18° #415012

Le sacré est-il exclusivement d’essence religieuse ?

Auteur:

F∴ J∴ G∴

GODF
Loge:
Non communiqué

La Place du sacré en maçonnerie

« La philosophie doit prendre le relais de la religion, sans textes sacrés, sans le Coran, la Bible ou le livre du Bouddha ». André Comte-Sponville, 1989.

Mot sacré, sacré mot…, un espace sacré, un sacré espace, un consacré, un sacré con aurait dit Coluche. Et vous voudriez que l’on suive la voie sacrée même doté d’une sacrée voix. Le sacré relève-t-il de l’immanence ou de la transcendance ? Est-il indécent de sacraliser l’humain ou d’humaniser le sacré ?

Très sage Athirsata, (très illustre) et vous tous mes bien aimés F Chev Rose Croix.

Propos liminaires

Pourquoi développer un tel sujet, élevé avec l’amour de parents dont l’éduction ne leur permettait pas d’être expansifs en la matière, c’est quand ils ont disparu que j’ai compris que le sacré était là, il n’était que là, dans cette cellule familiale qu’ils ont construit et dont ils ont étayé l’édifice leur vie durant.

La racine du mot « sacré », faisant référence au mot « saint », péjorativement religieux, ouvre une porte à double battant, un premier sens lui confère l’idée de consécration divine et montre de son index les cieux, un second sens en désignant la charge de souillures indique du même coup la couche terrestre. Cette ambivalence persiste dans notre vocabulaire comme je l’évoquais plus haut, l’espace sacré désigne le lieu interdit au profane alors qu’un sacré espace peut montrer la taille gigantesque du lieu.

Ces propos pourraient constituer un thème de réflexion pour une dissertation donnée aux bacheliers et pourtant, depuis le siècle des « Lumières », les questions en la matière foisonnent et, en cherchant, j’ai trouvé un sujet que j’ai, sans le savoir, posé en préambule, je cite : « Sacraliser la condition humaine, c’est la transposer, c’est refuser de l’accepter comme se suffisant à elle-même, c’est la faire passer du plan réel sur le plan idéal ». Jean Cazeneuve, Sociologie du rite, 1971. Ainsi, ne quitte-t-on pas le monde réel quand nous nous immergeons tous ensemble dans cet espace sacré pour nous consacrer aux travaux idéels.

Vingt et une occurrences, pas moins, c’est le nombre de fois où le mot « sacré » est prononcé dans la Constitution et le Règlement Général du G O D F, certes 20 fois pour qualifier le mot dit sacré et une seule fois pour les dalles que foule le profane en entrant dans le Temple. Mais qu’est-ce que le sacré, le Temple, le Mot, la Parole, Dieu, le Corps ou l’Esprit ? Et quelle est la place du sacré en maçonnerie ?

Mais à quoi servent les rites ?

Avant de poursuivre, il me semble qu’un commentaire sur les rites, s’impose. En effet, les rites constituent, avec l’art et le langage notamment, une des productions universelles des cultures humaines qui associent forme, sens et fonction. En consultant le dictionnaire, qui n’est pas d’un grand secours, « ritus » en latin désignait l’ensemble des dispositions d’un culte religieux mais aussi toute « coutume fixée par la tradition ».

Ainsi pouvons-nous conclure que nos parents nous ayant appris les fréquences de l’hygiène corporelle, nous nous adonnons désormais au rituel des ablutions quotidiennes.

L’étude comparée des cultures a contribué les historiens et anthropologues à rechercher des similitudes dans les rites religieux et profanes. Ces observations ont donné lieu à une classification liées aux formes et intentions, les rites cycliques, naissance, puberté, mort, les cycles naturels inhérents aux saisons notamment, les cycles sociaux concernant les commémorations et fêtes. Globalement distingués des ritesd’affliction qui répondent à des événements fâcheux autant qu’inattendus, maladies, désastres climatiques et guerres, des rites de séparation avec le deuil ou le divorce, des rites d’agrégation avec le baptême particulièrement, des rites curatifs portés par l’expiation, la purification et des rites préventifs avec les conjurations ou propitiations, les rites d’installation nous interpellent lors des initiations, élévations ou exaltations.

