30° #427012

La Rose et la Croix

Auteur:

G∴ D∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

A la Gloire du Grand Architecte de L’univers
Rite Ecossais Ancien et Accepté
Ordo Ab Chao
Au Nom et sous les Auspices du
Suprême Conseil de France

Liberté-égalité-Fraternité

CAMP DE METZ

En préambule de ce travail, je voudrais vous exprimer mon étonnement de paraître ce jour devant vous, et ce pour deux raisons :

  • la première, c’est que n’ayant pas une vision précise de l’éternité, je n’ai pas pris la mesure du temps passé et de mon ancienneté dans le grade qui est le mien ;
  • la seconde, c’est qu’il me semble ne devoir cet honneur qu’à mon assiduité soutenue, aux différentes fonctions occupées au fil des années et à quelques talents opératifs pour décorer et aménager nos temples rémois.

Un projet de carrière maçonnique étant pour moi vide de sens, j’accepte ce nouveau challenge car j’ai toujours tenu à rester à disposition de mes différentes loges, si d’aventure la collectivité en exprimait le besoin.

La croix ? Mes croix ?

Dans une précédente planche sur INRI, j’ai exprimé mon allergie au Christ en croix. Cette représentation doloriste, même si elle correspond à une époque historique précise, ne me semble guère motivante pour qui se veut symbole d’un amour universel.

Pourquoi avoir remplacé vers le VIIème siècle, le poisson ou l’agneau symboles des premiers chrétiens et surtout pourquoi avoir figuré ainsi Jésus crucifié présentant les stigmates de son supplice et de ses souffrances ?

Je suis donc fort heureux de trouver dans notre Temple une rose sur cette croix. Me revoici donc au pied d’un nouveau GOLGOTHA dont je vais tenter l’escalade devant vous !

Je me tourne, comme j’en ai l’habitude et par sécurité vers nos rituels qui contiennent tout le cursus maçonnique éclairant mon chemin.

Si ce symbole du sacré, depuis la plus haute antiquité a pu prendre des formes variées, ses 2 branches symbolisent la vie pour la verticale et la mort pour l’horizontale.

Nous pourrions disserter à l’envi sur les proportions des branches et sur la forme en Tau de la croix christique surmontée du titulus.

Les manuels sont abondants sur ce sujet et de plus savants que moi sauraient en faire un brillant exposé. Ce qui m’importe ce midi est de parler de mes croix !

Branche horizontale de la vie qui nous confronte aux fluctuations de l’exercice professionnel, aux vicissitudes de la vie de couple, à la carrière de nos enfants, entre autres choses et à notre finitude.

Cette croix pèse bien sur nos épaules et nous devons tenter d’alléger ce fardeau pour accéder, parfois à des parcelles de transcendance.

Nous sommes bien là dans la symbolique de la souffrance et de l’affliction. N’étant pas de nature pessimiste et plutôt volontaire, je combats avec toute mon énergie ces périodes difficiles.

Je dois reconnaître que mon engagement maçonnique m’y aide souvent. Depuis bientôt 20 années je reçois un juste salaire de l’investissement consenti avec bonheur. Même si j’ai parfois failli, j’ai toujours été soutenu par mes Frères.

Tous, bien sûr, ne sont pas subtils pour lire sur les visages les rides creusées par les soucis, mais il y a des sourires, des regards, des SMS qui sont des thérapies fort efficaces. Non pas que je sois en maçonnerie pour réparer ma Psyché, une psychanalyse y a pourvu en d’autres temps.

Ce qui m’agrée dans la succession des grades est de vivre en et hors tenues la Fraternité de mes Frères, l’harmonie de nos cérémonies et des champs d’exploration infinis.

C’est une belle découverte car j’avais résisté aux propositions d’accession aux ateliers de perfection, désabusé que j’étais par l’attitude supérieure de certains Frères abondamment décorés.

