On ne viole que la matière, on ne force point l’esprit qui souffle où il veut
A∴ S∴
Le procès de Socrate fut intenté pour délit d’opinion, et fit de lui le premier martyr de la liberté de parole et de la liberté de pensée, du moins, le prétend-on.
Si la maïeutique menaçait la démocratie athénienne, ne pas reconnaître les dieux de la cité était passible pour un grec de la peine capitale ; l’impiété de cette attitude met en danger non pas seulement l’individu impie, mais, et ce d’une manière plus importante et dons plus grave, collectivement la cité entière à laquelle il appartient.
On pouvait donc dire que si « l’esprit souffle où il veut, mieux valait-il, déjà à cette époque, que l’esprit souffle, en certaines circonstances, en silence, et ce même dans les cités grecques, reconnues pourtant comme des pionnières de la démocratie ».
Pour les Chrétiens, « l’esprit souffle où il veut » est attribué à Jésus, et aurait pour signification qu’il faut admettre la volonté divine telle sans trop vouloir comprendre le pourquoi et le comment.
Dans une lecture portant sur un entretien entre Jésus et Nicodème, je lis : « L’Esprit ne se laisse pas enfermer dans nos définitions, on ne peut que l’attendre et l’accueillir. Il est comme un souffle qu’on peut écouter dans la fraîcheur du soir, il est comme une musique qui fait danser la vie, il est comme un vent qui gonfle les voiles pour nous conduire au large ». Et commença alors l’ère des religions révélées, qui supposent l’existence de principes métaphysiques qui peuvent prendre la forme de réalités surnaturelles comme Dieu, le Diable, les Anges, etc.
De telles réalités ne peuvent être connues par l’homme que de manière indirecte. Seule la Révélation ou lumière surnaturelle grâce à laquelle Dieu manifeste sa présence au monde à travers des signes comme les miracles, la venue et le sacrifice du Christ, ou encore l’enseignement donné aux prophètes, permet d’entrer en relation avec le Mystère divin.
Les premiers chrétiens furent combattus, poursuivis, martyrisés et constituèrent le premier grand groupe d’individus victimes de leur idéologie, de leur religion, de leur pensée ; La première prise de position de l’État romain contre les chrétiens remonte à l’empereur Claude (41-54 après Jésus-Christ). Les historiens Suétone et Dion Cassius rapportent que Claude fit chasser les Juifs parce qu’ils étaient continuellement en querelle à cause d’un certain Chrestos. On voit qu’à ce moment, S’ils sont poursuivis et chassés, ce n’est pas encore à cause de leur religion en temps que telle, mais parce qu’ils troublaient l’ordre public.
Les premières communautés chrétiennes furent ensuite accusées de magie, pratiques occultes et irrationnelles qui ne plaisaient en rien au rationalisme romain, qui vit en ces pratiques un danger pour la cohésion de la cité, voire de l’empire.
Ces nouvelles pratiques et croyances engendrèrent suspicion de la part du peuple et les fit rendre responsables des maux qui chaque fois se déchaînent de manière inexplicable, de la peste à l’inondation, de la famine à l’invasion des barbares. Ils devinrent donc des boucs émissaires, et ce non pas spécialement pour leurs croyances religieuses, comme on pourrait le croire, mais plus pour la crainte qu’ils inspiraient par leurs pratiques associées quelque peu à la sorcellerie, et qui se passaient dans la clandestinité, et de ce fait ne pouvaient être pour les non initiés que néfastes à tous les profanes. Cela doit nous faire penser à quelque chose…
Et comme Rome a imposé la « pax romana » avec ses légions, elle en imposera le respect avec ses crucifixions et autres condamnations.
En 64, un incendie dévasta Rome. L’empereur Néron en accusa les chrétiens et ce fut la première et grande persécution. « Pour étouffer la rumeur, Néron inventa des coupables et livra aux tourments les plus raffinés des gens, détestés pour leurs abominations, que la foule appelait chrétiens ». (Tacite)
Le 4ème siècle vit l’instauration des dogmes et l’interdiction de la libre interprétation des textes sacrés ; la foi devait l’emporter sur la raison.
Et comme l’histoire le montrera dans bien des cas, les victimes d’hier devinrent alors, des siècles plus tard, les bourreaux de l’inquisition et des guerres de religion.