Ces derniers sont également à rapprocher des rites de passage dont les séquences sont mises en actes, en général, en trois temps selon le folkloriste Arnold Van Gennep en 1909, d’abord la séparation d’avec le groupe puis la liminalité traduite par un séjour hors du monde social et enfin l’agrégation avec l’entrée dans un nouveau statut. D’aucuns qui ont pensé à nos cérémonies me jettent la pierre, taillée si possible. D’autant que j’ai employé le terme de liminalité qui tend à s’appliquer à merveille à notre démarche. En effet, la liminalité, restant une visée qui sous-tend donc le rituel, est un travail d’éloignement vers un ailleurs. Selon Starobinski, historien suisse, 1971, je cite, « c’est vouloir et subir la nuit, l’opacité. Puis concevoir le jour comme le retour, rétablissant miraculeusement une nouvelle transparence ».

Par ailleurs, ces séquences symboliques basées sur la mort, la gestation et la renaissance s’appliquent à la nature, je pense au blé ou au raisin, comme au parcours du franc-maçon ou aux différentes circonstances de la vie auxquelles nous sommes confrontés.

« Les rites sont des règles de conduite qui prescrivent comment l’homme doit se comporter avec les choses sacrées », écrivait Emile Durkheim au début du XXème siècle pour qui la fonction du rite est sociale, le sacré est une projection de la société et la force du rite est de créer une « communauté morale » à la fois intellectuelle et affective. Pour quelle raison, le compas, l’équerre, l’acacia, le laurier et l’olivier croisés dans la vie profane, ne parlent pas à l’initié comme ils le font dans ce lieu sacré, appartenant à ce milieu, seraient-ils, à leur tour, sacrés.

Le rituel balise le chemin qui mène du cabinet de réflexion à la chambre du milieu, du 4ème au 33ème étage de l’édifice écossais et montre que, sans la référence au sacré, il ne peut y avoir d’initiation maçonnique authentique. Le rituel ne doit être ni figeant ni affligeant. Il doit s’inscrire dans le temps, dans son temps. Une carence des temps modernes est le défaut de prospective. L’homme est pourtant le seul animal douéde projets, tout se construit comme si nous allions mourir demain et paradoxalement, nous nous sentons immortels.Quel meilleur exemple que la politique au sens noble du terme, nous ne faisons plus de grands projets pour les générations futures, nous formons des lois factuelles etcontractuelles eu égard aux événements du présent.Cependant, à l’aune de la lecture de l’histoire s’écrit le futur. Comme la laïcité dans la cité, le rite dans le Temple est une référence, une démarche commune pour harmoniser le langage, les principes, les pratiques et les méthodes. Comme la laïcité qui selon Claude Nicolet, historien décédé l’an dernier, je cite « ne nous a pas été donnée comme une révélation. Elle n’est sortie de la tête d’aucun prophète, elle n’est exprimée dans aucun catéchisme. Aucun texte sacré n’en contient les secrets, elle n’en a pas. Elle se cherche, s’exprime, sediscute, s’exerce et, s’il faut, se corrige et se répand ». Fin de citation. En écho, les catéchismes sont invariants et forment des résistances au changement, les rituels, au contraire, se cherchent, se discutent et s’exercent avant de se répandre. Le rituel est le fondement sans lequel s’exercent les passions et sont exacerbés ou inhibés les comportements. C’est le dénominateur commun dont la fraction, rendue irréductible, est l’expression libre et sincère des FF qui composent cet ensemble lorsque la parole de chacun des maillons, dépouillée des pulsions et autres parasitages, devient sacrée. En la canalisant, en lui offrant des voies de navigation partagées, le rite libère la voix et pour nous, maçons,attachés à la tradition orale, la parole est sacralisée.

