La vie n’est qu’un moment de l’Eternité
M∴ R∴
« A travers les planètes et le Cosmos, l’Initié retrouve les lois de la Nature, ses grands secrets et les causes universelles ». (28ème degré)
Planètes, cosmos, Nature sont donc des axes possibles à explorer, de même que le symbolisme du Soleil, thème central du grade, lumière de la Connaissance, foyer d’énergie, symbole d’immortalité, (4 pages dans le dictionnaire des Symboles), mais j’ai choisi de réfléchir plus précisément à un autre thème, clairement défini dans le mémento du grade :
« Le but de ce grade est la recherche approfondie de la Connaissance pour une amélioration de la condition humaine ».
- Le grade des Vérités gnostiques, placé sous le signe du soleil.
La question à l’étude s’inscrit au 28ème degré : « Chevalier du Soleil, Prince Adepte » dont l’enseignement se résume sous les vérités suivantes :
1. Il existe un Premier Principe inconnaissable pénétrant la matière dans tous les plans.
2. La vie humaine n’est qu’un moment de l’Eternité (ce qui laisse sous-entendre que la vie fait partie de l’Eternité.)
3. L’Harmonie universelle provient de l’équilibre qui découle de l’analogie des contraires.
4 L’absolu est la raison existant par elle-même.
5 Le visible n’est qu’une manifestation de l’Invisible (ce qui évoque le mythe platonicien de la caverne). Bien évidemment, chacune de ces vérités pourrait faire l’objet d’une réflexion.
Ces vérités sont dites gnostiques, donc liées à la Connaissance. Rappelons l’étymologie grecque du mot Gnosis qui est Connaissance et qui, pour Platon, passe d’abord par la Connaissance de soi, condition essentielle pour parvenir à la connaissance de l’Univers et des dieux, un des sens de la lettre G proposée au 2nd degré, connaissance intérieure, issue de l’intuition, de l’étude, de la recherche personnelle.
Ce grade est placé sous le signe du soleil :
L’instruction (dans certains rituels) précise que :
« Le soleil a, depuis la plus haute antiquité, représenté le dieu des plus anciennes religions. L’Esprit représente l’esprit universel, qui donne vie à toute chose. Le Temple représente notre corps, considéré comme achevé ainsi que le Grand Œuvre voulu par Dieu ». Source de lumière, de chaleur et de vie, il est manifestation de la divinité, symbole de résurrection et d’immortalité dans de nombreuses religions antiques.
Quelques pistes de réflexion :
Naudon : « Il est impossible de déterminer l’époque exacte où il fut introduit. Il apparaît au milieu du 18ème siècle, dans la mère loge écossaise de Marseille, fondée vers 1750 par un voyageur dont on ne connaît ni le nom, ni la nationalité. Il était la clé de voûte de l’initiation… »
Notre mémento, au Droit Humain nous explique :
« La Loge n’est éclairée que par la seule lumière d’un Soleil transparent placé au-dessus de la tête du président. Ce soleil occupe le milieu d’un triangle compris dans un cercle.
Le Président s’appelle Adam et représente le père des Hommes. L’unique surveillant est dit « Frère de la Vérité ». Le voyage que doit accomplir le récipiendaire consiste à traverser les sphères relatives aux sept planètes traditionnelles. A chacune des sept étapes du voyage un Chérubin représente les analogies et correspondances entre les métaux, les couleurs et la planète qu’il représente et en tire un enseignement spirituel ». D’anciens rituels précisent que la Loge représente l’Eden.
Le grade marque ainsi selon Bédarride « L’ascension de l’Homme, dépouillé de tout ce qui l’alourdissait et l’attachait à la terre, vers le Soleil, l’or, Dieu, vers la réintégration de son essence originelle… »
Nous sommes donc ici dans un lieu évoquant le paradis, métaphore possible d’un idéal à atteindre, comme la Vérité vers laquelle l’esprit humain aspire sans jamais l’atteindre. Quant à Adam, je l’assimilerais volontiers à l’Adam Kadmon que les cabalistes relient aux Sephiroth, l’archétype divin de l’Homme, finalité de notre humanité (ou de notre divinité ?) possédant toutes ses capacités spirituelles.