Preuve, d’une part que je m’étais laisser abuser par des apparences et que les maçons ne sont pas intemporellement parfaits, moi y compris !

Ce constat allégeant le fardeau de ma branche horizontale.

La mise en œuvre de la Loi d’Amour me rendant plus docile et ouvrant plus largement les oreilles de mon cœur. Ce que des Frères « Parfaits et sublimes » m’ont aidé à aborder avec amour et je les en remercie.

J’ai le bonheur de vivre au sein de mon Chapitre des moments de sérénité, d’accueil et de confiance qu’il est rarissime de trouver dans le monde profane.

Quand mon Ego me titille bien fort, comme c’est le cas dans la rédaction d’une planche, je lui impose d’être moins bruyant, lui rappelant qu’une planche n’est pas un exposé savant pour épater l’auditoire, ce qu’il adore faire, mais un acte de vérité, même si ce n’est que la mienne. Il m’a d’ailleurs été demandé une planche au caractère personnel très affirmé !

Dans cette intersection des branches de la croix symbolique et comme maître des cérémonies, j’ai, avec angoisse, mais acharnement, appris à aménager le Temple pour nos tenues. Au fil des mois et des erreurs, cette angoisse est abolie. Non que l’erreur soit impossible, mais je trouve joie et satisfaction à cet office. Placer la fameuse croix à sa place et bien verticalement, ce qui m’impose quelque gymnastique compte tenu de ma petite taille est une tâche qui m’apporte de la joie ; il en est bien sûr de même pour tous les autres éléments qui vont constituer l’ambiance de notre tenue, je dirais même, nous entourer lors de nos travaux.

Il a bien fallu que je me verticalise, dans le corps et dans l’esprit. Si j’ai un temps maudit cette fonction, surtout pour l’organisation de la fête pascale, je la chéris désormais, non pas par amour du sautoir, mais parce qu’elle m’a plus appris que j’aurai pu le faire, calmement assis dans une vallée.

J’ai souvent déclaré que j’étais un maçon d’espérance qui est devenu un maçon de confiance. Tant d’exemples vécus de tenues perturbées par des absences impromptues, des planches mal rabotées ou interminables, des prises de paroles décalées ou une sono récalcitrante qui se terminent dans l’harmonie, quasiment, malgré nous.

Le Grand Architecte de l’Univers est bien tolérant avec nous, qui alourdissons notre croix horizontale et qu’il sait alléger et verticaliser.

Mais bien que condamnés au supplice, nous ne portons, si j’ose dire, que la traverse de notre croix, ce « patibulum » que la tradition décrit taillée en bois d’olivier (symbole de réconciliation) ; cette même tradition énumérant en détail la nature des composants de cette croix christique : un montant vertical en bois de cèdre (symbole d’immortalité et d’incorruptibilité) ; le « titulus » et le « supedaneum » en cyprès (symbole de vie éternelle) et en bois de palmier (symbole de la victoire).

L’assemblage de ces matériaux porteurs de tant de vertus m’incite à observer et interpréter cette croix avec plus de circonspection.

Si je pouvais seulement m’infiltrer dans les deux branches et me transfuser leurs vertus, quel parfait et sublime maçon je pourrais devenir !

Mais je suis rassuré, parce que dans les nombreux tableaux de correspondance qui nous attribuent une gemme, une fleur, une couleur, etc…en fonction de notre astrologie, mon arbre totem est le cèdre !

Apprenti verrier depuis 9 années, je suis familier de l’architecture des édifices religieux, où avec mon maître, nous déposons les vitraux à restaurer ou installons de nouvelles verrières. Cette croix qui oriente le monument nous indique l’harmonie des couleurs à employer ; l’élévation de la nef offrant à notre étude l’élan vers le ciel qui doit apporter au visiteur ou au priant la sérénité qui sied en ce lieu.