A ce stade, parlons du rite des vœux de début d’année, si une année nous ne sacrifions pas à cette civilité, est-ce un manque de savoir-vivre ou de respect ? Je ne le pense pas, autre exemple de rite social moderne et accepté, la question du « comment vas-tu ? », il s’agit d’une simple politesse à laquelle nous répondons souvent par une autre question « et toi ? ». Quel manque de savoir-vivre quand on ne répond pas aux questions et de toute façon, n’est-on pas désarçonné quand la réponse est « pourquoi ? T’es toubib ? ». Ça sort des sentiers battus, des réponses traditionnelles, coutumières ou rituelles, de ces réponses attendues et rassurantes face à celles qui font peur et déstabilisent.

Sacraliser l’humain

Le sacré est, étymologiquement, cet objet, ce lieu, cette personne, cette idée pour lesquels nous n’hésitons pas à nous sacrifier, « sacrificium » signifiant « fait de rendre sacré ». Le Chevalier Rose-Croix n’est-il pas au centre de ce combat pour le sacré, quitte à se sacrifier.

Ainsi, ce sacré est ce qui donne du sens à nos vies, ce à quoi nous donnons de la valeur, ce qui donne du sens aux risques que nous pourrons prendre. La structure du sens est selon moi inséparable du sacré. Trois prototypes de sacrifices pour lesquels nous sommes morts en masse dans l’histoire, ce sont la religion, la patrie et la révolution. Aujourd’hui, plus personne ou presque n’est prêt à offrir sa vie pour ces principes.

Le sacré n’a pas disparu pour autant, il s’est déplacé vers l’humanité. En effet, la cellule familiale et l’importance des enfants au sein de la famille font que nous sacralisons l’humain avec l’amour comme fondement dans nos sociétés contemporaines. Regardez le nombre de fêtes modernes, noël ou la fête des enfants, la fête des grands-mères, celle des mères et des pères, la Saint-Valentin, il est étonnant qu’on n’ait pas pensé à fêter la famille. La sphère privée, loin d’être enfermante, est un facteur d’élargissement de l’horizon, nos problèmes privés sont fondamentalement les mêmes que ceux rencontrés collectivement par nos voisins.

Les mariages de raison, décriés déjà par Molière, ont laissé place aux mariages d’amour, unions à haut risque puisque, dès lors où l’amour devient indifférence, le divorce sépare le couple. Jadis, fondées davantage sur une société paysanne traditionnaliste et chrétienne, les valeurs ont changé depuis l’industrialisation, le paysan, venu à la ville, s’étant transformé en salarié s’est éloigné de ses valeurs. Désormais, l’amour régit ses relations aux siens. Et ce n’est pas le leitmotiv du Chevalier Rose-Croix qui va contester cet amour en filigrane.

Je disais que le sacré s’exerce à un moment donné, dans un espace précis. Humaniser le sacré consisterait à faire tomber la porte du Temple et à profaner le sacré. C’est alors l’anéantissement des us et coutumes, c’est mettre le compteur des traditions à zéro, c’est faire fi des transmissions de nos prédécesseurs.

Vous voyez, mes FF Chevaliers Rose-Croix, où mènent les mots, si nous n’y prenons garde. Par contre sacraliser l’humain, c’est ce que nous faisons l’initiation venue, c’est transmettre la connaissance, c’est nous solidariser autour de nos principes laïcs et cultiver l’altruisme par le partage d’amour.

Ainsi, ne laissez pas traîner les mots, ils peuvent être accaparés par des gens malintentionnés qui, se les appropriant, les galvauderaient.

 N’oublions pas que l’amour est un savant mélange de physique et de chimie et que l’alchimie est l’Art d’amour de la Chevalerie de tous les temps en ce sens que la pensée et le travail des alchimistes consistent à obtenir la transmutation de l’imparfait, qui se trouve autour, en une perfection unique, qui se trouve au centre. C’est magique !

Si la transcendance est dépassement de soi et l’immanence est maintien à l’intérieur, le sacré réalise, selon le principe des vases communicants, l’osmose en pénétrant et en maçonnant notre Temple intérieur, nous façonnons ainsi tout l’amour du monde.

Le sacré n’est ni le signe d’un stade particulier de la conscience humaine, ni le fait d’une mentalité primitive mais un élément fondamental dans la structure de la conscience de l’Homo sapiens. Ainsi conçu comme un invariant universel, il se manifeste dans les images, des symboles, des comportements qui s’inscrivent dans les formes historiques particulières.