Les rituels du Grand Orient indiquent :
« Ici les allégories deviennent intelligibles et raisonnables. Le soleil éclaire et féconde l’univers ; il est l’image du bien et de la vérité, comme les ténèbres figurent le mal et le mensonge.
Certains en parlent comme d’un syncrétisme parfait…qui constitue à la fois une religion, une philosophie et une science. Son développement intégral nécessiterait un exposé complet du mazdéisme, du gnosticisme et du manichéisme mais surtout du mithriacisme à travers quoi il nous est le plus directement parvenu… Une synthèse qui implique que seuls peuvent parvenir aux sommets de la Connaissance ceux qui ont pris la pensée libre comme moyen d’investigation et de spéculation et de la raison comme critère.
L’enseignement fait au récipiendaire est largement empreint d’hermétisme, d’alchimie mystique et de la Kabbale… Les rituels indiquent que ce grade était, chez les anciens adeptes l’école des sciences naturelles ; on interprétait le livre de la Nature, on y interprétait ses lois ». (Bayard)
Nous retrouvons là bien des échos de différents grades de notre chemin Maç et d’abord celui du 2ème grade :
« Les diverses représentations du Cosmos…nous rappellent notre petitesse et nous engagent à vivre en harmonie avec les lois universelles ».
Au 14ème, nous nous sommes engagés à étudier l’arbre de Vie qui est une image du Cosmos.
Nous y trouvons aussi déjà des amorces dans d’autres grades intermédiaires qui nous incitent à nous dégager des entraves matérielles pour accéder à la Connaissance spirituelle. Ainsi dès le 19ème, nous nous engageons à poursuivre la « recherche de la Connaissance, de la Lumière et de la Vérité », au 22ème, nous glorifions le travail spirituel « qui permet la réalisation du Grand Œuvre, c’est à dire le développement de l’Etre humain », au 25ème, « l’adepte peut parvenir à la Connaissance spirituelle », quant au 26ème, on nous affirme que ce grade prépare le récipiendaire aux « Vérités gnostiques », précisément celles que l’on aborde au 28ème.
Pourquoi avoir intercalé, à ce moment, au 27ème, le grade de « Grand Commandeur du Temple qui est d’inspiration chrétienne et rappelle l’Ordre des Templiers » ?
Serait-ce pour insister sur le fait que le 28ème se rattache à toutes les traditions rappelant ainsi l’article 5 de notre Constitution Internationale : « la Maç ne professe aucun dogme » et nous sommes libres de puiser dans les traditions que nous ont léguées tous ceux qui nous ont précédés.
On constate que ce soleil nous enseigne les Lumières de la Connaissance au sens où l’entendaient les philosophes du siècle des Lumières.
D’ailleurs, selon Delaunaye, (Le Thuileur de l’Ecossisme), à l’heure de l’ouverture des travaux : « Il est Minuit sur la terre – les Ténèbres de l’ignorance-, mais le soleil est dans son plein Midi sur la Loge. Pour fermer, les hommes suivent toujours l’erreur, peu la combattent, peu parviennent au saint lieu ».
Le mot de passe du grade est « Stibium », l’antimoine des alchimistes, matière des sages, l’avant-dernière étape de l’alchimiste à la recherche de l’or philosophal.
- La Vie /L’Eternité. Qu’est-ce –que la vie ? : L’espace de temps compris entre la naissance et la mort.
Qu’est que l’Eternité ?
Sans vouloir répondre à cette question d’un point de vue philosophique, sans verser dans le mysticisme non plus, je retiendrai plus particulièrement deux définitions qui nous intéressent :
Durée qui n’a ni commencement ni fin, qui échappe à toute détermination chronologique.