Nous cheminons, opérativement du plan horizontal, comme au premier degré, de l’Orient à l’Occident et des 4 points cardinaux au plan vertical du 3ème degré, lorsque la croix est dressée, comme axe vertical, chemin de transcendance, objet transitionnel entre terre et ciel.

A ce moment de notre création, nous quittons la matérialité pour nourrir notre esprit de cette observation et passons du statut de mosaïstes du verre à celui d’artistes traducteurs d’inspiration.

Nous atteignons là un nouveau chiasma qui me rappelle cette citation dont j’ignore l’auteur :
« De la flute ou du souffle, qui fait la musique ? »

Que je déclinerai en m’interrogeant : « De quel souffle s’agit-il ? De quel bois est la flute ? » J’aime beaucoup cette notion de souffle qui alterne entre le biologique de notre survie et les facéties du spirituel qui surgit, parfois, à notre insu.

La contemplation de la croix nous trouve écartelés dans notre dimension d’homme et parvient à nous réunifier dans l’émotion d’une harmonie fugace et prégnante.

Je retrouve dans ces instants une fraternité humaine qui a traversé le temps et les espaces du monde et me rend familier des multiples générations qui nous ont précédées. Une sorte de certitude de ne pas errer au hasard, en lien avec Cro-Magnon et ses propres interrogations intimes.

Un Frère de notre chapitre a eu à traiter le même sujet que moi ; il a eu la gentillesse de me donner sa planche.

Celle-ci fort bien faite ne correspond pas à mon approche, mais un passage très poétique sur le buisson ardent m’incite à le citer, alors même que son plan est à l’inverse du mien ; son interrogation rencontre la mienne.

Je cite : « Etait-ce l’effet de mon imagination délirante, un excès d’alcool mal ingéré ou une simple analogie rituelle encore inexplorée ? Je ne sais, mais cet églantier sauvage, bardé de roses et bruissant près de la caverne de l’expiation, amène doucement mon travail vers la croix ».

Dépouillée du supplicié, cette croix je la découvre porteuse d’une rose.

La rose ? Mes roses ?

Etant de la génération où, lors de l’initiation on remettait à l’impétrant une paire de gants blancs pour l’élue de son cœur ; j’ai eu plus tard, comme Vénérable Maître à remettre cette fois une rose aux nouveaux initiés.

Je ne connais pas la genèse de ce choix (hasard ou nécessité ?) et ne l’avais, jusqu’à ce jour interprété.

Je constate que cette nouvelle formule résonne en écho du 1er au 18ème degré de nos rituels et que sous une forme aimable et policée, un nouveau champ d’investigation s’impose à nous. Bois ou rose, nous restons dans le végétal.

Christian BOBIN, poète chrétien que j’adore écrivait :

« Les roses sont la preuve soûlantes de l’existence de Dieu. Elles couvent leur feu frangé de noir devant le mur de la maison ».

Les couleurs de cette fleur autrefois sauvage et désormais domestiquée, voir manipulée, sont figées en rouge et or sur mes décors.

L’or laissant présager de la préciosité du symbole, ainsi que de sa majesté, le rouge rappelant le sang mais aussi la passion amoureuse qui préside au 18ème degré du rite.

Lors d’une récente rencontre avec un Frère enquêteur, celui-ci m’a ouvert l’esprit sur l’approche alchimique de nos symboles ; peu versé dans cette étude que je rencontre pourtant régulièrement, je me suis promis d’y plonger plus avant. Et la phrase de Bobin que je viens de citer rassemble le rouge, le noir et suppose le blanc ; je suis donc à la porte du laboratoire et face aux cornues bouillonnantes…

D’ailleurs, je garde de cette traversée des degrés du 4/14, qu’empruntant la personnalité de Johaben, indiscipliné, maladroit, indiscret, criminel, qui accumule les erreurs, que toutes ces dérives seront non seulement pardonnées, mais même récompensées. Encore de quoi renforcer la confiance que j’affirmais plus haut.