Dans la morphologie du sacré, il faut savoir lever le voile de l’illusion pour révéler la face cachée d’un objet, d’unpaysage ou d’un geste rituel, qui deviennent alors autant de manifestations du sacré ; c’est une expérience radicale du « tout autre » qui fait alors irruption dans le quotidien. Le sacré est ainsi d’une part le lieu de l’interdit et, d’autre part, le siège d’une puissance pouvant se manifester dans certaines circonstances.

Pyramides trouant le ciel, édifices de pierres dressés vers les nuages, constructions de bois aux formes infinies, graphismes dans les grottes profondes, statues minérales défiant le temps constituent les témoignages des croyances et des religions, dans toutes les régions du monde. Mais la trace de la foi ne s’inscrit pas uniquement dans le dur et l’impérissable. L’être humain affirme également par son corps, en modifiant sa forme, son volume, la texture de sa peau, sa chevelure, son appartenance à un groupe, son aspiration à un idéal, son dévouement à un dieu ou à des dieux. Ainsi, existe-t-il un lien entre le corps et le sacré, entre notre enveloppe charnelle et notre for intérieur.

Le concept philosophique du sacré

La foi est-elle au-dessus de la raison ? Faut-il humilier la raison pour faire foi comme supposait Pascal ? Serez-vous meilleur en tant qu’homme parce que vous serez chrétien et comme transpirait la formule de Kant dans la Critique de la raison pure « j’ai dû abolir le savoir pour lui substituer la croyance ».

Au travers de ces deux exemples, on peut discerner la problématique émise par la plupart des philosophes des « Lumières », l’opposition entre raison et religion, entre profane et sacré, entre l’ordre du temporel et celui du spirituel, entre le domaine du savoir et celui de l’inconnaissable, entre l’intelligence et la foi, entre le cœur et le cerveau, sièges respectivement du suprasensible et du sensible.

La révélation ne souffre pas de discussion, ainsi, encore aujourd’hui, s’opposent les créationnistes et les évolutionnistes, ainsi lors de débats politiques entend-on « vous n’avez pas le monopole du cœur » en réaction à « c’est une affaire de cœur et non pas seulement d’intelligence ».

Comme l’ensemble de nos rituels, le XVIIIème siècle a éclairé le XVIIIème degré. Au siècle qui a vu le traité sur la Tolérance de Voltaire qui commence ainsi « Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse ; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps », la division entre raison et sacré est commode pour ménager la susceptibilité de toutes les opinions religieuses mais pose la dualité entre les exigences de la raison et les aspirations de la foi. Est-il possible de diviser la vie en profane ou en sacré ? Faut-il arriver au 18ème grade pour comprendre enfin l’embellie du dépassement d’une telle alternative qui continue dans le monde profane à faire que les peuples se déchirent au nom de je ne sais quoi. Je comprends encore davantage aujourd’hui la portée du « ici chacun est libre de croire ou ne pas croire », axe fondamental de la liberté en abscisse et de la laïcité en ordonnée.

Pour bâtir nos principes philosophiques, il nous faut prendre en compte nos propres croyances que nous soyons théistes, déistes, agnostiques ouathées. Pour ce faire, il faut démailloter les dogmes et détricoter les travers stéréotypés religieux tissés au fils du temps pour retrouver les bases nécessaires à une philosophie utile autant qu’apaisée. Et ne perdons pas de vue que l’océan est un, tandis que les courants qui y parviennent sont multiples. A la vérité révélée, préférons les vérités vérifiées que nous construisons jour après jour.

De la voix sucrée à la voie sacrée

Que l’on soit religieux ou mû par un esprit de recherche faisant abstraction de cette référence, il semble que les manifestations et symbolisations du « sacré » doivent nous interpeller en raison de l’exclusive des pratiques religieuses. Après le Grand Architecte de l’Univers au rite écossais ancien accepté, voilà que surgissent d’une caverne les Grands Élus de la Voûte Sacrée au 14ème degré et comble de tout, au 18ème degré, les Chevaliers Rose-Croix propagent l’amour et se réunissent dans un chapitre où l’orient est un sanctuaire et leurs écrits sont burinés sur des tables.