Durée ayant un commencement mais point de fin, la vie future, le sens de notre « Orient Eternel » ?
Pour les croyants, l’éternité qualifie Dieu, appelé « L’Eternel » et dont l’Etre humain a conscience : « Dieu a implanté, au tréfonds de l’être humain le sens de l’éternité » (Ecclésiaste, 3, 11)
Les Francs Maçons du Droit Humain étant « respectueux de toutes les croyances relatives à l’éternité ou à la non-éternité de la vie spirituelle. Ses membres cherchent avant tout à réaliser sur la terre et pour tous les humains le maximum de développement moral et intellectuel, condition première du bonheur qu’il est possible à chaque individu d’atteindre dans une humanité fraternellement organisée » (article 3 de la Constitution Internationale), nous ne donnerons pas un sens « religieux » à ce terme « Eternité ». Il est cependant important de constater que la réponse à la question diffère profondément selon l’interprétation qu’en fait un athée, un croyant, ou un agnostique, soit d’un point de vue de celui qui croit à l’arrêt définitif de toutes fonctions au moment de la mort, soit à celui qui croit en la résurrection des corps, soit encore d’un point de vue de celui qui croit à la survivance de l’esprit par delà la mort.
Si l’on part du principe que la vie est énergie « virtu », nous trouvons là un écho de notre 14ème grade : « La mort ne séparera pas ce que la Vertu a uni ».
La vie humaine serait un instant, un moment, un passage, c’est à dire la partie précise et définie d’une durée.
La tournure restrictive « n’est que » semble accorder une importance dérisoire à la durée de la vie pour mettre l’accent sur l’Eternité : D’ailleurs « un siècle et plus ou je ne compte plus » sera notre âge au 30ème degré et la notion de permanence est suggérée également dans la réponse donnée à l’ouverture des Travaux : « son nom fut autre et le même pourtant ». Autre et le même, n’est-ce pas l’aspect du phénix offert à notre réflexion au 18ème grade, ou encore cet aigle bicéphale, noir et blanc. Toute vie est mouvement, alternance de blanc et de noir, de joies et de souffrances comme dit le Zarathoustra de Nietzsche :
«
La joie est plus
profonde que la souffrance ;
La souffrance dit «
passe », Mais toute joie veut l’éternité
Veut la profonde,
profonde éternité ».
Ainsi, l’éternité pourrait s’opposer à l’instant dont la définition de Littré est la suivante : « partie de temps, infiniment petite qui est considérée comme actuelle et ne faisant qu’un point dans la durée », cet instant que Faust (II. De Goethe) voulait précisément inscrire dans la durée : « Verweile doch, du bist so schön ». Arrêtes-toi, tu es si beau ».
Cette notion d’éternité, est en effet très réconfortante pour l’Homme. Elle laisse sous-entendre qu’il pourrait s’inscrire dans un ailleurs où l’espace et le temps abolis, sa condition ne peut être que meilleure.
Et notre rituel actuel nous précise que « Le 28ème degré est un degré dont le symbolisme se rattache à toutes les traditions ». « Le but de ce grade est la recherche approfondie de la Connaissance pour une amélioration de la condition humaine ». Nous retrouvons, là encore, une idée chère aux Philosophes du XVIIIème siècle.
Eternité et amélioration de la condition humaine.
Ainsi, ces vérités gnostiques ont pour but d’améliorer notre condition à travers la Connaissance.
Nous revenons ainsi à nouveau sur nos préoccupations terrestres, sur notre condition humaine actuelle, tout comme au 30ème degré nous redescendons de l’Echelle mystérieuse, car l’ACTION, c’est en ce monde que nous devons l’accomplir. De même qu’à la clôture des Travaux, « Nous allons rentrer dans le monde profane où notre mission s’intègrera dans le travail commun ».
Ne serait-ce pas là une manière de nous dire que l’Humain est en lui même une valeur d’éternité comme nous le comprenons dans notre chaîne d’union qui nous unit « en dehors de l’espace et du temps…et dans laquelle nous évoquons les FF et SS visibles et invisibles, présents par le corps ou par la pensée.