La perfection de la rose, avec ses 5 pétales en corolle nous ramène au cercle sur la périphérie duquel nous errons, cherchant avec pugnacité à en trouver le centre.

Le poète Ronsard dans son célèbre : « mignonne allons voir si la rose a point perdu cette vesprée… » Rend hommage à la beauté féminine, certes, mais aussi à la précarité de notre condition sans en omettre les épines qui la défende, nous avertissant que sa possession ne se fera pas sans douleurs, efforts et tendresse.

Un calice est objet précieux, mais que dire alors du Saint Graal symbolisé par cette rose qui ne s’aborde qu’avec respect, modestie et un soupçon de crainte.

Autant l’humilité m’est encore une épreuve, autant la tendresse m’est familière. Dans le geste sensuel, dans la caresse du verre qui se rebelle face à la violence, dans le choix des mots que j’aime ciselés, dans le ton de la voix qui fait lien avec mes Frères et mes proches. C’est avec cette même tendresse qui je regarde nos symboles, ne désirant pas me les approprier, ce qui serait violence, mais les empaumer avec précaution, évitant à mes doigts douillets d’être perforés, je reste un artisan et à mon cœur de saigner, car il m’a déjà trahi.

Secrets de l’intimité et immortalité fuyante sont au cœur de la rose et au cœur de la croix. Notre rite nous conduit à maintes reprises vers notre mort symbolique et une nouvelle naissance.

Devrait-on souffrir la crucifixion ou le déchirement des épines pour enfin accéder à la Connaissance ?

Faudrait-il cuire dans le creuset de l’alchimiste pour se réunifier après avoir été démembré ? Est-il nécessaire de suer sang et eau pour parcourir le chemin initiatique ? Les pèlerins de Compostelle peuvent attester que ces épreuves sont libératrices et unifiantes.

Passe encore pour la sueur et les ampoules aux pieds, mais je n’ai pas l’étoffe du martyr ! Je me contenterai, à l’aune de ma petite personne, d’accueillir les épreuves avec la force qui est mienne et d’en tirer des leçons pour le futur.

Bien conscient, déjà de la vacuité de mon savoir, j’accueille la Connaissance quand elle veut bien surgir.

Les outils ont quasiment disparus, mais les objets symboliques du sacrifice et du partage sacramentel nous engagent à offrir notre sang et notre chair sous les ailes du pélican et à traverser le feu purificateur sous celles du phénix.

A ce stade de notre cheminement, le travail même a changé de rythme, puisqu’il n’est jamais interrompu ; nous n’avons plus à nous reposer épisodiquement, fatigués que nous étions du maniement des outils du bâtisseur ; l’œuvre est d’une autre nature et chaque heure doit être consacrée à notre lente ascension spirituelle.

Ainsi le Très Sage le rappelle lors de la cérémonie de la Cène par l’apport de la Lumière, l’invocation sur le pain et le vin et la transmission entre les Frères.

La croix potencée ornée de la rose que je porte sur mes décors est aussi pour moi le symbole très émouvant de la transmission.

Un confrère et Frère du Grand Orient, fondateur d’un Atelier rémois et patient de mon cabinet a quitté notre monde.

Mon épouse et moi-même avons apporté à sa veuve, fort âgée et très malade notre soutien pendant quelques années.

Dans ses dernières volontés elle m’a fait héritier des décors que je porte devant vous. Pierre est à mes côtés à chaque tenue et parmi nous ce samedi. Il m’importe donc d’arborer ses décors aussi dignement que possible en sa mémoire.

Pour conclure, à ce grade d’Amour, j’emprunte une citation de Paméla Brown qui me semble bien l’illustrer :

« Notre regard l’un sur l’autre est unique.
Nous avons connu la peur ensemble.
Nous sommes marqués par des combats secrets.
Nous avons pleuré des chagrins intimes.
Nous faisons bloc pour toujours ».

J’ai dit.

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