C’est une voix douce et sucrée qui m’a accueilli dans ce Temple et qui m’a montré la voie sacrée. J’insiste car le sacré n’est pas l’apanage des seules religions.

Certes, nos rituels et nos mots tant à travers leurs formes que dans leurs contenus, flirtent, voire copulent bibliquement bien sûr, mais constamment, avec les textes et mythes des religions révélées, obligeant ainsi le maçon laïc, à reconsidérer en permanence sa vision du sacré. En effet, dans un monde peu respectueux des espaces sacrés, sur fond de rituel, la tâche de sacralisation de nos travaux et le devoir d’harmoniser nos relations entre nous dont l’illustration est la chaîne d’union, à huis clos dans un temple maçonnique, est un exercice périlleux. La maçonnerie n’a aucune théologie de la pensée, aucune doctrine, aucun credo, c’est un lieu de rencontre avec d’autres hommes qui, sans elle, auraient continué de s’ignorer.

D’ailleurs, le « pro-fanum » reste devant la porte du Temple, l’initié y pénètre. Marchant vers l’inconnu, il est soumis au changement et habité par les doutes et les incertitudes.

Voyez les similitudes entre le temple maçonnique dessiné selon les plans de Maître Hiram d’après la commande de Salomon et les cathédrales érigées par les maçons opératifs, des objets du culte transpirent les outils symboliques de la maçonnerie.

Initialement, la franc-maçonnerie est divisée en deux branches distinctes, deux courants, l’un d’essence anglo-saxonne est plutôt théiste et l’autre d’origine latine et plus particulièrement francophone est d’inspiration plus laïque. La franc-maçonnerie anglo-saxonne se distingue donc des loges françaises en ce sens que la première est proche de « l’Establishment » et de la monarchie, alors que la seconde affectionne les valeurs républicaines.

Grosso modo, cela signifie, que les francs-maçons britanniques et américains sont plus sujets au « conservatisme » qu’entretiennent la bourgeoisie et l’aristocratie au pouvoir, celles-ci croyant néanmoins en l’existence d’un « Grand Architecte de l’Univers » alors que les francs-maçons français sont plutôt portés vers le « libéralisme » que véhicule le système démocratique humaniste et laïc, ne croyant pas spécialement en l’existence d’un quelconque créateur de l’univers. Mircea Eliade et Claude Lévi-Strauss ont bien démontré combien l’être humain a un besoin naturel de sacré et de sacraliser, à commencer par des lieux, puis des gestes, des fonctions et des rites, voire des personnes. Nous avons besoin de cette dimension spirituelle, toute subjective qui donne de l’importance, de l’épaisseur et de la consistance aux êtres, aux lieux, gestes et rites. Ils nous font émerger de l’espace et du temps ordinaires, ce dont nous sommes coutumiers dans cette enceinte. Un temple ne devient-il pas, l’espace d’un moment, un lieu sacré quand la constitution ou tout autre volume est ouvert, quand les outils sont dévoilés et quand chacun a pris ses fonctions ?

Selon moi, le sacré recèle une part de transmission des traditions. C’est le temps que nous consacrons à nos travaux partagés durant lequel notre voie intérieure se peaufine et s’affine, celle de la connaissance des autres et de soi-même, de la vie et, assurément, du sacré.

De la spéculation au spéculatif

Il ne s’agit pas d’estimer tel ou tel objet symbolique spéculaire ou non, ou encore, de spéculer sur les symboles fussent-ils religieux ou maçonniques, de vouloir effectuer une étude exhaustive des objets « animés » de nos temples mais de tracer un tableau qui permettrait de mieux comprendre les inspirations religieuses et les aspirations maçonniques et laïques.

Pour étayer mes propos, je dois effectuer des recherches sur quelques grades seulement. L’église est un ordre sacramentel en ce sens que l’on reçoit les sacrements et les bénédictions graduellement, la franc-maçonnerie est un ordre initiatique en ce sens que les degrés sont découverts au fil du chemin.

