planche ; la différence entre espoir et espérance.
À première vue, l’espoir est un sentiment des plus positifs. Il repose sur la confiance, et encourage l’action. C’est un mot plein de rêves, un vœu formulé pour des désirs, des souhaits, visant à améliorer notre destinée : santé, richesse, affects, événements divers de notre vie. Un rendez vous secret que l’on donne à la chance. C’est un levier, fixé sur un objectif extérieur. Relatif à l’existence matérielle, émotionnelle ou intellectuelle, il est orienté vers un avenir dans lequel se jouent la confiance aux forces bienveillantes de la vie et les ressources de l’être humain.
Mais l’espoir est une attente, une fuite en avant, ou le présent qui ne nous satisfait pas est mis entre parenthèses. Et comme a dit Sénèque : « Le plus grand obstacle de la vie est l’attente de demain et néglige aujourd’hui ».
La volonté, le courage, les actes posés pour atteindre cet objectif ne suffisent pas. Attaché à un bonheur conditionnel, il persiste toujours une part de chance ou de hasard. Nous serions bien ambitieux ou naïfs de croire que notre seule détermination peut déjouer les aléas du destin. Vivre d’espoir c’est aussi s’exposer à l’échec, au désenchantement. Il y a une absence de maîtrise qui nous fragilise. L’espoir repose sur l’ignorance et la crainte du futur. En grec « Elpis » signifie à la fois espoir et crainte.
Mais malgré tout cette quête est vivante, elle est une aspiration continuelle vers le progrès. L’espoir issu du mental, désire que le sort soit différent alors que l’espérance ne remet pas en cause le sort. L’espérance est un état de conscience, un sentiment élargi, une sensation nouvelle de quelque chose en soi. Elle induit une forme de sérénité durable. Elle est une expansion de l’être qui dépasse nos limites et dirige nos pas vers la foi et la charité. Elle transcende le monde matériel et s’exerce dans le non faire, le fameux « lâcher prise ». Elle rompt avec l’addition accumulatrice des exigences. …Aucune image aucune représentation. Durant l’exode du peuple juif dans le désert, la tradition rapporte que le tabernacle, symbolisait l’espérance. Figure et ombre des choses à venir, souvenir d’une parole, attente d’une promesse, il préfigurait la personne de Jésus et de l’église. Plus qu’un rapport au croire, l’espérance est une vertu. Il ne s’agit pas de logique ou de calcul de probabilités mais d’une force intérieure, d’un état d’âme. L’espérance est d’ordre transcendantal, proche de la foi.
Éprouver l’espérance pour un non-croyant, c’est accepter qu’il y en nous une brèche, si infime soit-elle, quelque chose qui échappe à notre compréhension. Elle nous libère des faux espoirs, s’inscrivant dans un accueil, une posture humaniste basée sur des valeurs assimilées et que l’on s’approprie. L’espérance doit être considérée sous un angle initiatique, symbolique, vivifiant nos consciences en dépassant l’interprétation morale ou religieuse.
Le grade de Chevalier Rose-Croix fait suite à une longue histoire, fait suite à nos rêves, nos combats, nos doutes, nos déceptions. C’est une prise de conscience pour continuer à inventer chaque jour notre vie.
Tout au long de notre parcours d’initié nous avons pris appui sur des réalités terrestres pour nous élever peu à peu vers plus de spiritualité.
Si jusque-là, nous avons oeuvré pour nous améliorer en tant qu’individu, la priorité du Chevalier Rose-Croix s’inscrit dans un univers plus vaste et se doit de changer ce qui jusqu’alors a conduit à l’échec. La vie n’est pas un problème à résoudre ou une attente de jours meilleurs elle est une réalité à expérimenter.
En fait, ce n’est pas espérer avec conviction dont nous avons besoin, mais espérer autrement. Contrairement à ce que dit l’adage ce n’est pas l’espoir qui fait vivre ce qui nous rend vivant c’est l’amour et la force intérieure qu’il nous donne.
Et c’est pourquoi je terminerai par une citation de Mérimée : « Se battre n’est rien sans la force d’aimer ». Le grade de R C est un grade d’amour, et c’est là, peut être, que se croisent et s’interfèrent les chemins entre le rationnel et le spirituel.
J’ai dit.