Une autre manière de comprendre que dans le « Royaume de l’Esprit » dans lequel nous entrons au 29ème degré, là aussi « l’Amour est plus fort que la mort ».
Cette Vérité met l’accent sur l’éphémère de l’existence humaine et relativise ainsi ce passage sur terre. Qu’est en effet une vie limitée par un début et une fin au regard d’une durée sans fin ? Le limité par rapport à l’illimité ? Le fini par rapport à l’infini ? La matière par rapport à l’esprit ?
Pour les philosophes, l’Eternité diffère du Temps qui est chronologie, succession et qui compte beaucoup en Maçonnerie :
Le temps de nos Travaux s’inscrit toujours dans une durée.
L’éternité diffère aussi de l’immortalité à laquelle nous faisons allusion au 13ème degré, lors de notre descente au Centre de l’Idée :
« Le Maître expliqua que c’est Enoch, qui fit creuser les voûtes, l’Initié initiant qui ne mourut point et qui survit dans tous ses fils spirituels ».
Ce 13ème degré est d’ailleurs placé également sous le signe du soleil puisque nos Travaux commencent quand le soleil a disparu et nous les terminons quand le soleil se lève. Enfin, sous la 9ème voûte entre Yesod (le fondement du monde) et Hod (la Gloire), une porte représente un soleil rayonnant dans un cercle de 22 points.
De nombreux philosophes, de nombreuses religions ont pensé l’existence en dépassant la durée limitée dans le temps de la vie humaine. Tout comme pour l’Infini, notre pensée ne peut concevoir de limite sans se poser la question de l’au-delà de la mort. Même si notre réponse est le néant, la question demeure : Qu’y a- t’il de l’autre côté ? Que restera t-il de mon passage ?
Les stoïciens concevaient une fin du monde mais ensuite tout recommencerait (palingénésie, éternel retour).
Nous pouvons ainsi nous fabriquer un modèle de pensée identique en ce qui concerne notre vie subjective qui pourrait se continuer après la mort, sous une autre forme.
Quelque chose en nous refuse l’arrêt définitif, la mort, c’est pourquoi, nous nous attachons à certaines valeurs qui nous transcendent : la Connaissance, l’art, la culture, mais aussi l’Amour, Amour de la Vérité, Amour de l’Humanité qui figurent sur l’Echelle mystérieuse.
Soleil et Amour sont également cités à ce grade lorsque le T P G M l’évoque en ces termes :
« Amour, feu sacré qui se manifeste à nos sens par la chaleur fécondante du Soleil qui en est l’emblème matériel. Ces deux amours sont inséparables. Soyez leur toujours fidèle ». D’autres grades nous ont préparé à ce feu qui éclaire et réchauffe :
Tout le 18ème degré est placé sous le même signe puisque « la couleur rouge du sautoir évoque, selon le rituel, l’éclat du soleil, feu de Lumière et d’Amour ». « Que l’amour de l’Humanité enflamme votre cœur » dit le T S A comme en écho du jour de notre initiation, lors de l’épreuve du feu : « Puisse ce feu se changer dans votre cœur en un amour ardent pour vos semblables ».
Notre manière de transcender la fragilité de la matière, ce qui faisait dire à Spinoza :
« Nous avons l’intime expérience que nous sommes éternels ».
Je ne voudrais pas conclure sans évoquer le fait que dans « Symbolisme Maçonnique Traditionnel, Jean-Pierre Bayard cite ainsi la vérité gnostique sur laquelle nous travaillons » :
« La vie humaine n’est point dans l’Eternité ».
Coquille de l’éditeur ? Certes mais cela rejoint la pensée d’André Comte – Sponville ; « Nous sommes déjà dans le Royaume, l’éternité, c’est maintenant ». (Article paru dans Actualités des Religions N°27-mai 2001)