Au fil de mes lectures, je découvre que le portier de la cathédrale est la fonction la plus humble comme en loge, le couvreur, l’aumônier qui œuvre dans les hospices est une fonction que l’on retrouve avec l’hospitalier, celui qui lit les textes, le lecteur, est à rapprocher de l’orateur, gardien de la loi.

L’acolyte veille à l’ordonnancement d’une cérémonie et aux contingences, c’est en quelque sorte le rôle du grand expert en loge.
En cherchant le sens du mot évêque, quelle ne fut pas ma surprise en découvrant son origine d’inspecteur et de surveillant, fonctions que l’on retrouve dans bon nombre de degrés.

Ainsi, avant de poursuivre mes investigations, il me semble que certains rites remontent à des sources si anciennes que la franc-maçonnerie les partage avec diverses religions. Ce véritable dénominateur commun de la foi replace ainsi les symboles et les rites maçonniques dans un éclairage et une signification plus larges.

Je passe volontairement sur l’architecture, le parvis, le saint des saints, les colonnes de part et d’autre de la porte d’entrée, la colonne d’harmonie, l’autel des serments, l’orientation cardinale conférée aux locaux. En effet, l’est d’où naît la lumière céleste donne son nom au mot « orientation », signe de vie, d’ascension et l’occident d’où chacun devine, d’ores et déjà, poindre le mot occire, c’est-à-dire, descendre, tuer, lieu de mort, là où s’éteint le soleil.

Le 18ème degré, sujet à caution ou à démission

Après les grades dits de vengeance où nous apprenons que justice n’est pas vengeance et que le « Œil pour œil et dent pour dent » doit réellement être la mesure exacte de la sanction rendue à hauteur du crime. N’y voit-on pas là une forme de la légende d’Abel et Caïn qui selon Baudelaire sont « sacrifice et supplice ». On nous fit découvrir jadis le nom de l’ineffable, le tétragramme hébreu du verbe êtreYHWH « Yod He Vav He » et une nouvelle inscription de la même nature nous est à présent découverte, s’agissant de l’INRI, renouveau du verbe être. Bien sûr « lgne Natura Renovatur Integra » recèle la parole, bien sûr depuis son plus jeune âge, le maçon ne sait qu’épeler devant le nom ineffable de sa colonne comme jadis l’avertissement fait aux disciples devant le tétragramme. Soudain, la parole retrouvée nous indique que ce grade est une étape essentielle sur la voie initiatique vers un équilibre spirituel entre l’homme et son environnement, entre l’humain et l’univers.

En 1765, le premier rituel rose-croix est chrétien et complètement catholique. Combien de FF, convaincus laïcs, au sortir du 3ème degré ayant été invités à rejoindre directement le 18ème grade, avant que les ateliers de perfection ne soient créés, ont purement et simplement démissionnés. Pour ponctuer mon propos, la cérémonie de la Cène qui peut clôturer la tenue offre aux nouveaux chevaliers une certaine solennité. Pourtant au 18ème grade, on évoque le Graal, clé de la tradition celtique et ce vase n’est pas sans rappeler la corne d’abondance païenne, recelant la nourriture spirituelle et la connaissance. Avouez qu’il y a de quoi en perdre son latin !

Un florilège de mots et un cortège de symboles enfermés dans les rituels et les récits rappellent, bien entendu, que depuis le Temple Sacré jusqu’à la Caverne Souterraine et, à nouveau en pleine lumière du jour, le franc-maçon raconte une histoire similaire à celle des premiers chrétiens depuis la Cène du jeudi soir jusqu’à la
Crypte de la résurrection. De fait, comme évoqué, la Franc-maçonnerie spéculative du XVIIIème siècle, baigne tout naturellement dans la tradition chrétienne qui imprègne profondément la vie intellectuelle, culturelle et sociale de cette époque. L’influence de la culture chrétienne n’est donc pas surprenante.

En dehors du tétragramme, de la croix ou des 33 ans du chevalier rose-croix, d’autres analogies figurent les décors du 18ème degré. Ainsi, le Chapitre est une réunion des moines pour traiter de la gestion, de l’administration et de la direction du monastère. Dans une salle capitulaire, partie du cloître en retour d’équerre où les tentures rouges sont ornées de douze colonnes, les religieux qui se rendent au chapitre ne doivent pas être surpris par les novices qui vont se coucher. Emmanuel, disent-ils, Dieu est en nous. Ponctuant par Paix Profonde, dans cette Vallée, il s’agit pour nous de relier le fini à l’infini, l’homme au cosmos.