Les fous de dieu, grands prêtres de la vérité révélée se montrèrent les plus impitoyables et cruels ennemis de la liberté de croyance, donc de pensée.
Et cela n’aura jamais eu d’autres objectif inavouable et inavoué, que d’assouvir les ambitions hégémoniques de quelques monarques qui voilaient pudiquement leurs manœuvres politiques derrière le masque de la religion, dont certains changèrent d’ailleurs aussi facilement que de chemise : « Paris vaut bien une messe » disait sans scrupule Henri IV.
On a fait dire à André Malraux le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas «, mais cette prophétie était erronée, Malraux ne l’aurait jamais prononcée, et en fit lui même la rectification lors d’un interview en novembre 1975, et on affirma alors avoir entendu de sa bouche « le XXIème siècle sera mystique », mais ce ne sont que des anecdotes, d’autant plus que celui-ci se présentait comme agnostique.
« Si non e vero, e bene trovato… », et en tous les cas on peut constater que certaines régions de notre globe tendent à s’identifier à certaines croyances religieuses et tentent de s’en servir pour s’opposer à d’autres sociétés occidentales en radicalisant leurs préceptes. Leurs dirigeants fanatiques me semblent reproduire les prêches des instigateurs des premières croisades, et leur cri « Allah Akbar me fait penser au cri des croisés Dieu le Veut ». Mais, avec les découvertes faites par les archéologues et l’aide des historiens et des scientifiques, on a pu démontrer que bien des récits religieux n’avaient aucun fondement historique, et donc une chose semble évidente, le vrai croyant, et non l’intégriste, le fou de dieu, pourra de moins en moins ignorer que les fondements de sa croyance repose sur des mythes. Mais chaque religion a son histoire, son aire géographique, et surtout la ferme conviction, entretenue bien souvent par leurs prélats,(mais on les comprend, c’est leur fond de commerce) qu’elle est supérieure à toute autre, et les rapprochements en sont difficiles. N’en va-t-il pas de même parfois et secrètement, bien sur, dans certains de nos lieux discrets… ?
« Je suis né, je l’avoue, avec une tournure d’esprit telle, que le plus grand plaisir de l’étude a toujours été pour moi, non pas d’écouter les raisons des autres, mais de les trouver par mes propres moyens » (René Descartes Règles pour la direction de l’esprit, Règle X)
Est-il possible de se comporter à notre époque comme le faisait Descartes, ou encore Socrate ?
Sommes-nous réellement libres de penser, pensons-nous librement, ou alors cette liberté n’est-elle qu’une illusion ?
L’esprit souffle-t-il toujours et chez tous où il veut, ou ne souffle-t-il que où il peut, quand il le peut… ?
Dans notre société occidentale, l’individualisme n’est pas de mise, et même si certains pensent agir ou penser d’une manière personnelle et originale, les comportements et les pensées sont formatées, stéréotypées. Il suffit de voir l’évolution de la philosophie pour se rendre compte que les nouveaux philosophes, où les philosophes contemporains pour les nommer autrement, ne sont plus que des vedettes médiatiques qui recherchent plus les effets que les idées, et voguent le plus souvent sur la vague du moment, sauf, mais ne font-elles pas les règles, quelques rares exceptions que sont par exemple Conte Sponville ou le scientifique humaniste Albert Jacquard…
Depuis l’existentialisme, on peut dire que le néant règne en maître, à nous en donner la nausée…
La liberté se définit soit positivement, c’est alors faire, ou penser ce que l’on veut, soit négativement, comme l’absence de contrainte.
Pour un libre penseur, ou prétendu tel, peut-on souscrire à cette façon de s’abandonner au hasard de la volonté divine ou naturelle ?
L’inspiration poétique, la créativité artistique, ne peuvent souvent se concevoir, entend-on souvent, que dans un certain détachement des préoccupations matérielles, détachement qui fournira la liberté nécessaire pour que certaines idées puissent éclore, mais cette liberté n’est-elle pas plutôt un conditionnement, d’ailleurs plus nécessaire à certains qu’à d’autres ? Certains n’hésiteront d’ailleurs pas à employer des substances psychotropes pour se plonger dans l’état désiré, qui n’est pas un terrain de liberté, mais plutôt un état modifié, et celui-ci en changeant notre perception, leur permettra de se libérer des prismes et autres voiles qui en l’état naturel leur faussent l’appréhension du réel, c’est en tout cas l’effet désiré.
Pour qu’un homme soit libre, il faut non seulement qu’il le puisse matériellement, mais encore qu’il le veuille.
« La liberté morale est donc autonomie, obéissance à la loi de la raison (pouvoir de se déterminer par soi-même) et non soumission aux penchants de la sensibilité ». (Kant) La liberté semble ici se confondre avec la Raison.
Peut-on dire que la plupart de nos semblables privilégient la raison au détriment de leur sensibilité ? Ne veuillons pas balayer devant la porte d’autrui, et sachons admettre qu’il en va de même pour chacun de nous, sans exception aucune. Nous sommes des êtres de chair et d’esprit, et celui-ci se laisse plus aisément guider par la facilité ou par les sentiments.
Et d’ailleurs, n’en est-il pas bien ainsi, si seule la raison guidait nos actes, si seule la raison guidait le monde, que resterait-il de l’humanité. La seule raison voudrait qu’il n’en reste rien, car à l’échelon de la planète, seule la disparition de l’homme donnerait des chances aux autres espèces de continuer à évoluer normalement.
Descartes, au contraire, considérait que la liberté se manifeste déjà dans tout acte de choisir, distinguant ainsi la liberté éclairée (qui sait ce qu’elle veut) de la liberté d’indifférence (définie comme l’indétermination de la volonté relativement à ses objets). On peut toujours choisir entre deux solutions alors même qu’on est indifférent. Pour Descartes, la liberté est donc d’abord libre arbitre.
Mais à notre époque, et selon le niveau de développement, l’homme possède-il un peu, beaucoup, ou intensément son libre arbitre, sa possibilité de penser librement ? La pensée est bien trop modulée par le monde qui nous entoure, et en cela, la liberté de penser se voit limitée.
Le manichéisme fait partie de notre quotidien et est considéré et promu comme une valeur sûre, un choix simple et simpliste. Dès notre plus jeune âge, on nous oppose le bien et le mal, c’est si simple…
Ce qu’on ne nous a pas toujours appris, c’est le pourquoi, et les nuances ; l’explication des raisons permet toujours un meilleur résultat que l’abrupt commandement, et les nuances permettent à chacun de s’y retrouver, de trouver le créneau ou il se positionne, car nul n’est tout à fait bon, ni tout à fait mauvais.
Le formatage des idées fait parti de notre quotidien, et si peu de gens prennent la peine d’appréhender une idée sous les aspects les plus divers, encore moins font de même pour les informations que nous déversent les médias.
Non seulement ces soi-disant informations sont prises pour argent comptant, mais en plus ne sont que rarement recoupées avec d’autres sources ou réfléchies avec esprit critique. Pour mener une réflexion constructive, la pensée doit s’organiser et se structurer, mais si elle doit le faire librement, sans dogme, il est difficile de le faire sans l’influence des grandes écoles de pensée et des grands philosophes. Mais peut-on encore dire alors que l’on pense librement… A trop se protéger, à trop craindre la rigidité, à trop défendre ses propres idées et croyances, on risque de passer à côté des nombreuses ressources qui nous entourent. Ne s’attacher à aucune école est donc une condition nécessaire à la richesse de pensée, à la progression et au respect de soi. Mais elle n’est pas suffisante car le risque est alors de prendre une distance excessive avec la pensée des autres.
La liberté doit s’accompagner d’ouverture d’esprit, sinon elle se transforme en anarchie ou en individualisme. On pourra dire que la liberté de pensée, c’est le libre choix, mais un choix éclairé.
Nous, maçons, pratiquons de cette manière, en nous affranchissant des dogmes, en ôtant le voile de nos préjugés, nous remettons en cause nos idées reçues d’hier, et nous enrichissons de celles des autres aujourd’hui.
Nous pratiquons la recherche de la vérité dans la liberté et la tolérance, et si nous n’y arrivons pas toujours, en tous les cas devons nous y tendre et faire comme le disait Voltaire, « je ne partage pas vos idées, mais je me battrais pour que vous puissiez les exposer ».