Comment parler de vallée sans évoquer les oiseaux lourds de symbolisme au 18ème degré, le phénix qui renait de ses cendres, nature céleste, vecteur idéal de l’air embué de connaissances et le pélican qui offre ses entrailles, emblème du sacrifice, de l’eau et de la nature terrestre de l’homme doué d’amour.

Les phénix doivent s’engager dans les sept vallées qui marqueront les degrés initiatiques de leur ascension spirituelle. Ces vallées magiques et mystiques sont les vallées de la recherche, de l’amour, de la connaissance, de l’indépendance et de l’union. C’est après avoir franchi ces vallées, en un long voyage dont la durée comprend souvent une ou plusieurs vies pleines d’embûches, voyage où la grande majorité des oiseaux périront.

L’enseignement est clair, le pélican cherche dans ses entrailles, au fin fond de la grotte, à rectifier son être. Preuve s’il en était de charité et de partage. En écho aux enseignements maçonniques, nous pouvons entendre ceux du Christ nous dire « Ma chair est la vraie nourriture et mon sang la vraie boisson ». N’y voit-on pas là un sacré parallèle avec le rituel du 18ème degré.

Tutoyant les cieux et aimant la progression, le phénix offre sa vie pour renaître de ses cendres comme le vieil homme laissé là-bas dans le cabinet de réflexion pour que naisse le nouvel initié, comme le blé qui périt par les flammes pour transformer ses grains en pain, comme maître Hiram qui donne sa vie pour que se poursuive la construction du temple au-delà de sa mort. Et qu’y a-t-il en filigrane ? Au-delà du sacrifice, la foi, l’amour, la connaissance de soi et des autres, le devoir, la conviction, l’espoir, la confiance placée en l’homme et en l’avenir.

Bien sûr « Nul besoin de croire pour espérer ». « Foi, Espérance etCharité », le trinôme issu des vertus théologales doit-il faire pâlir celui de la république « Liberté, Egalité, Fraternité ».

Et si, au contraire, au lieu de les opposer comme pour mettre en exergue son esprit laïc ou son attachement à la religion selon le cas, la charité, acte de solidarité, était fraternité, si l’espérance, la quête de la liberté et la foi en soi-même et aux autres, les valeurs d’égalité qui nous animent. Et si le triptyque républicain était la laïcisation des vertus théologales tout simplement. Et si les maçons opératifs, nos prédécesseurs n’avaient pas laissé quelques traces maçonniques de leur passage dans les édifices religieux. Et si nous n’avions pas initié des religieux…la dichotomie serait parfaite mais un chien de pure race est-il plus intelligent qu’un pauvre bâtard ? Nos différences ne nous rendent-elles pas plus riches ?

Conclusion

Tradition religieuse, tradition maçonnique, deux droites parallèles qui, à l’infini, se rejoignent.

Si la tradition est, par essence même, la transmission à travers l’histoire d’un contenu culturel, cet héritage immatériel constitue bien le vecteur d’identité d’une communauté humaine. C’est par les témoins patrimoniaux de nos prédécesseurs composés de rites, mots, gestes et attitudes, que se reconnaissent entre eux les chrétiens ou les francs-maçons. Et surtout, n’oublions pas que ces legs cultuels ou culturels sont nés un beau jour d’un besoin, d’une nécessité historique peut-être de la souffrance d’un peuple. La maçonnerie a certainement été incubée dans une pépinière d’idées en témoignage des événements révolutionnaires de son époque. Le christianisme, manifeste socialiste, n’aurait-il pas, en définitive, été le témoin de son temps également, la faim avec la multiplication des pains, la soif avec la transformation de l’eau en vin, la recherche de repères avec la recherche de vérités ayant pour objet de libérer de l’oppresseur et de l’envahisseur esclavagiste.

J’ai dit.

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